‹ La critique du Darwinisme socialChapitre 48 sur 94 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

LES RUMANS ANTIIKOror.OG[gtiES

Les (lïirwinions tracent le tableau le plus lugubre de l'état piimilirde notre espèce. A les entendre, le meurtre était on pernianoncc chez nos ancêtres el il se commettait sous le plus futile des prétextes. Le cannibalisme se pratiquait sur une large échelle. L'homme élait à l'origine un animal sanguinaire et lubrique, aupiès duquel les singes antlii'opomorphes aciuels seraient la vertu personnifiée, lîn voici un portrait, peu flatté, mais que l'on dit resscmbianl. « Sans prévision ni pr('ïvoyancc, l'iiouime primilil' est loin de la nature économique, du principe hédouique ou du moindie eiïort qu'on lui attribuait autrefois. Il ne connaît ni Iravail, ni approvisionnement, ni échange, ni société, ni morale. A C(da il joint une férociti', une agressivité, une violence qui le portait à se livrer- à des cruautés inutiles et à videi- par les armes ses moindres différends. Ces traits devaient nécessairement entraîiKir les guerres el quelles gueires' ! »

Dans ces deinières années, on a beaucoup écrit sur les conditions primitives d(' noire; espèce. On en a tracé un tableau qu'il importe de soumellre ù une criti(|ue des plus sévères. Eu elfel, la conclusion qui se dégage du tableau daiwinicn, c'est qu'étant donnée la nature pbysiol()giqu<' (iv l'homme la gueiTC seule a pu le fairi*

i . Voir J l-ngorgcUf. Le Hoir tic la guene, p. '>'^.

sortir de la barbarie. Comme la miture fondamenlale do l'homme ne change pas, on en conclut que, si la guerre a été un bienfait dans le passé, elle l'est encore dans le présent et le sera encore dans l'avenir. A la vérité, quelques darwiniens affirment que la guerre, à un certain moment, cesse d'être utile, mais comme il est impossible do déterminer quand arrive ce moment, on en conclut qu'il n'est pas encore arrivé et que l'homicide collectif produit encore le progrès de nos jours comme, à ce que Ion prétend, il l'aurait produit dans le passé.

La descri{)tion d'ùu état social extrêmement éloigné, sur lequel nous n'avons aucune donnée certaine, prend, naturellement, l'aspect d'un pur roman où l'esprit crée de toutes pièces un tableau imaginaire, rejeté dans le passé, comme Bellamy, dans son Looking backward, crée un tableau imaginaire projeté dans l'aveuir. Jappelle ces tableaux des romans anthropologiques:, précisément parce que ce sont les anthropologues qui les ont le plus mis à la mode dans ces derniers temps.

Le lecteur comprend bien que je n"ai pas la moindre intention de critiquer les romans anthropologiques par sentimentalisme à la Rousseau. Je n'afliime nullement que l'homme était bon en sortant des mains do la Nature, comme le soutient le philosophe de Genève. Sa conception, d'ailleurs, procède en ligne droite de la fable du paradis terrestre. La Nature de Rousseau est ua autre nom pour désigner la Providence, un nom seulement moins entaché de catholicisme. A l'égal de la Providence chrétienne, la Nature de Rousseau est une divinité consciente et bienfaisante dont l'objectif unique est le bonheur de la créature. C'est l'homme qui, eu lui désobéissant, c'est-à-dire en cessant de vivre uniquement dans son sein, en se civilisant en un mot, s'est rebellé contre elle, ce qui a amené la misère, la maladie et le malheur. Tout cela ressemble, trait pour trait, à la chute il'Adam désobéissant aux commandements do Jahwe.

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On pense bien que ce n'est pas à ce poinl de vue d'idyllisme enfantin que je veux me placer pour comballre les romans anthropologiques des darwiniens. Je repousse complètement ces puérilités dictées par la sensibilité à la mode au xvui" siècle. Mon point de vue sera tout dilTérent. Il sera uniquement réaliste, biologique et zoologique; 11 sera fondé sur la seule analyse des faits.

