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LE TON PROPRE DE LA COMÉDIE ET L'UNITÉ D’IMPRESSION

Ceux qui ont lu avec quelque attention les feuilletons précédents n'auront pas de peine à comprendre pourquoi cette altération de la comédie nous semble fâcheuse et comment il se fait qu’elle ait été : si longue à se produire sur notre théâtre.

Songez qu'il faut arriver jusqu’au milieu du dix-huitième siècle pour trouver chez nous une seule comédie, où la situation, tournant au pathétique, soit traitée de façon à tirer les larmes des yeux.

Ce n’est pas sans doute que les fondateurs de notre théâtre et avant tous l’immortel Molière n’eussent fait | cette remarque forb simple, qu’il arrivait souvent dans la | vie que les événements les plus gais faisaient tout à coup volte face et changeaient la joie en désespoir. Vous vous embarquez avec des camarades, après un bon dîner, sur un canot pour faire une partie de pêche. Les têtes sont un peu . montées par le vin ; on commet des imprudences. Un seul a conservé son sang-froid et représente le danger que l’on court. On ne l’écoute pas ; on le crible de quolibets ; on pâme de rire ; lui-même se laisse aller à la gaieté générale ; il rit comme les autres et de bon cœur. Voilà qu’un coup de vent prend le bateau en travers ; il chavire ; tout ce monde tombe à l’eau. Deux ou trois y restent et ne sont repêchés que le lendemain.

Y a-t-il un fait divers plus commun ? c’est le terrible et le pathétique qui, brusquement font invasion, imposant silence au rireet le changent en pleurs. Cela se voit tous les jours, c’est le train quotidien de la vie humaine.

Si les maîtres du théâtre qui n’avaient pas manqué de faire cette observation sisimple ont écrit cependant comme si elle eût été ignorée d’eux, c’est apparemment qu'ils n’avaient pas pour unique but de transporter la réalité telle qu’elle est sur la scène, c’est qu’ils se proposaient un autre objet, qui était de la montrer sous un certain jour à douze cents personnes réunies, eb de produire sur l’âme multiple du public une certaine impression.

Ils s'étaient dit ou plutôt ils avaient senti d’instinct que toute sensation est d'autant plus forte qu’elle se pro- : longe, sans être contrariée par aucune autre ; que l’homme .eb à plus forte raison le public ne passe pas aisément du rire aux larmes pour revenir ensuite des larmes au rire, qu'il est tout entier à l'impression prenuere, que si on

l'en retire violemment, pour le jeter dans un sentiment contraire, il sera presque impossible de l’y ramener ensuite ; ces soubresauts continuels risqueront de lui gâter son plaisir, et ils auront surtout le tort de l’avertir qu'au théâtre tout est faux, les événements aussi bien que l'éclairage, de lui ravir ainsi son illusion.

Comme en effet on ne passe pas subitement du rire aux larmes, pour revenir aussitôt, ou presque aussitôt des larmes au rire ; comme la pointe de ces changements, si brusques qu’ils soient est amortie par des intervalles de temps plus ou moins considérables, que les écrivains ne sauraient garder au théâtre, la rapidité même de ces mouvements, outre qu’elle fatioue l’âme du public, a cet inconvénient curieux, qu’en prétendant nous rendre la vie dans toute sa réalité, ils nous Ôtent toute illusion sur cette réalité même.

Vous pouvez courir tout Molière, tout Regnard, tout Dufressy, tout Dancourt et la plupart des écrivains dramatiques du commencement du dix-huitième siècle, sans y rencontrer une scène qui ne relève pas du ton propre à la comédie, Toutes ne sont pas comiques, toutes au moins sont aimables ef riantes. C’est ainsi que vous y trouverez souvent des conversations tendres entre amoureux, des jalousies, des amours contrariés par les parents, mais ces sortes de scènes ne présentent à l'esprit que des images aimables de jeunesse et d’espérance. S'il s’y mêle quelque ombre de tristesse, c’est un chagrin qui n’est pas sans douceur, et le sourire y est tout près des larmes comme dans cet admi- rable récit des adieux d’Hector à Andromaque, qui est resté immortel exemple de ces sentiments mélés de pluie et de soleil.

