‹ La critique du Darwinisme socialChapitre 47 sur 94 · Vuir jiliis liant, p · texte numérisé non relu

Vuir jiliis liant, p

la Belgique, la Suisse. Individuellement, chacun de nous vit perpétuellement sous la menace de la mort qui peut venir à tout moment. Mais nous n'y pensons pas. De même les Norvégiens, par exemple, espèrent que les conjonctures historiques de l'Europe actuelle, la balance des pouvoirs qui s'y est ctablio, leur permettront de conserver la neutralité dans l'avenir comme ils l'ont conservée dans le passé. Voilà donc des peuples sur lesquels la guerre n'a plus aucune action. Est-ce à dire qu'ils tombent dans la torpeur? C'est juste le contraire. Chacun sait que l'économie rurale du Danemark, par exemple, est une des plus parfaites qui existent au monde. Elle est de beaucoup supérieure à celle de la belliqueuse Prusse '. Mais, quelle que soit la perfection relative des États modernes les moins militarisés, elle est loin d'avoir atteint le point culminant. En Suède, en Norvège, en Belgique, les questions sociales s'agitent comme partout ailleurs et, certes, ces pays pourraient réaliser encore des progrès immenses".

S'il est facile de démontrer que la sécurité ne produit nullement « l'abaissement de l'espèce humaine », comme l'affirme Renan, il est très facile de prouver, au contraire, que c'est la crainte d'être battu qui produit précisément cet abaissement.

Les armements formidables de l'Allemagne viennent de la crainte de la France. Les dépenses énormes de la marine anglaise, de la crainte de la marine allemande. Ces dépenses militaires insensées commencent à mettre en très sérieux danger l'avenir des races européennes. II y a en ce moment, en Angleterre, un million et demi de malheureux qui ne trouvent pas de travail. Certes, si

■1. Le Danemark exporte lt> lois plus de viande de boucherie que la France et 4 fois plus de beurre. U a 99 têtes de gros bétail par kilomètre carré, alors que l'Allemagne en a seulement "0.

2. Les pensions de retraite pour les ouvriers, introduites dans certains Ktats depuis quelques années, le seront probablement dans tous Assurément cette mesure sociale ne sera pas dictée par « la crainte de se faire battre ».

TAngleterre pouvait moins dépenser pour sa défense, un très grand nombre de ces individus trouveraient immédiatement une occupation, parce que de plus nombreux capitaux seraient versés dans des entreprises lucratives. Je le demande aux darwiniens, comment pourront-ils démontrer que l'obligation pour un million et demi d'Anglais de vivre à la limite extrême de l'indigence peut améliorer la race anglaise ? Ces infortunés, affaiblis par la faim, sont les victimes désignées de toutes les maladies et de toutes les épidémies.

Au contraire, s'ils étaient bien nourris, ils seraient vigoureux et forts, et, partant, très résistants. La misère dégi'ade les races humaines et les affaiblit. Or c'est précisément « la crainte d'être battu » qui entretient cette misère et produit donc la dégénérescence de la race.

Il en est en Russie comme en Angleterre. La crainte de l'Allemagne et de l'Autriche oblige le gouvernement de Saint-Pétersbourg à entretenir une armée immense. Cela demande beaucoup d'argent. La vente de l'eau-de-vie étant une des grandes ressources du budget, le gouvernement russe pousse à l'alcoolisme pour avoir plus de revenus. Encore ici, c'est la « craint(> d'être battu » (jui dégrade l'espèce humaine.

Je pourrais citer de nombreux exemples de ce genre. Mais je veux les généraliser tous par un chiffre. On sait (|ue les grandes puissances européennes no peuvent guère consacrer plus d'un tiers de leur budget à des (Kuvres utiles et civilisatrices. Les deux autres tiers sont engloutis par « hi crainte de se faiie battre ». C'est par suite de cette crainte que, faute de ressources, l'instruction pi'imairc obligatoire ne peut pas être introduite en lîussie, (|ueles mesures d'hygiène publique les plus indispensables n'y son! pas léalisécs. Cette faible dotation des services utiles augmente la mortalité et abâtardit la race. Avec des ressources plus abondantes, elle aurait pu être plus iiislruitc plus saine, jdus puissaute, bref

elle se serait élevée plus haut sur réchcUe biologique. On voit donc combien superficielles sont les vues d'Ernest Renan et de M. Schallmayer. Comme ils ne daignent pas analyser les innombrables phénomènes de la vie sociale, ils font des généralisations hâtives, qui sont justement l'opposé de la réalité. Ils croient que la crainte d'être battu améliore la race quand, au contraire, elle la détériore. Il est vraiment temps d'en finir avec ces images pompeuses, mais décevantes, avec cette rhétorique fausse et ces déclamations sonores. En sociologie, comme en géologie, il faut se décider à observer les faits invisibles de la vie quotidienne, il faut se résoudre à abandonner l'aberration des catastrophismes.