Commençons par examiner le tableau cité à la page précédente. Dès qu'on en prend connaissance, on voit immédiatement que l'on nage en pleine fantaisie. C'est du Zola anthropologique, si l'on peut s'exprimer ainsi; c'est du romantisme à rebours, c'est empreint de la tendance systématique de rendre le tableau aussi noir que l'imagination peut se le figurer. Celte tendance systématique fausse, natuicUcmcnt, la description. On voit que l'homme est délibérément ravalé mi-dessous de l'animal. Les animaux supérieurs ont de la prévision, de la pré- \oyance, ils connaissent le travail, ils vivent en société, ils ont une morale. Mais il paraît que l'homme primitif lie pouvait rien avoir de tout cela. Pourquoi"? Dans tous les cas, l'homme primitif, étant un animal, ne devait pas manquer de ce qu'avaient les autres animaux. Si primitif que fût l'homme, il était certainement un animal <le beaucoup supérieur au castor au point do vue biologique. Alors, pourquoi l'homme devait-il avoir, nécessairement, moins que les castors ? Les darwiniens ne nous expliquent pas ce mystère. Mais, par cela même, ils nous font comprendre que leurs tableaux, fort noirs, viennent seulement des tendances pessimistes si à la mode à notre époque. Sans ces tendances subjectives, ils auraient tracé un tableau diirércnt.

Arrivons maintenant à l'aflirmation des darwiniens au sujet du cannibalisme iinivcM'sel dans l'huniaiiité primitive. I*]sl-il une réalilé.' Kst-il vraisemblable .' Il suffit de réilécbir un peu pour comprendre qu il fanl répondre par l.i négative. Les hommes ne se sont |ias numgés

entre eux à l'époque pi'imilive, pour la même raison que les tigres ne se mangent pas entre eux à l'époque actuelle. Ce n'est ni par amour du prochain, ni par sentiments généreux, ni par compréhension des intérêts de l'espèce, que les tigres ne se mangent pas entre eux, c'est par une série de causes, purement biologiques et zoologiques, qui ont aussi agi sur l'homme à l'époque primitive et justement avec une force d'autant plus considérable que l'homme se rapprochait plus de l'animal.

Si les tigres, qui sont carnivores, ne se mangent pas entre eux, à plus forle raison les singes, qui sont l'ructivores, ne le font pas davantage. Assurément l'idéalisme béat, qui croit à l'âge d'or primitif, est enfantin, mais l'exagéialion en sens inverse, le démonisme universel n'esl pas moins puéril.

L'itlc'e que l'homme a commencé par être un animal Carnivore et qu'il a commencé par le cannibalisme ne soulirnt pas la critique.

L'homme a commencé par se nourrir de fruits cl de subslances végétales, comme le font encore les singes anlhr(ipnmor|dies. I<;n verlu de la loi universelle que la force Miil la ligne de la moindre résistance, les animaux se jellciit sur les proies plus faibles qu'eux-mêmes. Le lion ne se nonrritpasde la chair du tigre, maisse jette stir les gazelles ou les antilopes. La même loi a poussé l'homme à se nourrir d'abord de plantes, qui n'opposaient aucune résistance active.

Puis es! venue la chasse, car la chasse suppose déjà des iiislnimi-nts. L'homme courait moins vite que l'antilope et le lièvre. Il a donc dû inventer des armes de jet pour les alleimlre. L'homme est beaucoup plus faible que beaucoup d'animaux, même heibivores, comme l'e taureau. Il a donc dû inventer des armes pour les combattre et les tuer; puis encore des in^lpuments pour les dépecer ellescniie. L'homme est donc devenu systématiquement Carnivore à une époque relativement récente, après avoir

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réalisé quelques progrès et après avoir invenlé le feu.

