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En outre n’est pas dogmatique, ni sceptique, qui veut. Chacun a son caractère naturel, chacun se forme en conséquence des idées différentes de la vie humaine et du bonheur; chacun fait partie, sans rien perdre de sa note individuelle, de l’une des quatre grandes sectes qui se forment naturellement. Il y a des épicuriens, les. hommes épris d'élégance et de plaisir; des stoiciens, hommes d’action et de vertu; des platoniciens amoureux de contemplations philosophiques; il y a des sceptiques et Hume se compte parmi ces derniers. Le désir de connaissance est un caractère humain, qu’il soit curiosité banale ou amour de la spéculation; c’est une tendance naturelle assez originale, qui se nourrit non pas tant de ses succès que de son propre effort et qui par là s'apparente à l’amour de la chasse ou à la passion du joueur. Les sceptiques aiment la recherche spéculative au suprême degré. « Lors donc que je suis las d’amusement et de compagnie et me suis laissé aller à la rêverie, dans ma chambre ou pendant une marche solitaire au bord d’un fleuve, je sens mon esprit tout ramassé en lui-même et suis naturellement enclin à porter mes regards sur tous ces sujets, à propos desquels j’ai rencontré tant de discussions au cours de mes lectures et de mes conversations. Je ne puis m'empêcher de me sentir curieux de connaître les principes du bien et du mal, la nature et le fondement du gouvernement, la cause des différentes passions et inclinations qui m’agitent et me gouvernent. Il me déplaît de penser que j’approuve un objet et en blâme un autre, que j'appelle une chose belle et une autre laide, que je décide du vrai et du faux, de la raison et de la folie sans savoir sur quels principes je m’appuie. Je m'intéresse à la situation du monde savant qui se voit sur tous ces points dans une si déplorable ignorance. Je sens naître en moi l’ambition de contribuer à l'instruction de l’humanité, d’acquérir un nom par mes inventions et mes découvertes. Ces sentiments éclosent naturellement dans la présente
disposition où je suis, et si je m’efforçais de les bannir en m'’attachant à toute autre affaire ou à tout autre divertissement, je sens que j’y perdrais sous le rapport du plaisir : voilà l’origine de ma philosophie ». I, 550.
C’est bien là une confession sincère qui exprime une personnalité tout entière; elle en donne les ressorts les plus secrets et jusqu’à cet amour de la gloire littéraire que certains ont tant critiqué en Hume; elle s’accorde - parfaitement avec les indications données par la lettre du 10 mars 1751 à Gilbert Elliot of Minto : « Vous verrez par l’exemplaire que je vous ai envoyé que je fais de Cléanthe le héros du dialogue. Quoi que vous pensiez pour renforcer ce côté de l’argumentation, me paraitra tout à fait acceptable. Quelque tendance que vous puissiez m'imaginer pour l’autre côté, elle s’insinue en moi contre ma volonté et il n’y a pas bien longtemps que j'ai brûlé un vieux recueil manuscrit, écrit avant mes vingt ans, qui contenait, page par page, le progrès graduel de mes pensées sur ce problème. Cela commençait par une anxieuse recherche d'arguments pour confirmer l’opinion commune; des doutes naïissaient en se- cret, se dissipaient, reparaissaient; de nouveau dissipés, ils reparaissaient encore; c’était une lute perpétuelle d’une imagination sans repos contre l’inclination, peutêtre contre la raison ». Burton, I, 331.
Quelles raisons invoquer pour faire douter encore de la sincérité de Hume pour lui dénier le nom de philosophe et le représenter comme un habile praticien de la littérature philosophique. Son excessive préoccupation pour ses intérêts pécuniaires; on peut aimer l'aisance matérielle et tenter de l’obtenir sans rien renier de ses opinions personnelles; en fait cette préoccupa- - tion traduit chez Hume un amour farouche de lindépendance. Son désir intense de gloire littéraire; ce dé- - sir se concilie parfaitement avec une activité originale, ni asservie, ni révoltée, qui compte avec les opinions sociales contemporaines sans les flatter ni les heurter
uniquement pour se faire remarquer. Et en effet Hume
ne manqua pas de supprimer en 1757 les deux essais sur
le suicide et sur l’immortalité de l’âme et de les remplacer à la hâte par d’autres pièces pour tranquilliser: son éditeur : cependant, si l’on a égard à la mentalité anglaise et écossaise de cette époque, on ne peut s’empêcher de penser que Hume a perdu volontairement une occasion remarquable de s’acquérir par le scandale un regain de célébrité.
Hume a bien vécu sa doctrine. Sa philosophie est essentiellement un humanisme en tous les sens du mot. Elle s’est formée par l’étude des classiques et cependant n’a pas négligé de suivre dans leur développement les sciences de la nature, humanisme vivant qui ne se fige pas en une contemplation béate du passé. Elle prélude à l « humanisme » d’aujourd’hui en refusant de suivre les métaphysiciens et les théologiens dans leurs discussions abstruses par delà l'expérience humaine; en s’efforçant d’expliquer par le jeu spontané des tendances humaines la science, la moralité et les religions positives et en sacrifiant aux aspirations naturelles d’une affectivité inquiète de la destinée humaine. Enfin le « bon David » était au dire de ses proches et de ses familiers, le meilleur ami, le meilleur compagnon d’existence : sa conduite venait illustrer ses théories morales.
8 novembre 1928 Le Doyen de la Faculté des Lettres de l’Université de Paris, H. DELACROX.
Vu, et permis d'imprimer, Le Recteur de l'Académie de Paris, CHARLÉTY.