« La lutte contre la nature, dit Ernest Renan', ne suffit pas ; l'homme finirait, au moyen de l'industrie, par la réduire à peu de chose. La lutte des races se dresse alors. » Singulière affirmation 1 « La lutte contre la nature ne suffit pas », quand cette lutte est précisément l'existence, quand elle est de toutes les secondes, de tous les instants, quand elle est sans trêve et sans repos, quand elle durera non seulement autant que l'humanité, mais même autant que la vie ! Ici encore Renan, hypnotisé par la contemplation des actions entre hommes, oublie qu'il existe des rapports entre l'homme et l'univers !

Mais, fût-il même admis que « la lutte contre la nature ne suffit pas » et que, pour entretenir la vigueur sociale, il faut encore la lutte des races, Renan ne voit pas la réalité. Race est un terme physiologique. Si les guerres avaient lieu seulement entre blancs et nègres ou entre blancs et jaunes, on aurait pu, encore, identifier la guerre avec la lutte des l'aces. Mais ce n'est pas le cas. Les combats se livrent souvent entre individus de même descendance et, parfois, entre proches parents. Où est donc alors la prétendue guerre de races ? En réalité, ce que Renan

l. Réforme iiUellecluelle et morale, p. 111.

entend parla lutte des races, ce sont les luttes entre nationalités. Mais, ici encore, il s'écarte complètement des faits réels, parceque les luttes entre nationalités ne s'opèrent pas parle procédé de riiomicide collectif, mais par le procédé de l'assimilation intellectuelle. Les Prussiens ont fait autrefois la guerre au royaume de Pologne et lui ont arraché des provinces. Elles sont peuplées de Polonais et sont une faiblesse, plutôt qu'une force, pour le royaume de Prusse, parce qu'elles restent réfractaires. Les Prussiens, voulant l'homogénéité de leur Etat, prennent différentes mesures pour les germaniser. Conquérir un pays par la force armée nest que le premier acte. L'incorporation ne devient définitive, c'est-à-dire que « la lutte des races » ne donne de résultats favorables, que lorsque un pays annexé politiquement est aussi assimilé nationalement. Cette assimilation est la vraie lutte des races. Or l'assimilation ne peut s'accomplir que par des procédés psychiques. Un groupe social est assimilé par un autre quand il s'est fondu avec lui par sympathie. Mais la guerre, loin de produire la sympathie, amène au contraire les oppositions et les haines. D'autre part, les courants de sympathie, par suite de mille causes diverses, peuvent s'établir même entre corps politiques indépendants et peuvent les englober dans une unité nationale plus vaste. Tel a été le cas pour les anciens Etats de la péninsule apennine, qui se sont amalgamés nationalement avant de se fusionner poiiticiuement.

Il faudrait un long volume pour exposer comment s'opère la vraie lutte des races. C'est elle qui enlrctienl cette émulation saine et féconde que Renan croit provenir de la guerre. De même que chacun de nous désire imiter 1(! prochain et ne pas vivre moins bien que lui, de même les nations sont humiliées de n'avoir pas autant d'uvanlages que leurs voisines. Si l'une d'elles a établi un réseau (II- télégraphes sur son territoire, l'autre veut posséder aussi cette commodité ; si l'une a su conquérir la liberté

Novir.o». — Dniwiiiitiiii' 13

19i ERREURS SPECIALES DE L ORORE SOCIOLOGIQUE

poliliquc, l'aulre aura honle de la servitude et aspirera après le régime conslitulionnel. Dès que Paris se révolte en 1848, l'Europe entière en fait autant. Cette émulation, ou, en d'autres termes, le désir de posséder le maximum de bien-être (ce qui, en définitive, est la vie) entretient l'activité et le haut potentiel psychique de^ sociétés. Alors les nations ayant plus de puissance mentale, plus de développement intellectuel et plus le don d'inspirer la ^ympathie, avancent; les nations dénuées de ces avantages reculent. Cela se traduit d'une façon matérielle par le déplacement des frontières linguistiques et par linlluence du rayonnement au dehors. Ainsi, en Suisse, la limite linguistique du français avance, celle de l'allemand recule. Quant à l'influence, elle se manifeste par le fait qu'un plus grand nombre d'individus étudient la langue d'un pays plutôt que d'un autre. Au xvi" siècle, l'italien était très à la mode en Europe : à partir du xvii" siècle, ce fut le français.