Jamais nos écrivains dramatiques de l’ancien temps ne poussent dans la comédie plus loin que cette émotion tempérée et douce, jamais ils ne vont jusqu’à la douleur pro-

fonde et vraie. Molière à cet égard est un modèle : il n’y a guère de pièces (sauf les farces) où il n’ait eu l’occasion de glisser dans le pathétique ; il s’est toujours discrètement arrêté sur le bord.

C’est même un des torts de notre esprit moderne de nous obstiner à fouiller et à mettre en plein vent le drame que recèle chacune de ces comédies. Vous savez que l'on a cherché à faire de l’Arnolphe de l’École des femmes un être profondément ulcéré, et versant sur son impuissance à se faire aimer des larmes de sang, que l’on a essayé d’assombrir le 7'artuffe en le tournant au mélodrame.

Je ne sais si l’on a essayé le même système sur le isanthrope, rien ne serait pourtant plus facile que de nous apitoyer sur le destin de ce malheureux Alceste, si grand, si bon, si noble, joué par une coquette méprisable qui lui torture le cœur. Soyez tranquilles : si cette interprétation n’a pas encore été tentée, elle le sera un jour. Le goût du temps y porte. Maïs ce sera une trahison.

Molière n’a jamais écrit ni voulu écrire que des comédies, qui restassent comédies, d’un bout à l’autre. Et si vous remontez à l’antiquité classique, vous verrez qu'il n’a rien innové. Trouvez-moi dans Plaute un endroit où larmoyer ; Térence lui-même se tient dans cette gamme de sentiments tempérés où les larmes, si elles perlent quelquefois au bord des paupières, ne tombent jamais de l’œil et s’éclairent aussitôt d’un sourire.

Nous ne savons pas grand’chose de la comédie des Grecs, car les pièces d’Aristophane sont d’un genre particulier et n’ont pas d’équivalent dans les autres littératures. On à longuement disserté sur les comédies de Ménandre ; ce que nous en savons de plus positif, c’est encore ce que nous en pouvons voir à travers les imitations de Térence.

Partout le propre de la comédie au beau temps

où elle fleurit dans toute sa pureté c’est d’être comique.

Et même aujourd’hui, voyez les pièces vraiment dignes de ce nom depuis celles d’Augier jusqu’à ces merveilleuses bouffonneries du Palais-Royal qu'ont signé les Labiche, les Meilhac et les Gondinet; est-ce qu’il s'y trouve aucun mélange de pathétique? Est-ce que l’unité d'impression est dérangée par une scène larmoyante? Vous imaginezvous aisément dans Célimare le Bien-aimé une situation qui tire les larmes des yeux ? ou dans les Zfrontés ? ou dans le Testament de César Girodot? ou dans les Faux-Bonhommes ? ou dans le Gendre de M. Poirier ? ou dans Mercadet.

Je prends à dessein pour exemple des œuvres très diverses de ton et de style pour montrer que cette grande loi de l’unité d'impression, sans laquelle il n’y a pas pour un public de douze cents personnes possibilité d’illusion, a été observé d’instinct par tous les écrivains qui étaient vraiment doués du génie comique.

Et cependant la comédie larmoyante est encore à la mode; elle a eu ses chefs-d'œuvre, et elle a sur la foule quand elle est bien traitée une action incontestable,

On en fait remonter l'invention à La Chaussée, qui fut maudit en son temps pour cette innovation, que tout le monde trouvait malheureuse. Vous vous rappelez toute la fameuse épigramme de Piron qui reconnaît qu'il y avait deux muses comiques : l’une qui marchait au grand soleil, les pieds nus; l’autre qui avait cru devoir chausser le cothurne à l’un de ses pieds et Piron s’écriait gaiement :

Honneur à la belle aux pieds nus Et nargue de la Chaussée

Mais La Chaussée n’était qu’un faiseur de théories (la pire espèce des mortels ennuyeux qui soit au monde) et je ne crois pas qu'il ait exercé une influence très sensible sur

Li NL Ve. La # TR CT Ce ARRETE UN: L LE | ee c'épees SOL EM Es

l’art de son temps. L’homme qui a fait cette révolution c’est Diderot et à sa suite Sedaine, A eux deux, ils ont créé ce genre bâtard de la comédie larmoyante ou du drame domestique. |:

Ce genre-là, quoique adultéré eb à mon avis très inférieur, ne répugne cependant à aucun des principes admis par nous. Son essence est de se tenir sur la limite des sentiments moyens. Il n’y a donc pas à proprement parler rupture de l’unité d'impression. C’est quelque chose de doux qui incline avec une égale facilité au rire pâle ou à l’attendrissement béat. Le public n’est donc pas violemment jeté d’un sentiment à l’autre, puisqu'il confine sans cesse à tous les deux. |

Ce genre compte dans l’histoire deux chefs-d’œuvre : le premier est le Phalosophe sans le savoir, eb le second Aisanthropie el Repentir qui ont tous deux de leur temps fait couler des torrents de larmes douceâtres. Encore y a-t-il un art exquis eb un puissant intérêt d'observation dans la première de ces deux pièces, qui est un joli Greuze. Mais la seconde ! C’est un mélange fade de niaiseries souriantes et de larmoyantes sensibleries.

Je ne conteste pas le mérite extrême de l’homme qui a écrit cet ouvrage. Ce n’est pas peu de chose que d’avoir trouvé cette donnée, de l’avoir développée, d’avoir mis la main juste sur les situations par où elle se révèle, d’avoir touché les points les plus sensibles de la fibre lacrymale. Mérite de second ordre, après tout.

Et cela est si vrai, que ce drame, il faut tous les vingt ans, quand on veut le remettre à la scène, en donner une traduction nouvelle en harmonie avec le goût du jour. Les mêmes phrases, sur qui nos grands’mères ont versé des fleuves de larmes feraient éclater de rire leurs arrière-petites-filles. Ce sont les situations qui remuent cette vase de

sentimentalité bête qui clapote au fond de toub public peu instruit et le fait jaillir en pleurs. <

Il n’y à guère de genre moins estimable et plus facile, Il suffit pour s’en convaincre de voir ceux qui y réussissent. Rappelez-vous la Hiss Mullon de Belot. Y a-t-il œuvre plus franchement médiocre ? Et cependant que de larmes n’a-telle pas fait couler ?

Les procédés en sont si connus. Tenez, un exemple : poussez sur la scène deux enfants, l’un de dix ans, l’autre de douze; mettez la mère dans une situation à les presser sur son cœur, en s’écriant : O mes enfants! mes pauvres enfants! Toute la salle fondra en larmes, si l’artiste a du talent. Eh bien ! après ? Y a-t-il rien de plus aisé ?

Ah! comme il est plus difficile, ainsi que le constatait Molière, de faire rire les honnêtes gens et de les faire rire d’un bout à l’autre du drame, de ne pas rompre une seule fois l’unité d'impression et, si l’on module vers des sentiments plus tendres, de revenir tout de suite au ton principal ! Comme il est plus difficile de prendre les choses tristes et répugnanbes de la vie, d'en exprimer le ridicule qu’elles contiennent et de le jeter sur la scène ! Mais aussi comme le succès est plus grand et la gloire plus haute !

C’est que l’on est resté fidèle à la grande loi du théâtre, unité d'impression, sans laquelle il n’est pas d’illusion forte et longue. C’est que, quoi qu’on en dise, la discussion des genres n’est pas du tout une invention des lettrés ; elle a ses racines profondes dans la définition même que nous avons donnée du théâtre eb qui nous a été imposée par les faits.

11 septembre 1876.

Je l'avoue à ma honte : je n’avais pas relu Lessing depuis l’école, où il ne m'avait guère frappé. J'étais trop peu familier avec le théâtre et avec la critique pour en sentir l’extrême mérite. Le hasard d’une traduction nouvelle m’a invité à jeter un coup d’œil sur le volume. Je l’ai dévoré d’un bout à l’autre avec transport.

. Vous savez ce qui arrive quand on a voué sa vie à un genre de travail et qu’on y prétend une des premières places; on se forme un: idéal qu’on souhaite passionnément d'atteindre; on voit en quelque sorte marcher devant soi l’homme que l’on voudrait être. Il flotte vaguant dans un brouillard, mêlé d’ombres et de lumières, où l’imagination le suit et en caresse les formes indécises.

