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tituer une science naturelle qui étudie toutes les réalités, choses inanimées, êtres vivants, hommes et sociétés humaines; cette attitude qui est celle du positivisme, semble tout à fait incompatible avec une croyance religieuse quelconque. Mais Hume n’en est pas resté là; le revirement brusque du douzième dialogue n’est pas uniquement un artifice littéraire; il est sincère, le ton de ce dialogue est celui d’une confession; les dialogues devaient être publiés en même temps que l’'Autobiographie dont ils étaient comme le développement; ils exposaient et justifiaient l'attitude philosophique et religieuse de Hume. Après avoir scruté soigneusement le « naturalisme » et avoir établi que ses conclusions s’accordaient en tout avec celles du théisme, de l'hypothèse religieuse, ils acceptaient délibérément le théisme anthropomorphique pour ne pas demeurer à part des autres hommes. Ce fut en effet toujours l’opinion de Hume que sa philosophie l’isolait et son desir était de ressembler aux autres hommes.
« Nous pouvons dire même que Hume choisit les principes du théisme de préférence à ceux du naturalisme. Philon a rejeté l'hypothèse du naturalisme qui est meilleure que le mysticisme de Déméa et qu’il a rendue plausible; Cléanthe présente le théisme et nettement un théisme anthropomorphique; celui-ci est encore plus près de la vérité. Mais on doit l’interpréter à la lumière de toutes les critiques dirigées contre lui par le sceptique. C’est alors un dogmatisme rendu philosophique qui ne diffère nullement, pour les points essentiels, d’un scepticisme philosophique >. 398-399.
Il est certain que Hume a compris, mieux que ses contemporains, la nature de la science expérimentale et que ses analyses critiques ont montré que le raisonnement expérimental ne pouvait dépasser la sphère de lexpérience; c’est un point qui, de l’aveu de nombreux critiques, paraît bien établi. De même on aurait tort de douter de la sincérité de Hume quand il revient au
christianisme; mais toute la difficulté se trouve dans la tentative pour préciser la religion de Hume. M' Hendel üent à l’appeler un théisme ou un dogmatisme, qu’il qualifie de philosophique et qu’il identifie complètement au scepticisme philosophique, autrement dit ce n’est ni un pyrrhonisme ni un théisme, mais une attitude intermédiaire; l’intelligence ne doute pas entièrement d’elle-même, mais elle n’a pas non plus en ellemême une entière confiance; elle sait que toutes ses connaissances se sont établies dans l’expérience phénoménale et que ses méthodes ne sont valables que pour cette expérience. Quand le sceptique, le savant expérimental, aborde le problème religieux, il n’obtient de solution que dans la mesure où il redevient un homme et impose silence à ses doutes bien fondés (cf., $ 130); l’homme est naturellement religieux de par son affectivité et son désir d’explication (cf. $ 163). Mais dire qu’en fait un mode d’explication hante l’esprit humain, ce n’est pas en consacrer la valeur objective; ce n’est pas, comme le juge M' Hendel, croire en la possibilité, au moins, d’une science naturelle en matière de religion, différente de son histoire. Cf., p. 418.
169. Demandons à Hume de définir lui-même son scepticisme. C’est un scepticisme raffiné qui, au premier abord, semble paradoxal, de ce qu’il accepte les recherches scientifiques qui paraissent abtruses au sens commun et rejette les recherches théologiques qui lui paraissent très claires et évidentes.
Ce n’est pas un scepticisme complet; il n’y a jamais eu de sceptique complet; le sceptique vit, agit et parle exactement comme les autres hommes; ses arguments sont trop subtils pour conserver quelque valeur dans la vie courante; la philosophie n’a qu’une action temporaire, si elle est outrée; c’est le cas du stoïicisme et du scepticisme. Le philosophe vit en homme de bon sens; tel est le sens de la réponse qu’aurait faite Hume à M” Boyle, quand il souffrait douloureusement de la mort
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de sa mère (Burton, I, 293). Le scepticisme complet est négateur de toute existence, il établit la léthargie complète.