L'homme n"a pas été cannibale, à l'époque frugivore, parce que, pour manger l'homme, il faut le tuer, le dépecer et le cuire, mais encore an[)aravHnt le combattre et le vaincre. Or, l'homme étant l'ennemi ou le gibier le plus dangereux pour Thomme, par suite de l'égalité des forces physiques et mentales (comme le tigre est l'ennemi le plus diingereux du tigre pour la même raison), les combats systématiques entre hommes n'ont pu avoir lieu que loi'sque l'outillage technique et l'organisation sociale étaient déjà plus ou moins avancés.

L'homme n'a pas cominencé non plus par le cannibalisme, encore pour cette autre l'iiison que les premiers groupements ont dû être nécessairement très faibles. A certaine époque, ils ont dû être composés d(^ quelques centaines d'individus au plus. Si les forces disjonclives avaient pris le dessus dans ces petits groupes, par suite du cannibalisme, l'humanité ne se serait jamais développée et elli! aurait rapidement disparu. Les embryons sont très faibles. 11 faut bien peu d'ellort pour les détruire. La marche de l'évolution humaine n'a pas pu se faire autrement que dans l'ordre suivant :

Période fiugivore;

— frugivore ot Carnivore;

— frugivore, Carnivore cl cannibale.

Mais la marche en sens inverse est absolument impossible, parce que contraire à la nature des choses.

Étant donnée la loi générale (|ue l'e progi'ès vu en s'accéléranl, la péiiode frugivore a du être; plus longue, que la Carnivore, et la Carnivore jilus longues que la cannibale'. Le cannibalisme ne peut donc être ([u'un fait rcdiilivemeni récent.

Il convient de serrer de piès les considérations sur les

1. Il eo <'at rie niAmc en iféo\ngie. On nllribiic dix-liiijl riiilli"ns d'années h In |iiTii>'lc urcliéeiine et sculuuiciil n'ois cent mille ans .'i l.i période qualfcriiaire.

204 EUREURS SPÉCIALES DE L ORDRE SOCIOLOGDJUK

forces sociales conjonctives et disjonctives . Pourquoi l'être vivant veut- il intensifier sa vie? Nous n'en savons rien. Seulement il estmanifeste que, s'iln'en était pas ainsi, il n'y aurait pas eu d'êtres vivants. Si les tendances à l'autodestruction l'avaient emporté sur les tendances à l'aulopréservation, aucun animal n'aurait pu existçr une seule minute.

Ce qui est vrai des cellules, agglomérées en individus, est vrai des individus, agglomérés en sociétés. Si les forces conjonctives des groupes ne l'avaient pas emporté sur les forces disjonctives, jamais il n'y aurait eu de sociétés humaines. Les groupes où, par un concours de circonstances malheureuses, les forces disjonctives l'ont emporté, se sont disloqués très vile. Chez les Danakils de la côte des Somalis les vols et les razzias de tribus à tribus sont considérés comme méritoires, mais les vols à l'intérieur de la tribu sont tenus pour criminels et ceux qui s'en sont rendus coupables ont les poignets coupés. Il ne peut pas en être autrement. S'il n'y avait pas eu parmi les hommes des groupes (si limités fussent-ils) où la violation des droits du prochain était considérée comme nuisible, jamais il n'y aurait eu de sociétés humaines. La bonté et la méchanceté n'ont rien à faire ici. Ou pose mal la question, d'ailleurs, quand on parle de sentiment éthique en pareille circonstance. Ce n'est pas parce que les hommes étaient vertueux qu'ils ont survécu, mais parce qu'ils ontsu agird'une façon conforme à leur intérêt. La vertu des hommes importe aussi peu, en celte matière, que la vertu des cellules biologiques. Celles-ci non plus ne sont pas restées associées par amour du prochain. Sans doute les groupes se sont conservés parce que les hommes qui les composaient ont pratiqué une certaine vertu. Mais cette vertu, épiphénomène psychologique et social, n'a une très grande importance qu'à notre point de vue éthique, à nous, et nullement au point de vue objectif de la nature. Peu importe

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de savoir si les abeilles sont bonnes ou méchantes. La seule chose réelle est celle-ci : lorsque les abeilles font leur devoir et accomplissent leurs fonctions d'une façon régulière, la ruche prospère et dure. Quand elles n'accomplissent pas leurs fonctions, la ruche périt.

