CHAPITRE II
Les thèses essentielles de la philosophie religieuse de Hume
90. Le but avoué des efforts philosophiques de Hume est de constituer une science expérimentale de la nature humaine, d’appliquer la méthode de Bacon à l’étude de l’esprit humain; la science de l’homme est en effet la science capitale dont dépendent toutes les autres sciences, même en un certain sens les mathématiques, la philosophie naturelle et la religion naturelle, « puisqu'elles relèvent de la connaissance humaine et que ce sont les forces et les facultés humaïnes qui en jugent ». I, 306. En s’établissant ainsi au centre des perspectives humaines, le philosophe rejette les ancien-nes méthodes qui l’attardaient en des détails et des minuties, égaraient son esprit et le laissaient prisonnier des préjugés les plus généraux.
Cest tout particulièrement dans le domaine de la religion naturelle que le philosophe pourra marquer des: progrès importants, « attendu qu’elle ne se contente pas de nous instruire de la nature des pouvoirs supérieurs, mais étend ses regards jusqu’à leurs dispositions. envers nous et nos devoirs envers eux, en sorte que nous sommes nous-mêmes non seulement les êtres qui raisonnons, mais encore l’un des objets sur lesquels. nous raisonnons ». I, 307. Autrement dit la science de: l'esprit humain nous permet de décider des difficultés de la religion naturelle, parce qu’il y a tout ensemble du divin et de l'humain dans la religion, et peut-être même plus d’humain que de divin.
Hume ne s’est pas fait faute d’appliquer dans le Traité et dans les Essais, les conclusions générales de sa théorie de la connaissance à la religion naturelle; et un lecteur non prévenu remarque bien vite combien le philosophe écossais se préoccupe de ces problèmes;
‘faut-il un exemple de jugement d’existence ? Hume étudie l’existence de Dieu : « dans cette proposition : Dieu est, ou, en vérité, dans toute autre ayant trait à l'existence, l’idée d’existence n’est pas une idée distincte unie par nous à celle de l’objet. ». I, 396 n. Etudie-t-on les causes de la croyance, l’analyse porte sur les cérémonies catholiques ou sur la vénération des reliques, I, 400-401 et IV, 44-45. On pourrait multiplier les citations; il est cependant inutile de le faire ici; toute la suite de ce travail montrera que Hume s’est préoccupé tout spécialement du problème religieux; à cette orientation de pensée, deux causes peuvent être assignées; l’une particulière à Hume que les pages précédentes ont tenté de montrer dans toute sa valeur; au moment où Hume étudie, la mode est aux controverses religieuses; l’autre générale : le problème religieux est en définitive le seul problème philosophique; et la solution qué nous y apportons décide de toutes les autres solutions particulières.
Sans doute objectera-t-on à cette interprétation de la “philosophie de Hume l’aveu de ce philosophe en tête de son Traité et la forme même de ce Traité, qu’il faut parfois remanier pour présenter l’œuvre de Hume sous son vrai jour. L’objection, bien que spécieuse, est irrecevable. Hume est décidé à trouver une solution impartiale du problème religieux; pour ne pas se laisser entraîner par l'esprit de parti, il choisit d’étudier méthodiquement les démarches de la pensée humaine; il pense arriver par là à à l’objectivité.
Hume d’ailleurs ne fait que prendre la suite de ses prédécesseurs; Berkeley s’est engagé de même dans la composition du Traité sur les Principes de la connaissance humaine pour combattre le scepticisme et l’athéisme, $ 83; l’enthousiaste Shaftesbury proclame lui aussi l'importance d’une connaissance précise de la nature humaine pour la constitution de toutes les disciplines particulières $ 29. Et Hume est bien fondé à se récla-
mer comme il le fait de Locke, de Mandeville, d’'Hutcheson et de Butler dont les analyses ont établi certaines vérités.
91. Quelle que soit la valeur des résultats obtenus par ces analystes, on peut faire mieux si l’on suit avec rigueur la méthode expérimentale de Bacon; les progrès réalisés par la physique, la chimie et les sciences naturelles en sont une preuve certaine.
