‹ La critique du Darwinisme socialChapitre 27 sur 94 · I. Science el Conscience. Paris, l'.lOS. p · texte numérisé non relu

I. Science el Conscience. Paris, l'.lOS. p

produit une intensité vitale plus grande pour le plus fort, l'antagonisme prend le dessus. Le principe qui domine dans la nature, ce n'est pas la lutte, comme le pensent les darwiniens, ni l'alliance, c'est le principe de l'expansion de la vie. Sitôt que l'alliance favorise cette expansion, l'alliance l'emporte; sitôt que c'est la lutte, la lutte l'emporte. La nature n'est ni bonne ni cruelle. Il est ridicule de transporter nos sentiments dans le domaine de la phénoménalité biologique. La nature est aveugle. Tout dans l'univers est la résultante de certaines lois générales. Pour les êtres entre lesquels l'association est la combinaison la plus avantageuse, l'intensité vitale de l'unité composante est en raison diiecte de la somme de solidarité. Pour les êtres qui n'ont pas avantage à s'unir, il n'en est plus ainsi.

Les darwiniens, ayant concentré toute leur attention sur les combats entre individus d'espèces différentes et naturellement ennemies, ont fait de la lutte pour l'existence une divinité sombre, cruelle, impitoyable, omnipotente, omniprésente et éternelle. Ils ont représenté l'univers comme un champ de carnage perpétuel. Par cela ils ont donné un puissant aliment à l'esprit pessimiste qui sévit à notre époque. Combien ces conceptions sont conventionnelles et erronées ! En réalité, l'alliance et le combat sont des phénomènes parallèles. L'antagonisme et la haine ne l'emportent pas toujours, en vertu d'une prétendue cruauté de la nature ressemblant fort à la malédiction qui pèse sur les fils d'Adam. Non ; ce qui l'emporte, c'est tout simplement la combinaison qui, dans chaque cas donné, favorise le plus l'intensité vitale. La prétendue malédiction frappant notre espèce est de hi pure mythologie, une simple fiction provenant de l'ignorance profonde de nos grossiers ancêtres.

En un mot, il y a, dans le monde, des individus et d<»s groupes qui peuvent se fondre les uns avec les autres et des individus et des groupes qui ne peuvent pas se

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fondre. La grande erreur des darwiniens consiste précisément à considérer seulement les derniers et à oublier totalement les premiers. Comme les groupes qui peuvent se fondre sont aussi nombreux que ceux qui ne le peuvent pas, les darwiniens pèchent encore ici par l'aveuglement unilatéral. Ils voient la nature seulement à un point de vue, donc ils voient faux. Et quand on songe que les associations sont la totalité des êtres vivants, depuis l'infusoire le plus invisible jusqu'à l'homme, on peut s'imaginer quel énorme ensemble de faits est négligé par les darwiniens. Dans le passage de H. Spencer, cité plus haut ', il décrit de la façon la plus dramatique les luttes innombraijles que se sont livrées les êtres depuis la plus haute antiquité et il conclut que, grâce à elles, se sont développés les types supéi-ieurs. Mais le célèbre philosophe anglais ne fait pas la moindre allusion à l'association. Cependant, quels sont les types supérieurs ? Pourquoi l'homme est-il un type supérieur à l'amibe? Et précisément parce que l'homme est une association extrêmement complexe de 4G0 trillions de cellules, tandis que l'amibe est un être monocellulaire, H. Spencer ne se croit pas obligé de parler un seul instant des elfels que l'association a pu avoir sur le perfectionnement des êtres. Il est manifeste, cependant, que, lors même que les êtres monocellulaires se seraient massacrés avec une rapidité cent fois supérieure à celle que nous observons dans la nature, ils n'auraient pas réalisé le moindre progrès s'ils ne s'étaient pas associés. On voit donc combien les darwiniens font fausse route. On ne peut pas avoir la prétention d'édifier une science avec des points de vue si unilatéraux. Les darwiniens n'auraient dû oublier le phénomène de l'association à aucune des phases de l'évolution vitale. Alors, ils se seraient immédiatement aperçus que les rapports entre êtres associables sont dilTérents des rapports entre êtres non associables.

i. Voir p. 41.