Ce n’est pas un scepticisme originel, antérieur à létude comme le doute cartésien: celui-ci, s’il était sircère, serait incurable. A l’origine de toute nouvelle recherche, il y a place pour un doute modéré qui assure au jugement son impartialité; ce doute modéré, ce scepticisme mitigé naît de l’expérience de nos erreurs. Erreurs des sens que la réflexion parvient à corriger et, avant tout, croyance illusoire en l’objectivité du monde extérieur. La réflexion montre qu’il n’y a là qu’une ilusion de limagination; nous ne connaissons en réalité que les qualités sensibles purement subjectives; mais nous les projetons en dehors de nous telles qu’elles sont et leur attribuons une existence distincte et continue pour des raisons d'utilité, de cohérence intellectuelle; notre expérience nous en paraît plus stable. Ce sont les principes permanents de l'imagination qui ont créé cette illusion; relations de ressemblance entre des sensations, qui établissent une double association d'idées et d’impressions et nous font substituer l’idée d’une perception continue à l’idée correcte d’une succession de perception semblables; relations de causalité qui nous portent à rattacher le monde actuellement perçu au monde antérieurement perçu que conserve notre mémoire pour construire un monde cohérent, plus pratique que nos sensations, véritables visions kaleidoscopiques; tendance à objectiver l’individualité que nous croyons sentir immédiatement en nous, en tous les objets de ce monde cohérent et systématique. Si puissants sont ces principes que lorsque le raisonne-
- ment nous découvre le mécanisme de notre illusion, le
scepticisme ne s’installe pas en nous; il n’est pas nécessaire de recourir à la véracité divine comme Descartes, ou d'utiliser, comme Berkeley, des raisonnements raf-
{inés pour le combattre, la nature nous en guérit; elle
a mis en nous un instinct primitif qui contrebalance. tout raisonnement et en triomphe à la moindre inatten-tion.
Erreurs de raisonnement qui font dégénérer. toute connaissance en probabilité. « Notre raison doit être considérée comme une sorte de cause, dont la vérité est l’effet naturel, mais un effet qui, par suite de lirruption d’autres causes et de l’inconstance de nos facultés mentales, peut fréquemment être empêché ». I, 472. Nous nous sommes déjà mépris dans les calculs les plus. simples; tout jugement s’en trouve affecté d’un doute, par réflexion sur la nature faillible de l’entendement; cette réflexion est corrigée par un nouveau jugement sur l'exercice habituel de l’entendement; mais à nouveau des doutes s’élèvent que réduiront de nouvelles. corrections, et ainsi à l'infini. Nous échappons encore au scepticisme; car nous nous fatiguons vite à conduire ces raisonnements abstrus; la croyance est une opération de l’âme, aussi inévitable que la passion de l'amour ou de la haine; elle traduit un instinct naturel à l’homme. « Toutes ces opérations sont au nombre des. instincts naturels que nul raisonnement ou nulle démarche de la pensée et de l’entendement n’est jamais. capable ni de produire, ni de prévenir ». IV, 40.
Ainsi l'intelligence peut produire quelque temps la suspension du jugement; elle permet la réflexion prolongée; elle ne peut produire la suspension définitive de l’assentiment. L’homme est fait pour affirmer; toutefois il n’en garde pas moins une trace durable de son passage par le scepticisme; cette trace, c’est la circonspection, là modestie intellectuelle; c’est, comme lappelle Hume, le scepticisme mitigé, le scepticisme académique.
170. Ce scepticisme est, avant tout, recherche ardente: et désintéressée; il a pour principe l’amour de la vérité; ses maximes essentielles sont qu’un esprit simple et immobile n’est réellement pas un esprit et qu’accepter
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d'emblée un système complet d'opinions définitives, c’est renoncer au savoir véritable. Il réprime les élans. mal réglés de l'imagination et ne vise pas à la possession des vérités sublimes; il ne considère pas le philosophe comme un sorcier à qui vous venez « pour apprendre par magie et sorcellerie plus que vous ne: pouvez savoir de la prudence et du discernement com-muns ». III, 215. Il est le bon sens plus méthodique et plus exercé aux joutes de l'intelligence; il est le jugement correct qui s’est formé peu à peu par les diffi-cultés de la vie quotidienne et qui ne s’essaie pas à pousser plus loin; il y trouve un champ suffisamment. vaste et encore inexploré en bien des points en raison. de l’infirmité de l’entendement humain.