Avant tout il faut rejeter tout préjugé, qu’il nous soit personnel, ou qu’il règne dans la société, lettre à Hutcheson, 17 septembre 1739; il faut atteindre à l’impartialité et à l’objectivité, il faut réaliser l’état d’âme du savant. Le philosophe ne doit pas, par exemple rejeter une opinion pour ses conséquences fâcheuses en morale ou en religion; il ne doit pas se laisser séduire par les fantaisies de limagination; c’est au bon sens, c’est-àdire à l'esprit critique qu’il doit recourir; il ne doit pas chercher. à plaire; il doit découvrir la réalité. L'observation et l'expérience seront les procédés de la méthode puisque l’on doit étudier des choses de fait; la comparaison des idées les unes avec les autres, telle qu’elle se pratique dans les sciences abstraites sesait absolument inopérante. L'emploi de l’expérience: est ici d’une grande délicatesse : alors qu’en physique, on peut tirer une conclusion valable d’une expérience: artificiellement instituée, on ne peut le faire légitimement quand on étudie l’esprit humain : une situation complètement nouvelle et parfaitement déterminée ne peut être créée. L'observation peut suffire, si on la conduit avec précaution. « Nous devons donc, en cette
science, glaner nos expériences par une circonspecte - observation de la vie humaine et les prendre telles
qu’elles apparaîssent selon le cours ordinaire du monde, dans la conduite des hommes en compagnie, parmi leurs affaires et leurs plaisirs. Quand des expériences . de ce genre sont judicieusement rassemblées et compa- rées, nous pouvons espérer fonder sur elles une science qui ne sera pas inférieure en certitude et qui sera bien
supérieure en utilité à toute autre relevant de l’humaine compréhension ».1, 310. C’est donc une science de la vie quotidienne, de la vie sociale et de la vie pratique, que Hume va tenter d'établir, une science qui jurera avec les traditions philosophiques reçues jusqu’alors, qui rejettera les opinions étranges si souvent acceptées par les philosophes antérieurs en raison de leur étrangeté même, I, 334, qui se révèlera très voisine des sentiments du vulgaire à un scrutateur attentif, I, 509, qui ne sombrera pas dans des recherches abstruses où l’entendement s’égare.
Cette science, comme toutes les autres, ne peut apporter la connaissance des qualités primitives de la nature; elle ne veut pas être un savoir achevé comme la métaphysique d’Aristote; elle ramène les phénomènes particuliers à quelques principes généraux; elle ne tente pas de passer outre, elle se contente de rechercher dans l’expérience des principes aussi compréhensifs que possible et d’expliquer les phénomènes par les causes les plus simples et les moins nombreuses; elle utilise les analogies, manifestes et cachées et construit une interprétation satisfaisante de la réalité. Elle se souvient toutefois que cette interprétation est hypothétique et réclame le contrôle incessant de la réalité, des faits eux-mêmes.
92. La méthode expérimentale use quelques principes essentiels. Le principe d'économie est de première importance; il exprimait pour Leiïbnitz la simplicité des voies du Créateur et nombre des contemporains de Hume le comprennent encore de cette manière, comme un principe métaphysique; pour Hume ce n’est plus qu’un principe logique qui commande impérieusement de réduire le nombre des qualités et des faits primitifs. Les lois qui règlent la justice et la propriété sont trop nombreuses pour être toutes . originales : elles se modifient sous la pression de lois humaines; elles résultent du jeu d’un petit nombre de sentiments
primitifs, II, 295; le classement des livres d’une bibliothèque, l'ordonnance d’un meuble de salon, linstitution de l’ordre social s’expliquent par le même amour de l’ordre et de l’uniformité. II, 275. Reconnaître partout des instincts originaux « n’est pas conforme aux maximes usuelles qui conduisent la nature; peu de principes y produisent toute cette diversité que nous observons dans l’univers et où toute chose est produite de la manière la plus facile et la plus simple ». II, 249. Ce principe d'économie agit à la manière d’un ferment intellectuel, il élimine les solutions paresseuses, et toutes les vertus occultes; il invite à l’analyse critique qui retrouve sous la complexité apparente quelques causes simples et universelles.
Presque aussi important est celui-ci : une conclusion ne peut dépasser ses principes; non pas que Hume refuse d’accorder au raisonnement son caractère constructif, il admet au contraire que le raisonnement expérimental construit le futur avec le passé et que l'imagination, la grande maîtresse de l’esprit, est caractérisée par une tendance invincible à reporter le passé dans l'avenir. Il refuse seulement ce qu'après Aristote on pourrait appeler un passage de genre à genre; le raisonnement se fonde sur lexpérience passée et ne permet pas de la dépasser; nul objet ne peut donc nous fournir une conclusion qui le dépasse. Tant que nous demeurons dans les limites humaïnes, nous pou- . vons conclure avec légitimité, mais nous ne devons pas laisser l’imagination user abusivement de l’analogie; ne la laissons pas transporter telle quelle une situation humaine dans un monde différent. Ce deuxième précepte est constamment utilisé dans les discussions sur la religion naturelle.
Il faut encore citer le principe tout baconien d’utiliser une table de degrés; pour confirmer une hypothèse, ä est bon de chercher des phénomènes analogues à ceux que l'hypothèse explique et que l’on puisse également expliquer par cette même hypothèse modifiée
en quelques circonstances convenablement choisies. « C’est un fait très heureux pour nos recherches philosophiques que de rencontrer les mêmes phénomènes diversifiés par une variété de circonstances et de découvrir ce qui leur est commun : c’est la meilleure assurance que nous puissions avoir de la vérité d’une hypothèse que nous avons utilisée pour les expliquer ». II, 346. Aussi Hume demande à l’étude des animaux la confirmation de ses hypothèses sur la nature de l’entendement et sur ses opérations, comme de celles sur le jeu des sentiments humains.
Dès maintenant on peut prévoir que la philosophie de Hume ne peut s’orienter vers des conclusions finalistes et morales, la méthode exprimant sans nul doute les dispositions essentielles de toute philosophie et se constituant peu à peu par les démarches mêmes de la pensée.