‹ La critique du Darwinisme socialChapitre 62 sur 94 · A PRKTENDUE ANTIQUITÉ DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

A PRKTENDUE ANTIQUITÉ DE LA GUERRE

quaient les uns avec les autres sans s'exterminer. M. Ward confond deux choses qu'il faut nettement séparer : l'habitat, le faitobjectif, et les idées des hommes, le fait subjectif. Deux individus, vivant porte à porte, peuvent se considérer comme complètement étrangers par suite de certaines conceptions mentales. (A Rome, dans les temps antiques, les enfants de deux sœurs n'étaient pas parents.) Mais, par le fait que deux hommes demeurent porte à porte, ils sont, en réalité, membres d'une même société, quelle que soit leur situation respective d"'après les idées du temps. Or, l'Etat n'a pas été fondé par la conquête, comme le pense M. Ward, par la raison toute simple que la vie sédentaire, l'ag^riculture, l'élève du bétail, la construction des demeures ont précédé, de nombreux siècles, le moment oîi les hommes ont acquis la compréhension que le lien politique est fondé sur le territoire, et non sur la parenté. La période de la tribu consanguine a duré longtemps après que les groupes sociaux sont devenus sédentaires et se sont occupés d'agriculture. L'idée de l'Etat est devenue consciente dans la pensée longtemps après que l'Etat a existé en réalité. Dans les faits, l'Etat a été fondé àparlir du moment où l'homme a abandonné la vie errante pour se fixer au sol. Depuis ce moment, un certain ensemble d'individus possédaient un certain territoire. Or, l'État est précisément une association de personnes unies par un lien territorial. Oomme M. Ward afiirme que les « races » se sont jetées les unes sur les autres parce qu'elles étaient dilTércnciées, il reconnaît qu'elles devaient occuper un territoire plus ou moins étendu, car il n'y a pas de différenciation possible entre deux hameaux voisins. Or, occuper un vaste territoire avec un lien entre les iiabitants (le ce territoire suppose une organisation politique, sans laqucdle, du reste, les expéditions en pays ennemi eussent été impossibles. Mais cela signifie précisément constituer un Etat. Donc le prcmior Etal, pour le moins, a été fondé sans conquête par un essaimage de colons gardant contact

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enire eux, exactement comme, de nos jours, l'Etat de Dacotah. Donc, lorsque M. NVard affirme que l'Etat n'a pu se former que par la conquête, il s'écarte des réalités de la vie.

Pour les nécessités de la théorie darwinienne, les « races » doivent être inégales « en pouvoir social et en force productrice ». Sans cela il n'y en aurait pas une qui fût capable de subjuguer l'aulre. Celte différence de pouvoir des races demande, pour se produire, une diversité des conditions dans lesquelles elles sont appelées à vivre. Les Grecs se sont trouvés dans des conditions plus avantageuses que les Scythes et ils ont avancé plus vite que les Scythes. Alors ils ont été à même de les vaincre et de les subjuger. Alais, à l'époque primitive, comme je l'ai montré, les contacts n'étaient possibles qu'entre groupes très rapprociiés, vivant dans des conditions de milieu très semblables. Alors, comment une « race » aurait-elle acquis une forte supériorité sur une autre ? Cette supériorité miraculeuse est aussi un facteur apparaissant comme un deiis ex machina pour le besoin des théories darwiniennes.

Les sociologues darwiniens ne se seraient jamais fourvoyés dans ces erreurs s'ils avaient voulu, à l'exemple des géologues, s'en tenir à la théorie des causes actuelles. De nos jours, tous les actes de banditisme, tant privés que publics, depuis les exploits d'un Rinaldo Rinaldini quelconque jusqu'à la guerre d'Espagne de Napoléon P'', sont des faits d'initiative personnelle. Il en a toujours été ainsi, aussi bien il y a dix mille ans qu'à notre époque. Le premier bandit qui a rassemblé une armée pour conquérir le territoire du voisin n'a pas fondé le plus ancien État de la terre par la raison toute simple que l'Etat, en fait, existait avant lui. El, si même jamais un pareil bandit n'eût vu le jour, les Etats ne se seraient pas moins fondés de tous côtés, comme ils se sont fondés en si grand nombre en

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Amériquo au xix° siècle, par lo jeu naturel des facteurs économiques et politiques.