Il faut encore montrer la vanité des interminables. discussions métaphysiques qui s’éternisent à user de termes mal définis; il faut encore renouveler des tentatives qui jusqu'alors ont échoué, un long échec ne: prouvant pas toujours que le sujet passe toute compréhension humaine; l'examen des faits est peut-être imprécis; l’énumération, incomplète. Le sceptique est. dépourvu de toute présomption et il n’égale pas les limites de son entendement individuel à celles de l’entendement humain; s’il échoue, il doit encore poser le problèéme insoluble dans les termes les plus clairs avec toutes ses difficultés et toutes ses contradictions; chercher encore et faire appel à la sagacité d’autrui. « Pour ma part, je dois invoquer le privilège du sceptique et confesser que cette difficulté est trop forte pour mon entendement. Je ne prétends pas décider toutefois: qu’elle soit absolument insurmontable. D’autres peutêtre ou moi-même après plus mûre réflexion, pourrons découvrir quelque hypothèse qui concilie ces contradictions ». E, 560.
Cet esprit sceptique est celui qui inspire les recherches des savants expérimentaux; il scrute l’expérience pour y discerner les rapports entre phénomènes;
aussi affirme-t-il souvent, et on ne peut alors lui reprocher de se démentir lui-même; toutes ses affirmations portent sur des faits particuliers; elles les ordonnent et les systématisent sous des faits plus généraux; elles rappellent que le sceptique est tourmenté par le besoin de l'explication; la sagesse commune systématise, mais sans précautions préalables et d’une manière définitive; le savant et le sceptique systématisent aussi, mais ils s’entourent de toutes les garanties critiques et ne portent que des affirmations toujours révisibles.
171. Quand le sceptique aborde le problème religieux, il trouve que l'expérience se concilie également avec au meins deux interprétations opposées, l'hypothèse mécaniste et l'hypothèse religieuse; il leur trouve tour à tour des avantages; celle-là satisfait davantage son désir d’une explication rationnelle et s'accorde mieux avec les progrès incessants des sciences; celle-ci est plus humaine, elle est au moins une illusion consolante. Le miracle, qui peut apporter une solution définitive, ne doit pas être un phénomène objectif; il y a tant de causes d'erreurs et d'illusions; notre ignorance des causes naturelles est si grande qu'on toujours révoquer en doute un fait miraculeux. Le miracle intérieur seul nous apporterait la certitude; mais dans ce monde de l'esprit, que d'illusions possibles encore et le sceptique se défie de Fenthousiasme et de la superstition. Les religions positives sont aussi bien mal assurées; à leur origine, les révélations miraculeuses qui sont peut-être des supercheries; c’est une bonne action que de mentir pour la bonne cause; de plus leurs dogmes se sont transmis par simple tradition orale; ils se sont déformés depuis leur première promulgation. Enfin on peut expliquer par les ressorts naturels de l’esprit humain l'apparition, la croissance et les transformations des religions positives; l’homme est un animal religieux, voire superstidieux, tout comme il est un animal social. Le’ sceptique
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ne peut décider définitivement; il est entraîné tour à tour par des raisons contraires.
Mais il cesse de philosopher, il redevient un homme; aussitôt le théisme anthropomorphique s'impose à lui parce que c’est une explication satisfaisante pour son intelligence et pour son affectivité; toutefois le sceptique s’en défie encore et il le réduit à une formule imprécise, à une proposition unique dont l'énoncé ne lui assure pas la tranquillité ni la sécurité du croyant; aussi appelle-t-il de toutes ses forces une révélation, un miracle intérieur, une expérience d’un ordre particulier qui lui apporterait une certitude, comparable à l’expérience qui fonde la science. Il ne condamne pas cet appel qui naît en lui spontanément; c’est l'expression de sentiments naturels et peut-être la manifestation d’une réalité inaccessible à l’intelligence; à côté de la science, il y a place pour une autre expérience.