Ce qui est vrai des abeilles l'est aussi de toutes les autres collectivités, y (îompris les nôtres. Dans le troupeau primordial dont est sorti le genre humain, les forces conjonctives ont bien dû l'emporter sur les forces disjonctives. Si, dans ce troupeau, la puissance d'association n'avait pas surpassé la puissance de dissociation, l'humanité aurait péri depuis des milliers de siècles.

Après une période de concentration, dans un seul habitat, vient le stade de la dispersion sur une aire de plus en plus étendue. Encore dans cette phase, les forces solidaristes ont dû l'emporter fort longtemps sur les forces antagonistes; car, dans le cas contraire, les premiers troupeaux se seraient détruits et, de nouveau, il n'y aurait pas eu d'humanité. Assurément les fables sur la bonté primordiale de l'homme sont ridicules, mais les fables sur sa méchanceté le sont autant, parce qu'il ne s'agit ici ni de bonté, ni.de méchanceté. Dans la nature aveugle, il n'y a ni vertu, ni scélératesse : il n'y a que des résultantes. Quand les facteurs poussant à l'association étaient les plus forts, ils prenaient le dessus; quand ils étaient les plus faibles, le dessous. U faut bien que les facteurs conjonctifs aient été les plus puissants, puisque les associations se sont maintenues. Il y a des ôtres innombrables qui sont forcés de s'attaquer les uns les autres. Les darwiniens en ont conclu que tous les êtres, sans exception, doivent toujours s'attaquer les uns les autres, quelles que soient les relations dans lesquelles ils peuvent se trouver. Cotte idée, appliquée à notre espèce, a abouti au célèbre aphorisme de llolibcs : homo homini lupus. En raisonnant ainsi on méconnaît l'essence même de l'association et on arrive à une impossibilité

logique et à une contradiction pure. En effet, si tous les êtres doivent s'attaquer indistinctement les uns les autres, sans trêve ni arrêt, il n'y aura pas une seule circonstance où les forces conjonctives pourront l'emporter sur les forces disjonclives. Alors, comment se fait-il qu'il y ait des milliards et des milliards d'associations sur notre globe, tant de l'ordre biologique que de l'ordre social'? D'autre part, il est contradictoire d'affirmer, comme le font les darwiniens, qu'il puisse y avoir des luttes de collectivités, si la lutte est universelle et perpétuelle entre individus, car, pour s'attaquer entre collectivités, il faut bien s'associer entre individus. Si l'Angleterre peut faire la guerre à la France, c'est parce que les Français et les Anglais sont unis respectivement entre eux pour se combattre d'Etat à État.

Aucune société ne peut exister un seul jour si le nombre des voleurs dépasse, dans son sein, le nombre des producteurs. Les parasites ne peuvent pas consommer plus de substance que n'en élabore l'hôte; c'est Une impossibilité matérielle. Toujours cl partout, aussi bien à l'époque quaternaire qu'en l'an de grâce 1909, le nombre des voleurs a été sensiblement inférieur au nombre des travailleurs. En effet, si le besoin de se défendre contre les voleurs accaparait tout le temps nécessaire à la production des aliments, la société périrait par inanition.

Les darwiniens ne peuvent pas contester ces faits qui sont l'évidence même. Aussi prétendent-ils que dans les temps primitifs la lutte était universelle et continuelle, non pas à V intérieur des groupes, mais entre les groupes, entre les hordes et. les tribus. Cette échappatoire ne les sauve pas. J'ai montré plus haut que cette distinction entre le dehors et le dedans est purement subjective et factice. Ge qui est vrai des individus, au sein de l'Etal, est vrai des collectivités au sein des groupes de popula-

•1. Comme je l'ai fait remarquer plus haut, tout métazoaire est uue association.

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