‹ La critique du Darwinisme socialChapitre 54 sur 94 · tiociol. Er/cenhùss. p · texte numérisé non relu

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200.000 ans, c'est pécher contre la théorie des causes actuelles.

Considérez, d'autre part, l'invraisemblance de cette phrase de Ratzenhofer : « Oiiand les sociétés avaient des habitats voisins, les rapports hostiles devenaient facilement très aigus. Les relations politiques mutuelles prenaient l'aspect d'une partie d'échecs, où il s'agissait, pour les plus avisés, de saisir habilement le moment opportun pour tomber sur le voisin et l'asservir. » Ratzenhofer, par une erreur extraordinaire de perspective historique, transporte dans les temps primitifs des faits possibles seulement à une époque de civilisation très avancée. Il se représente les chefs des hordes sauvages comme autant d'hommes d'Etat consommés et de diplomates habiles, ayant passé par l'école de ^lachiavel, comme autant de Césars Rorgia. Ces chefs habiles devaient être constamment informés de la situation des tribus voisines et épiaient l'occasion favorable pour se jeter sur les plus faibles, comme l'épervier sur sa proie. Tout cela est de la haute fantaisie. D'abord, à l'époque primitive, les hordes étaient à peine organisées. (Juand bien même elles auraient été dirigées par des élèves de Machiavel, les chefs n'auraient pas pu obtenir l'obéissance indispensable pour fondre siii- l'ennemi au moment opportun. Cette obéissance et l'existence d'une armée organisée, nécessaires pour profiter immédiatement des occasions favorables, sont des faits ti'ès récents, qui n'existaient certainement pasà répo(|ue primitive. De plus, A celte épo(iue, il n'y avait pas d'habiles politiciens, capables de « jouer une partie d'échecs ». Pour être un politicien de cette espèce, il faut avuir l'espril li-ès déli('', mais, de plus, des informations très précises sur l'iM-hlcjuier où se joue la partie. Césai' liorgia avait ces informations, parce (juc, (le son temps, les communications étaient fréquentes enti'e les l'Uals italiens et jtarce (]ue le service diplomali(|ue ('-tait oi'ganisé. Mais, dans les temps primitifs, les

Nom. r,„. rini-wiuisriic- socciil. 1.')

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coranumications n'existaient pas. Les hommes ne savaient pas ce qui se passait à une très faible dislance de leur habitat. Comment, dans ces conditions, combiner une politique savante et habile ?

Ratzenhofer oublie encore que les expéditions de banditisme et de conquête sont devenues des entreprises publiques à une époque relativement récente. A l'époque primitive, ces expéditions étaient des affaires privées. Elles ne constituaient paslafonction spéciale des chefs de hordes. Enfin, à l'époque primitive, il ne pouvait pas y avoir de politique suivie, parce que les hommes étaient profondément ignorants et avaient la mémoire très courte. Tout s'oubliait vite avant l'invention de l'écriture. Même de nos jours, aucun Etat civilisé n'a de politique suivie et consciente d'une fin déterminée. On peut se représenter ce qu'il en était il y a 200.000 ans ! Or, sans politique suivie, les « parties d'échecs » dont parle Ratzenhofer étaient impossibles. Je le répète, tout son tableau des relations entre hordes primitives est d'une invraisemblance à nulle autre pareille.

Mais Ratzenhofer propose une alternative : ou les tribu> primitives se livraient un combat d'extermination, ou elles évitaient les contacts. Cette seconde supposition soutient la critique encore moins que la première. En effet, si les hordes humaines avaient toujours évité tout contact mutuel, jamais il ne se serait formé sur la terre de groupements dépassant quelques dizaines ou quelques centaines d'individus. Il a bien fallu que les hordes restassent en contact puisqu'il s'est fondé des cités et des États. Les darwiniens disent que ces associations supérieures ont été formées par la force et par la seule force. Mais, de nouveau, ils l'affirment parce que cela leur plaît ainsi. Ils n'ont pas la preuve directe que les hordes ne se soient jamais amalgamées autrement que par la force, .le discuterai cette question plus loin, au chapitre xvu. Ici je dois signaler seulement une contradiction de plus

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do Raizenhofer. Il dit que les hordes primitives ne pouvaient pas entrer en contact sans s'exterminer. Mais lorsqu'un combat se livrait entre deux hordes et que le vainqueur forçait le vaincu à entrer dans son association pour constituer l'Etat, cela ne pouvait avoir lieu que si le vainqueur n'exterminait pas le vaincu. Alors, ou il faut reconnaître que cette prétendue extermination complète est une pure fantaisie, ou que jamais une association plus vaste que la horde n'aurait pu se former dans le genre humain.

Nous avons des preuves directes que, depuis une période assez reculée, des groupes humains, même assez éloignés les uns des autres, avaient établi entre eux des contacts qui n'étaient pas tous des homicides collectifs. On sait que le commerce a existé dès l'époque néolithique, puisqu'on rencontre en Europe des objets de provenance asiatique. Je né parle plus des Phéniciens qui pratiquaient de nombreux échanges avec les populations de l'Europe occidentale à l'époque où celles-ci vivaient encore à l'étal de petits groupes consanguins.

Les romans anthropologiques dont je viens de parler ne sont assurément pas les seuls qui aient été inventés dans ces dernières années. J'en signalerai un autre, fort curieux, (}ui ne se rattache pas directement au sujet de ce livre, mais dont la vogue a été extraordinaire. C'est la prétendue origine asiati(ju(! des Aryens. Se laissant guider inconsciemment i)ar 1(! récit biblique de la création, des philologues allemands et français afiirmcrent sérieusement, comme un fait positif et incontestable, que la race aryenne était née sur le plateau du Pamir ou au pied de ce plateau. Il n'y avait pas la inoiiidrr preuve iiui/rriellr <lémo)i(ranl celte afjirinalioii. l'aile était sortie tout armée du cei'veau de quelques linguistes. Elle était dyne purement subjective et constituait uu véritable roman. Cependant celle théorie fut acceptée par le monde savant de l'I'iurope sans

la moindre conlestation, et cela pendant près d'un demisiècle. Un sociologue se représente à sa manière l'origine de certains faits sociaux (par exemple que la religion vient du culte des ancêtres). Alors, au lieu de dire : « il me semble, à moi, que les choses se sont passées de telle manière », il dit péremptoirement : « les choses se sont passées de telle manière ». Si le savant qui s'exprime ainsi a une grande autorité, ses spéculations, purement subjectives, sont tenues par le grand public pour des réalités. Telle est la méthode par laquelle ont été créés, dans ces dernières années, un nombre considérable de ' romans anthropologiques. Mais il est temps d'abandonner ces procédés fantaisistes. Il est bon de reconnaître simplement notre ignorance quand nous parlons des époques primitives sur lesquelles nous n'avons aucun document. Il est temps de faire de la sociologie une science prudente, sérieuse, précise et réaliste.

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