Telle est l'attitude de Hume; c’est avant tout un fervent de science expérimentale et il rejette toute explication qui ne se fait pas par les causes et les conditions; mais il connaît la valeur de cette science expérimentale qui, constituée par des hommes, n’est qu’une science humaine et n’exprime vraisemblablement pas la réalité objective telle qu’elle est. Par suite, l’explication religieuse anthropomorphique conserve une valeur, non pas sous sa forme grossière, mais SOUS une forme épurée; il n’est pas sûr que la foi nous permette d'atteindre par un élan sentimental l'essence même de toute réalité et de communier en Dieu; du moins rien ne lui interdit cette espérance, ni les supercheries des fanatiques, ni les illusions des enthousiastes : et nous pouvons rêver d’une expérience mystique qui, en ellemême, n’est pas impossible. Cette expérience, Hume l’a attendue vainement toute sa vie, il a constaté qu’autour de lui bien peu — et peut-être personne — l'ont obtenue; il en parle donc parfois sur un ton d’incrédulité, c’est une expérience extrêmement rare que cette révéla-
tion intérieure, y en a-t-il jamais eu ? Mais qu’on ne s’y trompe pas, le sourire moqueur du sceptique cache une æespérance qui n’ose s’avouer; la science ne ruine pas toute croyance. Par cette attitude, Hume est le précurseur d’un état d’âme très fréquent de nos jours; c’est par une anticipation qu’il clôt la querelle déiste et c’est pourquoi son rôle est important dans l’histoire des idées : une nouvelle orientation spirituelle se dessine ‘qui plus tard se précisera.
I1 resterait encore à expliquer le conventionalisme -qui se fait jour dans la théorie de la connaissance, en morale et en religion naturelle. Là encore Hume est un ‘précurseur qui se distingue de ses contemporains plus préoccupés d’attribuer les règles morales et les convictions religieuses à l’action de l’éducation et de la coutume, à l’influence du pédagogue et du magistrat. Obligations morales et religions positives ne sont pas des institutions arbitraires; elles résultent du jeu spontané de sentiments naturels et expriment dans une certaine ‘mesure une réalité inconnue et peut être complètement ‘inintelligible; elles possèdent certainement une valeur humaine et sans doute aussi une valeur absolue: le sceptique, tout comme il travaille à la science, doit satisfaire à leurs commandements; il est homme, il doit se comporter en homme. La coutume, l’éducation, le magistrat civil et le prêtre ont pu modifier et déformer morale et religion : ils ont pu aider à la formation de préjugés scientifiques; la superstition triomphe. Le ‘sceptique, tout en luttant pour la réalisation d’une vérité plus entière, satisfait aux règles en usage dans son pays : ce conformisme social n’est pas hypocrisie; c’est une manifestation de loyalisme; c’est respect des conventions sociales essentielles. Aussi Hume louait son banc de famille au temple; aussi écrivait-il de Paris au ‘Colonel Edmondstown : « C’est accorder trop grand ” respect au vulgaire et à ses superstitions que de se pi- «“quer de sincérité envers lui. S’est-on jamais fait un
point d'honneur de dire la vérité aux enfants ou aux fous. Si la chose méritait d’être traitée sérieusement, je Jui dirai que l’oracle de la Pythie, avec l’approbation de Xénophon, avertit chacun de rendre le culte aux dieux vous Trokews ; je souhaite qu’il soit encore en mon pouvoir d’être un hypocrite sur ce point. Les devoirs de la société le réclament ordinairement et la profession ecclésiastique ajoute seulement un peu plus à une innocente dissimulation ou plutôt simulation, sans laquelle on ne peut vivre dans monde. Suis-je un menteur parce que j’ai ordonné à mon serviteur de dire que « je ne suis pas à la maison » quand je ne désire pas voir de société ». Burton, II, 187. Morale et religion sont donc des conventions naturelles, absolument nécessaires à la vie sociale et le sceptique peut d’autant plus facilement s’y conformer, qu’il peut interpréter leurs pratiques comme des symboles d’une morale et d’un culte plus élevés et que, dans son cœur d'homme, subsistent encore à quelque degré ces sentiments qui font du vulgaire une troupe esclave des préjugés.
172. Mais alors à quoi bon le détour par le scepticisme ? Pourquoi ne pas accepter dès Fabord les opinions du sens commun ? Le sceptique y revient certes, lorsqu’il a perdu toute outrance dogmatique et toute suffisance; il sait se déprendre des observances frivoles pour satisfaire aux obligations plus sérieuses et plus morales; il rejette le masque de la gravité sombre et mélancolique pour se montrer humain et enjoué; il apprécie convenablement tous les rites et sait y découvrir des symboles naturels; il a oublié toute intolérance. 72 Programme difficile à remplir; malgré sa bienveillance
naturelle, Hume lui-même n’a pu le réaliser jusqu’au bout et il n’a pu se débarrasser de certaines expressions
- injurieuses pour les religions établies, pour le catholicisme en particulier; si grande est la puissance des préjugés nationaux. Mais c’est là le seul désaccord entre - le programme et l'existence qui s’efforça de le réaliser.