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Comme noug vivons au sein de l'association, bien peu de personnes en comprennent la véritable nature. Les phénomènes dont nous sommes partie intégrante sont ceux que nous avons le plus de peine à observer d'une façon scientifique et objective. L'association est seulement un moyen servant à accroître l'intensité vitale de l'individu. Cette intensité est d'abord augmentée par la longévité. Isolés, les êtres monocellulaires durent à peine quelques instants. Unies dans un organisme comme l'homme ou l'éléphant, les cellules protoplasmiques peuvent durer cent ans. De même, lorsque nos ancêtres vivaient en petites hordes de ([uelques dizaines d'individus, la durée de la vie moyenne do chacun d'eux ne dépassait peut-être pas quinze ans. Quand le genre humain formera une fédération unique, la durée de la vie moyenne dépassera certainement cinquante ans. 11 est difficile de prévoir le chiffre, mais il est certain que la longévité sera alors la plus grande qui soit réalisable pour notre espèce'.

Mais, en même temps que la longévité, l'association produit l'accroissement de l'intensité vitale d'une façon directe. L'association a pour résultante non pas seulement une addition àa puissance vitale, mais une mitltiplica/ion de celte puissance. Dix hommes, associés et organisés, ne produisent pas dix fois plus de besogne que dix hommes séparés, ils en produisent cent fois plus et même davantage ". Kt cette multiplication merveilleuse ne peut êlic obtenue que par l'association, car l'association est UQC multiplication toujours, mais sous mille aspects différents. Dans la phase embryonnaire, lorsque

1. Puisqu'il y aura le moins de morts violentes, provenant des poerrcs, et le moins de morts naturelles, provenant des privations. La moyenne de la monalitedoit tire mainlenanl. |)our le globe entier, de 30 à .lU p. 1 .000; elle sera peut-être alors de lu p. I.OUO.

2. On connaît l'exemple classique donné par Jean-Baptisie Say .sur la fabrication des rarli^s à jouer. Si cliaiiuc ouvrier faliriipiail une carte lutière, à lui tout seul, il pourrait en livrer deux par jour. Mais trente ouvriers, organisiïs el se partageant le travail, peuvent confeiliouner 15.000 caries par jour, soit 500 caries par têle. L'association augmente donc la puissance productrice de a.iO fois.

la cellule germinale se partage en deux, en quatre, en huit et ainsi de suite, pour produire, en moins de quelques mois, les 460 trillions de cellules du corps humain, la multiplication de la puissance vitale résulte du fait même de l'association. Car, si les cellules, à mesure qu'elles se forment, se séparaient, comme chez les protozoaires, leur puissance vitale n'augmenterait pas. Au contraire, en restant unies, elles peuvent produire un être dont la puissance vitale est énorme. Par cette combinaison, chaque cellule, englobée dans un organisme très complexe, a une puissance vitale infiniment supérieure à celle des êtres monocellulaires. Après la croissance physiologique, l'homme peut encore croître psychologiquement (augmentation des connaissances) et économiquement (plus grande somme de bien-être) et, jusqu'à la vieillesse, il peut développer son intensité vitale. La croissance intellectuelle et économique est d'autant plus forte chez l'homme qu'il vit dans une société plus vaste et mieux organisée.

Aussi longtemps que l'homme fait partie d'une petite tribu de quelques dizaines d'individus, l'accroissement de son intelligence et de sa fortune est lent. Lorsque l'humanité entière formera un seul groupe organisé, l'accroissement de l'intelligence et de la richesse de chaque habitant du globe sera le plus rapide possible.

