‹ La Critique Et La Religion Chez David HumeChapitre 25 sur 38 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

La théorie de la connaissance

93. Toute connaissance vient des perceptions qui selon leur mode d’apparition dans lesprit s'appellent impressions ou idées, les perceptions pouvant être d’ailleurs simples ou complexes. |

Les impressions sont les perceptions originelles, qu’elles soient fournies par la sensation ou la réflexion. Les impressions de sensation naissent dans l’esprit de causes inconnues bien qu’elles soutiennent un rapport très manifeste avec les modifications des nerfs; le philosophe s’inquiète peu de cette obscurité liminaire; il s’intéresse à la seule vie de l’esprit et tient les impressions pour les connaissances originelles; les apparences sensibles suffisent pour la conduite de la vie; elles suffisent aussi à la philosophie expérimentale. Celle-ci ne déborde la vie pratique que par son souci de nous armer contre les erreurs de la connaissance

sensible en en précisant le mécanisme; elle montre par exemple que nous égalons nos impressions aux objets même si elles en sont des images disproportionnées; ou bien que l'imagination objective indûment des états subjectifs, les qualités sensibles et jusqu’à des sentiments chez les enfants, les poètes et les philosophes péripatéticiens. Les impressions de réflexion sont nos passions, nos désirs et nos aversions, nos émotions, toutes les manifestations de notre vie intime.

Aux impressions correspondent les idées qui en diffèrent, non pas en nature, mais en degré seulement, car elles sont leurs images : on ne peut découvrir des idées indépendantes d’impressions. « Un aveugle ne

peut se faire aucune idée des couleurs, un sourd au-

cune idée des sons ». Essais, IV, 15. Dans toutes les idées simples ,il n’y a qu’une seule espèce d’exceptions, celle des nuances colorées nouvelles, dont la place est-cependant comme marquée à l’avance entre les deux nuances voisines de la gamme colorée; c’est d’ailleurs un cas tout à fait particulier et que Hume peut-être aurait pu ramener expressément au procédé

très général de constitution des idées complexes. Les idées sont donc comme les calques des impressions sensibles, ou encore, car il peut y avoir des idées se-

condaires, des idées d’idées, elles correspondent à des impressions de réflexion dans lesquelles l’esprit prend conscience de ses idées.

Entre les idées et les impresions, il n’y a qu’une différence de degré; celles-ci sont habituellement plus vives, celles-là ne parvenant à ce degré supérieur de vivacité que dans quelques cas exceptionnels, dans le sommeil, la fièvre ou la folie. L’expression « différence de vivacité >» n’exprime pas avec précision la distinction réelle entre l'impression et l’idée; c’est surtout une expression rapide et commode. Il faudrait dire plutôt que nous les sentons différemment : que les impressions l’emportent par leur intensité de vie et

qu’elles pèsent davantage sur l'esprit. Mais leur con-

tenu représentatif est identique; entre une impression et l’idée correspondante, il n’y a qu’une différence de degré. |

On peut toutefois attribuer aux idées complexes une certaine indépendance vis-à-vis des impressions complexes tandis qu’on ne le peut pour les idées simples; celles-ci n’admettent ni division ni séparation et on ne peut les expliquer que par leur correspondance aux impressions; l'esprit les distingue facilement avec un peu d’exercice : « tous les objets (c’est-à-dire toutes les impressions dans le cas d’une correspondance adéquate entre l’objet et l’impression, ce que Hume accorde) différents sont discernables et tous les objets discernables sont séparables pour la pensée et l’imagination. Et nous pouvons ajouter ici que ces propositions sont également vraies à l’inverse : tous les objets séparables sont aussi discernables et tous les objets discernables sont aussi différents ». I, 326. Les diverses impressions simples qui composent une perception complexe sont donc distinguées et séparées par l’esprit qui peut les utiliser pour de nouvelles créations complexes. Tout le pouvoir de l’esprit consiste même en une faculté de désagréger, puis de combiner, de transposer ou d’accroître ou de diminuer les matériaux venus de l’expérience sans jamais en altérer la nature. « Quand nous pensons à une montagne d’or, nous ne faisons que réunir deux idées capables de s’accorder, celle d’or et celle de montagne qui nous étaient déjà familières ». IV, 14. Beaucoup d’idées complexes résultent de l’activité de l'esprit et n’ont pas d’impression correspondante. « Je puis m’imaginer une ville telle que la Nouvelle Jérusalem dont les pavés sont d’or et

les murs de rubis quoique je n’en aie jamais vu de

telle ». I, 313. Inversement d’ailleurs beaucoup d’im-

pressions complexes ne sont pas doublées d’idées com-.