Mais toutes les péripéties de la vi-ai>' lutte des races se produisent précisément dans le domaine de la microscopie sociale, s'il est permis de se servir de cette image. Ces faits innombrables et imperceptibles échappent aux darwiniens, qui planent dans les nuages et qui raisonuent seulement par vastes généralisations. S'il y a une sélection sociale, elle s'opère par des procédés sociaux, qui n'ont rien de commun avec les tueries sur les champs de bataille.

Et puis, comment Renan ne voit-il pas un dernier fait, qui ruine complètement ces comparaisons superficielles entre les phénomènes biologiques individuels et les phénomènes sociologiques collectifs ? La Prusse a été battue à léna. C'est parce qu'elle était « inférieure » et la France « supérieure ». C'est fort bien. léna a été le triomphe des meilleurs, la sélection qui perfectionne l'espèce humaine. Admettons tout cela pour un moment. Mais alors, que faiton de Leipzig? A Leipzig toutes les valeurs sont renversées. C'est maintenant la France qui est la nation « infé-

rieure » ; c'est sa défaite, et non sa victoire, qui produit cette fois la sélection positive On oublie seulement qu'un grand nombre de généraux et de soldats qui avaient combattu à léna ont aussi combattu à Leipzig. Napoléon et Dnvoust étaient donc d'une race supérieure à Bliicher et à Gneisenau, en 1806, maisd'une race inférieure, en 1813? C'étaient cependant les mêmes individus. On voit combien ces comparaisons biologiques directes sont insoutenables et ridicules.

« La guerre, dit M. Rôssler ', est le grand examinateur de l'humanité ; elle restera Vidlima ratio pour le jugement des peuples. » C'est très bien, mais que faire lorsque la guerre prononce, à de très courts intervalles, des verdicts complètement contradictoires? A léna, la Prusse est condamnée. Sept ans après, à Leipzig, c'est la France. Et, d'ailleurs, M. Rossler sait parfaitement qu'on ne se soumet jamais au verdict, dès qu'il s'agit de sa propre patrie. Les Allemands, il y a deux ans, ont subi des défaites de la part des Herreros dans leur colonie africaine. Les Allemands ont-ils admis alors le verdict de la guerre qui les proclamait inférieurs aux Ilotlentols ? Assurément M. RiJsslcr ne voudra pas reconnaître une proposition aussi ridicule dès qu'il s'agit de sa propre nation. Les Anglais se sont-ils sentis d'une race inférieure aux liocrs après la défaite sur la Tugela? De plus, même au point de vue objectif, qui admettra jamais qu'à la guerre ce sont les nations les plus parfaites qui Iriompbcnl toujours? Les Romains doivent être alors proclamés supélifHirs aux (îrecs, les Arabes aux Espagnols, les Danois aux Anglais, les Mongols aux Russes, les Abyssins aux [laliens, et ainsi de suite. Alors les nations qui ont fait la civilisation de l'Europe se trouveraient toutes dans les langs des « inférieurs », de ceux qui auraient dû Ctre déliiiils p(un l'avancemcut (le la race!

I <:ilé [mr M J. LafiorgcUc. /.<• iiilr ilr la r/iienr, p. ;il)5.

De ce qui vient d'être dit il me semble découler que la comparaison directe entre la sélection biologique individuelle et la sélection collective ne soutient pas un seul instant la critique. Dans aucun cas la sélection sociale ne s'opère par la guerre.

J'arrive maintenant à l'un des principaux arguments que l'on met en avant pour démontrer que la guerre a fait la civilisation. On affirme que la guerre, et la guerre seule, a constitué les grandes nations européennes, telles que la France ou l'Angleterre. Or, comme la civilisation eût été impossible si les grandes nationalités ne s'étaient pas constituées, si l'humanité avait continué à former de petites hordes minuscules, on en conclut que la guerre a fait la civilisation.