L'association et l'intensification de la vie sont des faits identiques. Les cellules s'associent en organismes végétaux et animaux, puis les animaux s'associent en groupes plus ou moins considérables. Les processus biologique et sociologique sont exactement de même nature. L'un est la continuation de l'autre, sans la moindre solution de continuité. On sait combien les naturalistes ont de peine, parfois, à déterminer si un être vivant est un individu ou une collectivité d'individus, c'est-à-dire une colonie. La question de l'individualité est une des plus difficiles de la biologie. Or, tous les phénomènes si extraordinairement

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complexes de Fassociation proviennent d'un seul effort et ont une seule tendance : l'exaltation de l'intensité vitale des unités composantes. L'association est un moyen, l'intensité vitale de l'unité composante est le but, ou, si l'on veut abandonner le langage finaliste, la résultante'. L'association produit l'exaltation de la vie par suite de la simultanéité des fonctions. Pendant que le poumon aspire l'air et que l'estomac digère les aliments, le cerveau pense. Par suite de l'association des cellules, chacune d'elles profile immédiatementdes conséquences favorables de ces trois fonctions. C'est comme */ chaque cellule remplissait simultanément la fonction de l'oxydation, de l'assimilation et de la pensée. Accomplissant ainsi, d'une manière indirecte, un ensemble de fonctions plus nombreuses, la cellule, dans un être collectif, vit, naturellement, avec plus d'intensité. Il en est exactement de même dans les sociétés. Je ne prends aucune part aux travaux ayant pour résultat l'extraction de la houille des entrailles de la terre et le calcul de la parallaxe du soleil. Mais, par suite de l'association humaine, c'est comme si je prenais part à ces travaux, parce que, dans une certaine mesure, je jouirai des avantages qu'ils produiront. On voit nettement par cet exemple comment l'association est un procédé augmentant la puissance vitale do l'individu.

Les darwiniens comprennent même mal l'essence de la lutte au sein de la nature. La lutte n'est pas le but de lu vie, c'est la jouissance qui est ce but Si l'association pro- (duil plus de jouissance que la lutte, l'association l'emporte. La nature est d'une suprême indifféience au sujet

1. L'odaplnlicin iui milieu, si un crrtnin point d<! vue. est le but île la vie, parce r|iie rctie ndiiplation est la joiiissuiu-c Kii psjcliolcKic. îiiliiptiilinn 411 milieu signilie represenliition aiiBsi exai le que possible du monde extérieur. Or. couinic cette représentation est déformée par les cntéi^ones subjectives de l'espace et du leinps i|ui nous enipùclient ne voir le monde tel i|u il est. toute suppression de l'espace et <lu temps est un priiftrés de l'adaplatlon On peut donc dire rpie. en dernière analyse, l'assucialion est uii arrangemcul servant à supprimer l'espace et le toiups.

d'un procédé autant que de l'autre. Elle donne indistinctement l'avantage à celui des deux qui favorise le plus l'intensification de la vie. La lutte ne peut pas produire une exaltation de la force vitale aussi puissante que la peut produire l'association. Aussi voyons-nous l'association l'emporter dans une immense quantité de cas. Les naturalistes estiment qu'il y a sur la terre 130.000 espèces de plantes et 400.000 espèces d'animaux. Si l'on songe au nombre énorme d'individus que comprennent certaines espèces, c'est par milliards de milliards qu'il faut évaluer les associations existant sur notre planète, puisque tout mélazoaire est une association.

Dansées dernières années, parlefaitdu darwinisme, la lutte est devenue la plus grande divinité de la mythologie occidentale. Elle a été exaltée comme le souverain Lien, elle a des adorateurs fervents et enthousiastes, des croyants convaincus. Mais, vraiment, elle ne mérite pas cet excès d'honneur. La lutte n'est pas plus une divinité qu'une entité métaphysique. C'est toutsimplement un phénomène de la nature, comme la gravitation. Versez un liquide dans des vases communiquants, il y atteint un niveau égal. Les mouvements nécessaires pour établir ce niveau ne sont pas le but de l'univers, mais simplement une manifestation de la pesanteur. De même la lutte biologique. Elle ne l'emporte pas toujours. Selon que la loi de l'équilibre y pousse ou n'y pousse pas, la lutte s'établit ou ne s'établit pas. L'association est un phénomène aussi fréquent que la lutte. Sans doute, des milliards, d'êtres sont impliqués dans des milliards de combats, à chaque instant de la durée; mais des milliards, encore plus nombreux, sont impliqués dans des faits d'association. D'ailleurs, la lutte a toujours lieu entre collectivités. Le combat d un homme contre un lion 'est, en réalité, le combat des 460 trillions de cellules de l'association homme contre les 440 ou 450 Irillions de cellules de l'association lion. De même dans le genre humain : la lutte de la France contre

l'Allemagne est la lutte de deux collectivités et implique l'existence de ces collectivités. Donc la lutte est impossible, à un certain point de vue, si elle n'a pas été précédée d'une alliance. Donc l'association est le phénomène primordial, et, par suite, le plus important.