Quel étonnement et quelle joie, lorsqu'un jour, se retournant vers le passé, on l’aperçoit nettement, distinctement, marqué de traits précis eb que l’on s’écrie : « le voilà ! c’est lui! je me reconnais; je reconnais le fantôme de mon désir ! » Il semble qu’en fouillant dans les vieilles toiles, relécuées au grenier, on trouve parmi les portraits des aïeux une figure à qui l’on ressemble et signée d’un nom de maître. On le regarde avec une sorte de piété attendrie : C’est un arrière grand-père. Je suis de la famille !

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J'ai lu avec beaucoup de soin l’œuvre de Geoffroy qui fut chez nous le créateur du feuilleton dramatique, et qui en est regardé comme le maître. Il a sans doute infiniment d'instruction et de sens, ce Geoffroy; il écrit d’une plume très ferme et très nette et qui par intervalle même, ne manque pas d'agrément. Mais ce n’est, au fond, qu’au continuateur de la Harpe et de Marmontel. De ses longues et spirituelles études sur le théâtre du dix-septième siècle, il serait bien difficile de tirer une vue générale, une théorie philosophique. C’est le goût, très sain et très pur, mais un peu étroit aussi des disciples de Voltaire. £

Que Lessing est un autre homme! un philosophe plus encore qu'un critique, et ce qui, pour nous, est un charme de plus, il met sa philosophie en feuilletons. La Dramaturgie de Lessing n’est pas autre chose qu’un recueil d’articles du lundi. En 1764, un directeur privilégié, Ackerman, avait organisé dans la ville de Hambourg la meilleure troupe dramatique qu’eût encore vue l'Allemagne. Cependant une mauvaise administration le ruina.

Douze riches bourgeois de la ville, inspirés par Loœwen, poète attaché à la troupe, s’associèrent pour traiter avec Ackerman de son théâtre et des accessoires, et se chargèrent de l’entreprise en gardant les acteurs. Leur dessein était de constituer une scène qui pût servir de modèle à toute l’Allemagne., Ce fut Lessing qu’on chargea de pourvoir à la formation du répertoire et au choix des ouvrages représentés.

I accepta et fonda en même temps un journal qui devait être le Moniteur du nouveau théâtre. Chaque numéro fut un bulletin de la représentation donnée sur la scène de Hambourg. Le succès de ces articles fut prodigieux en Allemamagne et le volume où ils sont réunis est resté un des meilleurs ouvrages de critique littéraire que nous puissions

lire. C’est que l’homme qui l’a écrit possédait deux choses sans lesquelles il n’est pas de critique sérieuse : des principes fermement arrêtés et une passion très ardente.

Avec quel plaisir j'ai retrouvé dans cette Dramaturgie la plupart des théories que j’ai souvent exposées ici même, sous une forme plus accommodée aux habitudes de l'esprit français! La plupart de nos confrères en critique théâtrale chicanent sans cesse le drame historique, sur le plus ou moins de vérité historique de ses héros. Que de fois n’ai-je pas soutenu, et par toutes sortes d’arguments eb d’exem ples que, pour le dramaturge, cela seul esb vrai qui est regardé comme tel par les spectateurs; qu’il ne doit point s’inquiéter de ce qu’enseigne l’authentique histoire, mais de ce que le peuple qui l'écoute en peut connaître !

Comme toute cette théorie, — elle vient en droite ligne d’Aristote : saluez, s’il vous plaît! — est exposée par le critique allemand avec une autorité magistrale! Comme il montre bien que la première qualité qui rend un récit historique, digne de foi, c’est sa ressemblance intrinsèque ! Eh bien! que cette vraisemblance ne se trouve confirmée par aucun témoignage, eb par aucune tradition, ou quw’elle ait pour elle des traditions et des témoignages qui ne sont pas encore parvenus à la connaissance du public, est-ce que ce n’est pas tout un ?