plexes en parfaite correspondance avec elles. « J’ai vu Paris, mais affirmerai-je que je puis me former de cette ville une idée qui en représente parfaitement

toutes les rues et toutes les maisons, selon leurs proportions justes et véritables ? ». Ibid. Nous devrons donc examiner avec soin les idées complexes que nous voudrons utiliser et vérifier avec soin si elles représentent parfaitement les impressions complexes correspondantes ou même si elles ne sont pas de pure fantaisie. Cet examen et cette analyse seront facilités parce que des idées ne s’unissent pas entièrement entre elles comme le font les sentiments et qu’elles possèdent lune envers l’autre comme une sorte d’impénétrabilité. Il ne peut y avoir en effet de fusion réelle entre des qualités sensibles différentes, car pour répéter encore une remarque devenue banale, }fume s’est intéressé particulièrement au ton, au contenu représentatif de la pensée et il lui a assuré une constance et une indépendance toutes particulières vis-àvis de l’esprit et du jugement actif. L’idée reproduit telle quelle l’impression et l’on doit encore ajouter, toutes les fois que la perception a été normale, l'impression représente exactement l’objet ou même peutêtre se confond-elle avec lui, puisque l’esprit ne peut rien atteindre qui lui soit réellement étranger, comme le juge Hume en disciple de Berkeley. Cette constance du ton représentatif va assurer une correspondance parfaite entre la pensée et la réalité et le philosophe pourra conclure valablement de l’une à l’autre. Nulle proposition n’est intelligible ou non contradictoire relativement aux objets qui ne le soit par rapport aux perceptions; inversement tout ce que l'esprit conçoit clairement enferme l’idée d’existence possible; rien de ce que nous imaginons n’est absolument impossible. Nous retrouverons dans les discussions suivantes toutes ces règles de la perception.

94. Le « perceptionnisme » de Hume élimine sans retour l’hypothèse des idées innées. Longtemps d’ailleurs la question est demeurée obscure par la faute même de Locke qui a conservé le langage des philosophes d’école. Il faut avant tout préciser la significa-

tion du terme « inné ». Entend-on par là ce qui est naturel, l’oppose-t-on à ce qui est peu commun, ou à ce qui est artificiel ou même à ce qui est miraculeux, alors toutes nos idées et toutes nos impressions sont également innées. Par contre « si l’on entend par inné ce qui est contemporain de notre naissance, la discussion paraît vaine; vaut-il la peine de rechercher à . quel moment la pensée commence, si c’est avant, après ou au moment même de la naissance ». IV, 17. Si enfin l’on entend par inné ce qui est primitif, ce qui n’est pas la copie d'aucune perception antérieure, nous pouvons affirmer que toutes nos impressions sont innées et qu'aucune de nos idées ne l’est.

Il faut aussi définir le mot idée. « Locke et les autres semblent avoir pris généralement le mot idée dans un sens très vague; désignant par là toutes nos perceptions, aussi bien nos sensations et nos passions que nos pensées. Et si on l’entend ainsi, je voudrais bien savoir ce que peut signifier l'affirmation que l'amôur de soi, le ressentiment des injures ou la passion sexuelle ne sont pas innés ? ». IV, 17. Cette innéité des sentiments ne peut être que virtualité; Hume considère en effet l’orgueil et la haine comme des sentiments simples et originaux, mais aussi comme des sentiments indirects qui ne naissent pas immédiatement de l'expérience du bien et du mal, du plaisir et de peine, et requièrent comme conditions nécessaires la perception de certaines qualités et de certaines relations. Et dans le même sens on pourrait dire qu'est innée dans l’esprit la tendance de l'imagination à transposer et à composer les idées simples pour en former de nouvelles idées complexes. Parler d’innéité en ce sens, c’est dire que l’esprit humain possède une telle structure naturelle que dans des conditions expérimentales données ïil doit ressentir de la haine ou de l'amour, ou former telles pensées particulières, instituer par exemple un rapport de causalité nécessaire entre phénomènes; ce n’est soutenir en aucune manière

que lesprit humain dispose d’une source de connaissances explicites autres que les perceptions. Si l'esprit humain est naturellement apte à utiliser d’une manière déterminée les matériaux qui viennent des perceptions, il ne peut tirer de son propre fonds aucune donnée représentative, aucune information matérielle.

Et Hume semble ici épouser les raisons qui déjà avaient fait rejeter à Locke la théorie des idées innées; or tout récemment M' $S. P. Lamprecht, Phil Review, mars 1927, a montré que toute cette lutte est dirigée non pas contre Descartes ni contre la scolastique mais contre les Platoniciens de Cambridge dont la doctrine n’était pas très différente de celle des Quakers; si Locke rejette l’innéisme, c’est pour des raisons tirées de la morale et de la religion, c’est qu’il récuse la validité du sentiment subjectif de conviction comme méthode d’information. Hume lui aussi refuse toute créance à la conviction subjective; lui aussi il rejette de la religion toute notion indépendante de lexpérience, bien qu’au rebours de Locke il ne s’en remette pas sur ce point à la certitude démonstrative.

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