Partant de l'idée que la lutte l'ait le progrès, les darwiniens ont conclu que plus la lutte est âpre et plus le progrès est rapide. Cette conclusion néglige complètement le côté alliance. Or, l'alliance est un phénomène aussi universel que la lutte. Le darwinisme a été une colossale déviation dans l'unilatéralité. Il a amené une véritable éclipse de la pensée. Parce qu'il y a la force centrifuge, cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de force centripète. De même parce qu'il y a la douleur, cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas la jouissance; parce qu'il y a la haine, cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas la sympathie. Je ne saurais donner un meilleur exemple de l'esprit unilatéral que le passage suivant de M. Arnaud'. Après avoir dit qu'il lisait un ouvrage de M. Ivropolkine sur l'entr'aide, qui l'avait fortement impressionné, il s'exprime ainsi : « J'avais à peine achevé ma lecture, quandj'aperçus dans une rainure de ma porte une pauvre mouche engluée dans une toile d'araignée aux fils à peine visibles. Pauvre petite créaturc! elle se débattait, mais en vain, essayant de s'arracher aux fils traîtres et poisseux de l'ennemie. Celle-ci accourut bien vite sortant de l'ombre et la lutte commença... L'araignée fondit sur (-lie, la cribla de traits vénéneux.., et bientôt entraîna son cadavre. Le coup était rude au sortir de l'œuvre de Kropotkinc... ; je comprenais bien que mouche folâtre et araignée n'apparlionnent pas à la même espèce. Mais la lutte pour la vie ui'apparut soudain dans toute sa hideur, cl la nécessité de se [jrocurcr une subsistance indispensable en ôtant lu

1, l.'ICi'i- nfun-i'lli; de juiii-jiiillrl IlllMl, p li.

vie à un être plein d'activité me sembla quelque chose d'indescriptiblement cruel et bas. »

M. Arnaud a raison. Un monde où des milliards d'êtres ne peuvent vivre qu'en détruisant constamment des milliards d'autres êtres n'est certes pas un lieu de délices.

Cependant, la lutte entre individus non associables n'empêche nullement que Talliance entre individus associables ne soit une réalité. Les combats, comme ceux de l'araignée et de la mouche, et des milliards de combats semblables, qui se livrent à tous moments, n'empêcheront pas la fédération du genre humain et ne la retarderont pas d'une seule minute, pas plus que ne la retarderont les tueries continuelles de bœufs et demou tons que nous accomplissons tous les jours dans les abattoirs. Si M. Arnaud trouve une antinomie entre les idées de ^I. Kropotkine et les phénomènes de la nature, c'est parce qu'il lixe son attention seulement sur la lutte et néglige l'association.

« La lutte pour la vie m'apparut soudain dans toute sa hideur »,ditM. Arnaud. Certes, je le répète, un monde où une partie des êtres ne peut vivre qu'au détriment de l'autre, un monde de ce genre est tout, excepté une idylle. Mais, lorsque les darwiniens viennent nous dire : « le monde n'est pas une idylle, donc les hommes doivent se massacrer jusqu'à la fin des siècles », je suis révolté jusqu'au plus profond de mon être par ce donc, si outrageusement contraire aux réalités. Dans la nature nous voyons les associations se former partout pour combattre les conditions désavantageuses du milieu. El l'humanité subit la même nécessité impérieuse que les autres espèces. Si la terre était un paradis, si les cailles rôties nous tombaient dans la bouche, si un printemps éternel régnait partout, chacun aurait pu vivre isolé et jouir de la béatitude la plus complète. Mais c'est parce que le monde n'est pas une idylle que l'association avec nos semblables s'impose d'une manière inévitable, qu'elle est une question de vie ou de mort. Un milieu où 25(1.000 malheureux peuvent être ensevelis sous

les décombres en quelques secondes par les mouvements du sol n'est certes pas le comble de la perfection. Mais c'est précisément pour faire face à des conditions désavantageuses que l'aide mutuelle est indispensable.