La manière dont les darwiniens s'y prennent pour démontrer cette proposition est d'une simplicité adorable. Ils disent : Par le fer et le sang le roi de France a réuni les différentes provinces de son royaume. Ces provinces ont constitué, à la longue, une nation homogène, la nation française. Donc il suffit de faire des conquêtes pour constituer une nation et on ne peut pas constituer une nation sans conquêtes. Sans la guerre, il n'y aurait pas eu de nation française, ni panMllement de nation allemande, anglaise, etc.

Il est impossible de raisonner d'une façon plus naïve, plus enfantine et plus superficielle. On reste vraiment désarmé devant tant de candeur ! Et d'abord, comment les partisans de ces théories ne voient-ils pas un premier fait'? L'Alsace a été conquise par Louis XIV en 1648. Deux cent vingt-trois ans plus lard, elle était assimilée par la France '. La Bulgarie a été conquise par Bajazet I", en 1389. Quatre cent soixante-neuf ans plus tard, c'est-à-

1. Elle l'était même avant, mais j'indique cette date de I87J à cause do la protestation solennelle des députés de l'Alsace à l'assemblée de Bordeaux, qui a été, pour ainsi dire une confirmation officielle de l'assimilation française.

dire plus du double du temps qui a été employé pour assimiler l'Alsace, la Bulgarie n'était aucunement assimilée par la Turquie. II ne suffit donc pas de conquérir un pays pour l'assimiler. La guerre seule ne fait donc pas les nations. La guerre n'a pas fait une nation des groupes ethniques réunis sous le sceptre des Habsbourgs. Si le groupe, réuni sous le sceptre des Capétiens, est devenu une nation, la guerre seule n'a pas produit ce résultat.

Un des éléments qui composent l'unité nationale est l'unité de langue. Les Lorrains de Metz sont maintenant annexés à l'Allemagne. Il se peut que le gouvernement de Herlin, par des mesures coercitives, ait fait en sorte que toH^ les Lorrains sachent déjà l'allemand. Mais a-t-on assimilé la Lorraine [)Our cette raison? Pas dans la plus minime des mesures. On peut forcer un individu à savoir une langue. Il n'y a aucune force au monde, fûtcllc composée de cent fois plus de régiments et de mille lois plus de canons que n'en possède l'Allemagne, qui puisse obliger un individu à aimer une langue. L'affection s'inspire, elle ne se commande pas. Or ce serait seulement à partir du moment où les Lorrains aitneraient l'allemand plus ([lie Itr français et le parleraient de préférence dans les familles que la Lorraine sérail assimilée à l'Allemagne.

Mais, pour amener un groupe social à en aimer un autre, les canons sont impuissants. Il faut pour cela des circonstances Icllemenl nombreuses et tcïllement complexes que l'énumération s(;ule en demanderait des pages, .le dirai seulement quc! les assimilations nationales s'obliennent {)ar un(' série immense, de facteurs de l'ordre |)oliti(|ue (stricte égalité entre tous les sujets) et inlellecluei (brillant foyer de lumières qui rayonne des ondes il'imitation), dont le jeu doit s'(!iïectuer des millions et des millions (hî fois par an entre des millions d individus pour amener (|nel(|ues résultats appi'éciables '. (liniic cpTune

1. Oïl iiompriiid que ji' ne puis pas entrer ii'.i dans un examen, iiiAuie sijperlicicl, (le questions (uissi (ujiiipic.xes. J'en dis le peu qui est nécessaire

seule bataille, ou même une série de batailles puisse cfi'ectuer un processus de cette prodigieuse complexité, c'est volontairement fermer les yeux sur les phénomènes les plus communs de la vie sociale, c'est vouloir se placer systém;itiquement sur les hauteurs d'un empyrée inaccessible, d'où les regards ne sont plus capables de discerner tes réalités terrestres.

En résumé, attribuer tout le progrès à un seul facteur, la gueri-e, et en négliger des milliards d'autres, c'est pratiquer la méthode la plus illogique qui se puisse imaginer. Dans aucune autre discipline que la sociologie les savants ne sont jamais tombés dans une aberration aussi colossale.

pour ma polémique contre le darwinisme. Je renvoie le lecteur à mes Lxilles entre sociétés humaines el leurs phases successives. Pari», P. Aluan, 4<)04

Page 1