Que quelques Etats se soient fondés, à une époque relativement récente, à peu près selon le schéma darwinien, on peut l'admettre avec quelque vraisemblance. Et encore, il y aurait des réserves à faire. D'abord l'évolution sociale n'a jamais été recliligne. Au contraire, elle a offert partout la variété la plus extrême. Dans chaque circonstance particulière, il y a eu des formes différentes. La succession régulière du cannibalisme, de l'esclavage et du despotisme ne s'est pas produite partout. Quant à l'idée que la législation vient uniquement des mesures prises par les conquérants pour régulariser la résistance des vaincus, elle ne soutient pas un moment la critique des faits les plus avérés. Le droit est né au moment même oii deux hommes se sont réunis pour vivre ensemble. Le droit, sous forme de coutume, existe même chez les hordes nomades. Il a existé dans les communautés humaines longtemps avant 1 es conquêtes territoriales, qui sont des faits relativement récents.

J'ai déjà montré que la guerre est née de la convoitise, mais la convoitise elle-même est née de l'information. Robert Guiscard, guerrier vivant en Normandie, savait quil y avait, au delà des Alpes, un magniliquc pays qui était le l'oyaume do Naples. Alors l'idée lui vint de s'en emparer. Mais les hommes de l'époque néolithique étaient très ignoiants. L'idée de faire des expéditions lointaines, dans des pays dont ils ne connaissaient même pas l'existence, ne pouvait pas leur vonii'. l'ar suite, l(\s chocs cnlre « races » très inégales en « pouvoir social et en force productrice » ne? pouvaient pas se produire-.

Enfin, une dernière remarque. M. Wii/d dit que la con(iuêt(! a été le plus « vital » des phénomènes sociaux. Et il ajoulc, deux lignes plus loin : « En |)remier lieu, les vaiuqu(!iirs clieicihaicnt à exteriniuer h-s vaincus. » \',i\ elVct, riiistoirc nous nionlre de uouilircux cxcuiples où

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on ne cherchait pas seulement à les exterminer, mais où on les a exterminés bel et bien, il y a vraiment une cruelle ironie et une singulière absence de logique à appeler cela le p/us vital des phénomènes sociaux ! C'est le plus mortel qu'il faudrait dire pour le moins. Et les vaincus massacrés étaient loin d'être toujours plus barbares que leurs vainqueurs. Il y en a eu en grand nombre qui formaient des Etats fort bien organisés, alors que leurs vainqueurs, au contraire, étaient encore à une phase inférieure de l'évolution. Dans ce cas, on le voit, la guerre supprimait des Etats, réduisait parfois les hommes à passer, de nouveau, de la vie sédentaire à la vie nomade.

Toute l'analyse précédente démontre, je l'espère, que, loin d'avoir fondé l'Etat, la guerre a toujours retardé sa fondation. En effet, la structure sociale appelée État est une aire de sécurité, une certaine étendue dans le périmètre de laquelle les rapports entre les hommes sont juridiques et non anarchiques. Anarchie et Etat sont des notions antithétiques. L'Etat Unit où commence l'anarchie ; l'anarchie cesse quand l'Etat s'organise.

Or, sans la guerre, les rapports de la totalité des hommes seraient de l'ordre juridique. Sans la guerre, la structure sociale appelée État embrasserait l'ensemble de notre espèce. Cela serait la plus grande étendue qu'elle pût prendre sur le glèbe. La guerre restreint donc la structure État, mais ne l'étend pas.

Jereviendraiencoresurl'originedel'Etatauchapitrexvii. « L'intégration sociale, dit encore M. Ward', est l'homologue dans le monde social de l'intégration cosmique dans l'inorganique, de l'intégration biotique dans le monde organique. Le processus est éminemment constructif et aboutit partout à la création de structures. La lutte des races, en sociologie, est ce que la « lutte pour l'existence » est en biologie. Le terme darwinien est

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