M. Leraeere, recteur de l'université libre de Bruxelles, tombe dans la même erreur que M. Arnaud. « Les naturalistes, dit-il, nous représententla terre comme un immense champ de bataille sur lequel tous les êtres vivants luttent avec acharnement les uns contre les autres en se faisant une concurrence elTroyablc. Voulant réagir contre une pareille assertion, Kropolkinc est tombé dans l'erreur opposée en voulant nous faire croire que l'entr'aide serait la loi qui régit les rapports des organismes. L'entr'aide est une réalité, mais, loin d'exister chez tous les êtres vivants, elle est seulement l'apanage dun très petit nombre d'animaux à psychologie compliquée, d'oiseaux et de mammifères, et c'est aussi la loi commune à toutes les sociétés animales, dans lesquelles le progrès s'accompagne toujours d'une évolution de la solidarité '. »

Quand donc les sociologues comprendront-ils enfin que les êtres, dans la nature, ne se trouvent pas tous dans des relations identiques? Ni la lutte ni l'entr'aide ne sont « la loi qui régit les rapports des organismes ». C'est tantôt la lutte ettanlùt l'entr'aide. KtM. Lemeerea tort de dire que l'entr'aide est l'apanage d'un petit nombre d'animaux « à psychologie compliquée ». L'culi'aide est un fait universel en biologie, il est l'apanage de tous les métazoaires.

Oui. certes, la lutte est imii réalité, mais quel astronome serait assez fou poui' venir affirmer que les systèmes sidéraux sont fornu's par la seule force centrifuge "? Tous les astronomes affirment, au contraire, que les systèmes sidéraux sont la résultante de la force centripète et de la force centrifuge, et de l'une dans la même mesure que de

I. iJiicoufs prunnnci' <i l'oiii'erliiir (l<:\ cours de l'i'iiiveisilc libre ilc llrii.rrllcs. le 14 Octobre IflD".

l'autre. Les associations biologiques également se forment autant par la coopération que par la lutte contre les espèces naturellement ennemies. L'association, c'estiavie; la dissociation, c'est la mort. Assurément, la mort est un phénomène universel, mais la vie aussi. Dire que le progrès vient uniquement de la mort et jamais de la vie, comme le font les darwiniens, est insoutenable.

Le darwinisme social est la négation même de la sociologie, puisqu'il nie que l'association soit le phénomène fondamental de cette science. En effet, quand on affirme que le progrès vient de l'homicide, on soutient, en réalité, que le progrès vient de la dissociation. D'autre part, l'homicide est un acte physiologique ; c'est la suppression d'une vie individuelle. Encore à ce point de vue spécial, le darwinisme social est la négation de la sociologie, car il attribue le progrès, non pas au jeu complexe des actes sociaux (se ramenant à des actes interpsycliiques), mais à un fait physiologique. La sociologie est la science de la symbiose humaine. Dès que l'on affirme que le progrès vient du contraire de la symbiose, on sape le fondement même de la science sociale. On ne peut pas comprendre, quand on examine de près le phénomène de la vie, comment des sociologues ont pu se rallier un seul instant aux erreurs darwiniennes !

Puisque la lutte est un phénomène universel dans la nature, on en a conclu qu'elle doit se retrouver également au sein des sociétés humaines. On a constaté qu'il en est ainsi et on en a déduit qu'il y a un antagonisme irréductible entre les intérêts de l'individu et l'intérêt de la collectivité, entre les intérêts des individus et enfin entre les intérêts des classes sociales. Ces idées sont anciennes, mais leur popularité s'est accrue lorsque Karl Marx a exposé son socialisme soi-disant scientifique. Karl Marx a fait de la lutte des classes le pivot même de l'évolution du genre humain. D'autre part, le darwinisme venant

proclamer que la lutte est d'autant plus âpre qu'elle se livre entre êtres plus semblables, on en a déduit que l'antagonisme entre les hommes devait être le plus profond qui existe au monde.