On admet généralement que le drame historique a pour mission d'enseigner à la foule ce qu'ont réellement fait les grands hommes. Mais c’est là l'objet de l’histoire eb non du théâtre. Au théâtre, nous devons apprendre, non pas ce que tel ou tel individu à fait, mais ce que toute personne d’un certain caractère fera dans certaines occasions données. Le dessein de la tragédie est beaucoup plus philosophique que celui de l’histoire, et c’est la dégrader de sa dignité que de la mettre au service des événements.

Lessing parle de la tragédie du Comte d'Essex par Thomas Corneille ; et, répondant au reproche de fausseté historique qui avait été adressés à ce drame :

Si le caractère de l'Élisabeth, de Corneille, ajoute-t-il, est l'idéal poétique du caractère réel que le public attribue à la reine de ce nom; si nous trouvons que l’auteur a peint en elle, avec des couleurs vraies, l'indécision, les contradictions, les angoisses, les regrets, le désespoir où un cœur fier et tendre comme celui d’Élisabeth — je ne dis pas est tombé dans telle ou telle circonstance, — mais a seulement donné à penser qu’il aurait pu tomber, — le poète a fait tout ce qu’on devait attendre de lui en tant que poète. Contrôler son œuvre, la chronologie à la main; la traîner devant le tribunal de l’histoire, pour l’obliger à rectifier, d'après le dire des témoins, chaque date, chaque mention qu’il a pu faire en passant, même de personnes sur lesquelles l'histoire ne se prononce pas, c’est méconnaître le poète et sa mission.

Est-ce que ces lignes qui datent de cent ans ne semblent pas écrites d'hier? Est-ce qu’elles ne répondent pas, et de la façon la plus victorieuse, à tant de feuilletons du lundi, où nous voyons le critique contrôler, la lanterne de l’histoire en main, chaque mot de l’auteur dramatique, et lui chercher mille chicanes.

Lessing avait raison contre eux, un siècle avant qu'ils ne fussent nés. Il avait fait mieux : il avait trouvé du premier coup la forme définitive du feuilleton dramatique. Il paraît que de son temps les articles consacrés à l’art dramatique étaient des jeux d'esprit, et que ceux qui les écrivaient n’avaient d'autre souci que d’amuser un monde frivole. De quelle reconnaissance et de quelle joie ne me Suis-je pas senti pénétré, quand j'ai lu cet admirable passage, qui devrait être pour nous lundistes, le premier article de notre code :

En vérité, je plains ceux de mes lecteurs qui s'étaient promis de trouver dans cette feuille un journal théâtral, varié, bigarré, amusant, plaisant comme peut l’être un journal de théâtre. Ils s’attendaient à

lire des analyses de pièces, réduites en petits romans plaisants ou pathétiques ; des esquisses biographiques concernant de drôles de créatures, telles que doivent être nécessairement des gens qui écrivent des comédies; des anecdotes divertissantes ef même un peu scandaleuses sur les comédiens et surtout sur les comédiennes. Au lieu de toutes ces bagatelles qu'ils attendaient, ils reçoivent de longs articles de critique aussi secs que graves sur de vieilles pièces bien connues; de pesantes dissertations sur ce que doit être une tragédie et sur ce qu’elle ne doit pas être, le tout entremêlé de commentaires sur Aristote.

Et ils liraient tout cela! Je les plains, et ils ont été bien trompés! Mais je vous le dis en confidence : j'aime mieux que ce soit eux que

moi; et je le serais très fort, si l’on me faisait une loi de répondre à leur attente.

N'est-ce pas là une plainte et un programme que nous serions fiers de signer? Je n’en retrancherais que les commentaires sur Aristote. Non que je ne fasse pas grand cas d’Aristote ; mais à quoi bon mettre les théories qu’on expose sous l’invocation d’un ancien ? Elles sont justes où fausses : que peut faire à cela l’autorité d’un nom si grand qu'il soit ? ;

Mais celui d’Aristote était pour Lessing une machine de guerre. À l’époque où il commença d'écrire, Allemagne était tout entière sous le joug des idées françaises. On ne représentait, de Berlin à Vienne, que des pièces tirées de notre répertoire classique ou traduites de notre théâtre contemporain. On est étonné en lisant les articles de Lessing, de voir le petit nombre de drames allemands ou suédois qui étaient joués à cette époque à Hambourg.