Dans tous ces raisonnements on oublie seulement une toute petite chose, mais qui cependant remplit l'univers : le phénomène de l'association.

S'il était vrai qu'il y a un antagonisme naturel, irréductible entre les hommes, au sein de la société, il n'existerait sur la terre ni une plante ni un animal. En effet, si l'antagonisme est naturel entre les hommes, cela veut dire que l'association ne produit pas une multiplication de la puissance vitale, un accroissement de vie. Dans ce cas, aucune association biologique n'aurait pu se former et il n'aurait existé, je le répète, ni une plante, ni un animal. Si l'antagonisme des hommes était inhérent à la nature des choses, si le homo homini lupus était vrai, cela signifierait que l'association des hommes ne produit pas l'exaltation de la vie. Alors aucune association humaine ne se serait jamais formée.

D'autre part, considérons le prétendu antagonisme entre l'individu et la collectivité. S'il était m'/, le mal de l'individu serait le bien de la collectivité. Alors la mort, qui est le mal suprême pour l'individu, serait le bien suprême de la collectivité. En d'autres termes, une société atteindrait le maximum de la piospérité quand tous les individus dont elle serait composée auraient cessé de vivre. En sens inverse, s'il y avait antagonisme réel entre l'intérêt public et l'intérêt privé, le jour où la colleclivité subirait le plus grand mal possible, la mort générale, serait celui où les individus auraient le plus grand bien. Va\ d'autres termes, les hommes seraient le plus heureux ([Maïui ils seraient tous morts. Ou voit à (juelles absurdités on arrive en souliMnuit qu'il y a antagonisme entiv les individus ci les collectivit(''s.

(Icpeiidant nous voyons cet anlat;onisme se produire

Novin.K, - Darwiiiisinc. 7

98 ERREURS CKNEl'.ALES DE I. ORDRIC SOCIOLOGKjL'E

partout autour de nous. Mais alors on doit affirmer, en mênw; temps, que l'antagonisme existe et n'existe pas ! C'est une pure contradiction. Comment sortir de cette difficulté? D'une façon très simple : il n'y a pas d'opposition d'intérêt entre l'individu et la collectivité, il y en a seulement entre ce qui parait être l'intérêt de l'individu et ce qui est réellement cet intérêt. 11 nous semble voir un antagonisme entre l'individu et la société, parce que nous voyons faux. Si nous voyions la vérité.^ cet antagonisme imaginaire disparaîtrait immédiatement. L'opposition n'est pas entre les intérêts, elle est, en dernière analyse, entre \ erreur et la vérité. Ce qui est dit des rapports entre individus et collectivités peut se répéter également pour les rapports entre individus'. 11 s'établit un antagonisme réel entre Pierre et Paul seulement à partir du moment oi^i Pierre veut faire une chose contraire à son propre intérêt, donc seulement à partir du moment où Pierre veut faire une chose qu'il peut croire conforme à son intérêt, mais qui ne l'est pas en réalité. Aussi longtemps que les hommes veulent faire des choses conformes à leur intérêt réel, il ne peut pas y avoir d'antagonisme entre eux au point de vue social. Et cela, parce que, selon les lois de la nature, l'association augmente. l'intensité vitale des unités composantes. Ce serait seulement dans le cas où l'association n'augmenterait pas l'intensité vitale de l'individu qu'il pourrait y avoir un antagonisme 7'éel entre les individus au sein de l'association'.

Combien n'a-t-on pas tourné en ridicule, ilans nos temps de socialisme outrancier et de syndicalisme violent, le « bon » Bastiat, venant développer l'idylle des « harmonies économiques ». Cependant Basliat n'était ni aussi superficiel ni aussi idéaliste qu'on veut bien l'affirmer. Il

1. En rcalilé, ces deux rapports n'en font i|iiiin seul. I,e rapport entn; l'individu et la collectivité se ramène » un rapport entre un individu et u?i grand nombre de ses semblables.

2. Bien entendu, il ne s'agit pas ici des associations ciercitives. i]ni peuvent être funestes.

MKCONNAISSAJiCE DU FAIT DE I. ASSOCIATION 99

ôlait, au contraire, le réalisme même. En effet, si Ion afflrme qu'il n'y a pas d'harmonies économiques, on nie l'existence même de la vie, car on nie que l'association procure une intensification de vie. Or, nier que l'association soit avantageuse, c'est nier la vie, puisque tout être vivant est une association. S'il n'y avait pas d'harmonies économiques, cela reviendrait à dire que la dissociation vaut mieux pour l'homme que 1 association, que la souffrance vaut mieux que la jouissance, et la mort mieux que la vie. Le pessimisme social, qui règne de nos jours et qui conteste l'existence des harmonies économiques, se ramène à affirmer, en définitive, que l'association n'intensifie pas la vie, ce qui est absolument contraire à tous les faits observés en biologie. C'est donc le « bon » Bastiat, et non ses adversaires contemporains, qui est le plus près de la biologie, donc de la réalité positive et concrète, et non des abstractions et des chimères.

Pour savoir si un raisonnement est juste, il faut le mener jusqu'au bout : « Les liarnionies économiques sont incontestables, donc l'association exalte la vie, donc l'association la plus grande possible, celle du genre liumain tout entier, procurera le maximum possible de bienèlrc. » Nul ne contestera cette proposition : d(jnc elle est vraie. Voyons maintenant la proposition contraire : « 11 ji'y a pas d'harmonies économiques, l'opposition des intérêts est complète entre les liommes, donc l'association n'exalte pas la vie, donc la suppression totale de l'association serait le bien suprême, donc un individu resté seul sur la terre (ce qui constituerait la suppression totale de la société) jouirait du maximum de bien-être. » Tout le monde comprend (|ue cette proposition est fausse. De nouveau, liusliat a raison et ses contrudicleurs ont tort : li> harmonies économiques sont des réalités, les prétendus iinlagonismes sont des chimères.

Les liommes n'ont en, jusqu'à présent, qu'une com- |)rélieiision vague et intuitive des avantages de l'usso-

cialion. Par suite, ceux qui affirmaient l'existence des harmonies économiques et l'avantage de la justice universelle ' étaient traités d'idéalistes. Mais quand les hommes comprendront scientifiquement que l'association mène à l'exaltation de la vie des unités composantes, qu'en définitive l'association est la vie, ce sont les individus affirmant l'existence des harmonies et les avantages de la justice qui seront considérés comme les véritables réalistes. Les apôtres de l'antagonisme et les partisans de l'homicide collectif seront, au contraire, traités d'idéalistes, parce qu'ils ne voient pas les phénomènes, tels qu'ils sont dans la nature, mais tels qu'ils leur paraissent à travers le prisme des conceptions médiévales. Cependant de tout temps, les hommes, sans avoir une idée très nette de l'essence réelle des phénomènes sociaux, en avaient une intuition obscure. Depuis de longs siècles, les hommes ont eu une soif ardente de justice. Ils n'avaient pas tort; car la justice, c'est l'association, donc l'exallalion de la vie, donc la vie elle-même.

J'ai cité plus haut un passage de M. Le Dantec'. Ce naturaliste dit : « La véritable lutte, la lutte directe, c'est la lutte de l'homme contre le milieu, cette lutte c'est la vie. » Et il ajoute : « Les hommes, en s'unissant pour lutter conti'e le milieu et contre les autres espèces vivantes, se sont assuré peu à peu la domination du mondée » On le voit, des deux directions que peuvent prendre les relations entre les êtres vivants : l'alliance ou le combat, celle qui augmente le plus l'intensité vitale de l'individu c'est l'alliance. Donc, en rcalitr, les rapports entre les hommes

1. Ces deu.K conceptions en font une seule. Les diskarmu?iies ne sont pas dans l'essence des phénomènes sociaux, elles viennent seulement des injustices que les hommes exercent les uns à I égard des autres. Injustice et disharmonie économiques, comme justice et harmonie économiques sont des termes corrélatifs.

i. Voir plus haut. p. 32.

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