En revanche, Corneille et Voltaire reparaissaient sans cesse sur l’affiche ; Racine en était exclu, sans que j'en ai pu pénétrer la raison ; je ne crois pas avoir rencontré une seule fois son nom dans la Dramaturgie. Molière, Marivaux, Destouches, — Destouches surtout, pour qui les Allemands témoignaient une admiration qui nous paraît à présent

inexplicable — formaient, pour ce qui regarde la comédie, le fond du répertoire courant :

Cet asservissement du goût germanique indignait Lessing dont tous les articles étaient des appels aux armes. Son livre est la Marseillaise du goût national. C’est surtout Voltaire qu’il prend à parti, dont il cherche par tous les moyens à ruiner la désastreuse influence. Son étude sur Mérope est un chef-d'œuvre de critique à la fois ingénieuse eb passionnée.

Personne n’a montré avec plus de pénétration combien la tragédie française différait du théâtre antique, et par quels endroits elle lui était inférieure. Ce sont là des pages excellentes, et la cause aujourd’hui n’est plus plaidable, Lessing l’a gagnée haut la main.

C’est cette aversion pour les modes de France qui explique la passion du philosophe allemand à commenter Aristote. Tout le système du théâtre français reposait sur quelques lignes d’Aristote, mal comprises, et dont la critique du dix-huitième siècle avait tiré une foule de conséquences qui n’y étaient point enfermées. Lessing reprend les passages du Stagyrite et les traduit à nouveau. [l dirige contre l’influence française la sorte de guerre qui devait le mieux réussir en Allemagne, celle de l’érudition philosophique.

Il ne s’agit, en apparence, que d’une discussion de texte : que l’on traduise un mot de la rhétorique grecque par crainte où par ferreur, il semble que ce ne soit là qu’une querelle d’érudit. Sous ces vaines formules se cache un dessein plus profond, celui de miner l’autorité des critiques français, en montrant le néant de leur science; d’inspirer le dégoût de notre théâtre, qui était tout entier fondé sur un grossier contre sens.

C’est cette passion secrète qui anime les pesantes disser-

tations de Lessing. C’est elle qui nous en rend, même aujourd’hui, la lecture si attachante. C’est elle encore qui nous fait pardonner tant de boutades, échappées à la verve moqueuse de l’auteur. Il lui arriva un jour, dans un moment de mauvaise humeur, de parier qu’il referait, si l’on voulait, tous les sujets traités par Corneille et bien mieux que Corneille lui-même; un peu outrecuidant, l’homme de Hambourg ! mais il y allait de si bonne foi!

Nos écrivains l’agacent et l’irritent. S'il parle de Rodogune, il feindra de croire que nous la regardons comme le chef-d'œuvre de Corneille et se plaira à en marquer toutes les imperfections. La seule observation qu’il oubliera de faire c’est que Corneille, en composant Rodoqune, inventait ou tout au moins restaurait un nouveau genre : celui du mélodrame. Tout Pixérécourt, Bouchardy et. d’Ennery relèvent, sans qu'ils s’en doutent peut-être, de cet essai de Rodoqune.

Il n’a par compensation que des éloges pour Destouches, dont il estime le comique plus agréable et plus noble que celui de Molière. If trouvait sans doute Molière plus à craindre pour ses compatriotes que cet excellent et ennuyeux Destouches. Peut-être aussi mettons-nous trop bas, à cette heure, l’auteur du Glorieux et du Philosophe marié. I] faudrait pour en juger avec connaissance de cause, revoir à la scène ces comédies dont le succès fut si éclatant.

Il faut se défier de Lessing quand il apprécie son œuvre. Son goût est le plus souvent faussé par les nécessités de la lutte qu'il soutenait, L’impartialité haute et sereine n’est plus guère de mise quand on est en guerre ouverte. Il faut frapper à tour de bras sur l'adversaire et le terrasser à tout prix.

Où il est incomparable, c’est dans l'invention des théories dramatiques. Il sème à chaque-instant et sans avoir l'air

d'y songer, les aperçus les plus ingénieux et les plus neufs sur l’art du théâtre. Oui, les plus neufs. Ils sont encore neufs après cent ans écoulés, tant les idées générales, même alors qu’elles sont justes, ont peine à se caser dans la cervelle des hommes et à devenir des lieux communs.

On a écrit bien des articles sur la difficulté qu’il y a de transporter à la scène un récit tiré d’un roman ou d’un conte. On s’est épuisé à en chercher les raisons philosophiques. Lessing a mis d’un seul coup le doigt sur la. difficulté, sur la vraie.

Il s’agit de la Matrone d'Éphèse. Lessing se demande pourquoi ce sujet, qui est si piquant dans Pétrone et dans La Fontaine, n’a jamais réussi sur la scène. C’est, dit-il, avec beaucoup de profondeur, que, dans le conte, nous ne voyons que la faiblesse de la femme en général; le théâtre nous montre une certaine femme légère et libertine entre toutes, et ce spectacle révolte notre délicatesse.

Lisez tout le développement de cette idée. Il est d’une ingéniosité rare, et ouvre des jours bien curieux sur l’art dramatique :

€ Le caractère de la matrone, dans le conte, n’éveille qu'un rire ironique qui n’a rien de désagréable. On rit des illusions de la foi conjugale, voilà tout; maïs dans le drame, ce caractère inspire le dégoût et l'horreur.

(Les moyens de persuasion que le soldat emploie envers la matrone sont loin de nous paraître au théâtre aussi pressants, aussi victorieux que nous nous les représentons dans le conte. Ici, nous nous imaginons une petite femme sensible, qui a bien pris son deuil au sérieux, mais qui succombe à la tentation et à son tempérament : sa faiblesse nous semble être la faiblesse de tout son sexe ; nous ne concevons donc point d’aversion particulière contre elle; ce qu’elle fait, nous pensons que tout autre à peu près l’eût fait aussi... etc. »

Toutes les fois que Lessing reste ainsi sur le terrain de l'esthétique pure, il est incomparable et il a le mérite de

devancer de beaucoup son siècle. On s’évertuait de son temps à prouver que, dans le drame, le mélange du comique et du tragique était une excellente chose, puisqu'elle : est naturelle, et qu’en même temps elle jette sur la scène une grande variété.

Naturelle ! s’écrie Lessing. Mais autre chose est la nature, autre chose est l’art. La nature, dans son infinie variété, n’est un spectacle que pour un esprit infini; pour qu’elle procure de vraies jouissances à des esprits finis, il faut que l’homme possède la faculté de la limiter, de lui imposer des bornes, qu’elle ne se fixe pas à elle-même.

Autrement nous ne jouirions pas de la vie ; nous serions troublés par la diversité de nos sensations ; et, à force de sentir trop de choses à la fois, nous finirions par n’en plus sentir aucune. L'art nous sert précisément à opérer la séparation des éléments qui se contrarient, et à ne réunir dans la même œuvre que ceux qui s’harmonisent. L'art fait ce que nous faisons nous-mêmes, lorsque nous sommes bémoins d’un événement important qui nous saisit, Qui nous attache; lorsque nous ne voulons pas nous laisser distraire de notre contemplation par un événement de moindre importance.

Vous pouvez piler dans le même mortier la Harpe, Marmontel, tous les critiques français du dix-huitième siècle et quelques-uns du dix-neuvième, vous n’en tirerez pas vingt lignes aussi pleines de sens, de raison et de suc philosophique. Je crois en avoir dit assez pour inspirer aux amateurs le désir de lire la Dramaturgue.

Pour nous, nous avons rapporté de cette lecture un plus ferme propos de persévérer dans la voie que nous avons suivie jusqu'à ce jour, de nous y enfoncer même davantage. À mesure que nous avons pénétré plus avant dans la connaissance de l’art dramatique, nous avons retranché

le plus que nous avons pu, de ces feuilletons hebdomadaires, ce qui n’était que vaines nouvelles, jeux d'esprit et brillant papotage. — L'exemple d’un tel homme nous encourage à donner moins encore au goût de la bagatelle ; à conquérir dans la mesure de nos forces, par le sérieux de nos études, une plus ferme autorité sur les esprits des lecteurs du Temps.

29 novembre 1869.

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