LE BUT DU THÉATRE EST-IL DE MORALISER
Le public qui s'occupe de théâtre a beaucoup parlé, cette semaine, d’une lettre de M. Dumas fils, qui a paru dans le Gaulois, Cette lettre m'est adressée, et elle a été écrite en réponse à une autre que j'avais moi-même envoyée, par l'intermédiaire du journal, à l’auteur de la Dame aux Camélius. Les lecteurs du Temps comprendront aisément que la position particulière où je me trouve m’impose une certaine discrétion dans la façon dont je pourrais apprécier ce petit incident. Je n’ai point, pour rapporter la discussion, toute la liberté d’allures qu’auront mes confrères ; car je suis Juge et partie dans la cause, et j'aurais l'air de transporter le débat sur un nouveau terrain, où je serais sûr, parlant tout seul, d’avoir le dernier mot,
Dumas fils croit que le premier but du théâtre est de moraliser. Il faut s'entendre sur le sens de ce mot. Il est évident qu’une belle œuvre, par cela seul qu’elle arrache les hommes aux misères de la vie réelle et les ravit dans un monde idéal, qui est plus noble et plus grand, les rend
meilleurs et les, moralise,
Le but de tous les artistes en général, et des écrivains dramatiques en particulier, étant de faire de belles œuvres, leur dernier objet est naturellement de moraliser. Làdessus, il ne peut y avoir ombre de discussion. Cette vérité, qui est d'ordre commun, a été cent fois exposée, et, notamment, dans la préface de Phèdre, où Racine à repris tous les arguments d’Aristote, en les renouvelant par une forme qui était alors plus actuelle. On voit que la question ne date pas d'hier.
Mais ce n’est point ainsi que Dumas entend que le théâtre deit moraliser l’homme ou du moins il attache encore à ce mob une autre signification. Chaque époque a un certain nombre de problèmes sociaux, douloureux à résoudre : la nôtre, par exemple, est fort troublée des questions que soulève la position qui est faite par le code civil à la femme. Ces questions, il faut les débattre et les trancher. Nous croyons, nous, que c’est affaire seulement aux publicistes et aux hommes d'Etat.
— 1 faut, dit Dumas, que les artistes interviennent. Ces probièmes redoutables, l'écrivain dramatique les doit porter à la scène, les discuter devant le public, et, indiquant le mal, proposer le remède.
C’est en ce sens qu’on peut dire qu’il moralise.
Ce sont là deux façons toutes différentes d'entendre le rôle du poète comique. Le malheur de Dumas fils est qu'il les confond sans cesse dans son argumentation, et sans trop s’en apercevoir. Aussi tout ce qu’il dit est-il à la fois juste et faux, selon qu’on prend le mot dans. une acception ou dans une autre.
— Croyez-vous, dit-il, quand Corneille écrit Polyeucte, quand Racine écrit Athalie, croyez-vous qu'ils font du théâtre ?
— Dame! oui, je le croyais, très naïvement, je l’avoue.
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— Non, mon ami, reprend Dumas tout aussitôt, ils se font pontifes; ils officient comme Bossuet ; ils font descendre Dieu sur la scène, transformée en autel, à la plus grande gloire de la divinité et au plus grand profit de l’homme ; et Molière, quand il enfanta Tartuffe, pensezvous qu’il n’eût d’autre intention que d'écrire une comédie agréable, ou même de fustiger l’imposteur se servant du voile d’une religion sacrée pour tromper Elmire et dépouiller Orgon ? Nous savons, vous et moi, qu'il se fait justicier et vengeur, eb qu’il tire par-dessus.
Ce brave Corneille et cet aimable Racine devenus pontifes! On officie pontificalement leurs pièces au Théâtre- Français, et c’est même un tort de MM. les comédiens. Mais du diable s’ils ont jamais officié eux-mêmes! Jamais, au grand jamais, ils ne se sont avisés de faire descendre Dieu sur la scène et de transformer cette scène en autel. Ils n’ont en à cœur, tous deux, que d'écrire un beau drame. L’un a peint les sombres fureurs d’un prêtre fanatique, et, n’ayant souci que de’la vérité, au mépris de la moralisation des masses, il a fait de son Joad un hypocrite sanguinaire, qui attire son ennemi dans un piège odieux, et extermine, sans pitié, tous ceux qui ne sont pas de son avis. Voilà, vraiment, un beau modèle à suivre! Mais Racine faisait vrai et grand; il ne se mettait point en peine du reste. Corneille n’a eu d’autre idée que de rendre l’impression que fait, sur une âme ardente, une conviction exaltée et profonde. C’est un état moral de l’âme humaine qu'il a étudié. Il a fait œuvre de peintre, et non de pontife; de moraliste, et non demoralisateur.
Comme ces œuvres sont fort belles et pleines de sentiments énergiques, elles élèvent l’âme de ceux qui les écoutent. Mais l'effet qu’elles produisent tient bien moins à la nature plus idéale des passions qu’elles expriment, qu’à la
façon supérieure dont elles sont exprimées. E la preuve, c’est que les fureurs incestueuses de Phèdre sont tout aussi morales que les emportements chrétiens de Polyeucte, Elles ont la même vertu, parce qu’elles sont douées de la même beauté.
On voit donc ici par où pèche le raisonnement de Dumas. Il fait de Corneille, de Racine et de Molière des gens occupés des questions de leur temps, comme serait l’existence de Dieu; et, profitant de ce que le mot de moraliser comprend aussi ce détail dans sa large signification, il s’écrie :
— Osez dire que ces grands hommes ne sont pas des moralisateurs !
Mais c’est là un sophisme qui est bien connu dans l’école, eb qui consiste à étendre tout ce qui n’est au vrai que de la partie.
Oui, sans doute, ces admirables artistes ont été utiles, il ont servi à l'instruction eb à l'amélioration du genre humain, mais point de la façon que vous dites. Vous qui êtes si ferré sur la logique, vous commettez, sans vous en aperceyvoir, un faux raisonnement.
Et vous en êtes bien vite puni par une contradiction énorme, qui vous à échappé. Vous vous réclamez, dans la seconde partie de votre lettre, de ces grands noms : Corneille, Racine, Molière, Beaumarchais, sans oublier, dans l'antiquité, Sophocle, Aristophane et Plaute, et vous les inscrivez en tête de votre drapeau, qui est celui de la moralisation par l’art; et vous oubliez que vous venez justement de leur crier raca, comme à des gens qui n’avalent jamais fait que de l’art pour l’art, Le passage est trop curieux pour que je ne le cite pas :
Ainsi, depuis trois mille ans, des hommes comme Eschyle, Sophocle, Euripide, Plaute, Térence, Shakespeare, Corneille, Racine, Molière,
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Gœthe, c’est-à-dire des artistes de premier ordre, tranchons le mot : des hommes de génie, se sont épuisés sans aucun profit pour l'humanité. Ils ont fait rire où pleurer; ils ont passionné ou terrifié leurs contemporains; ils ont introduit quelques mots dans la langue, quelques types dans la légende, et, pour vous, c'est assez !
Aïnsi quand, depuis trois mille ans, tout s’est modifié autour de nous : les nationalités, les langues, etc., etc., il faut que nous refassions éternellement ce que Plaute et Térence ont fait, ce que Corneille et Beaumarchais ont fait, et toujours comme cela, jusqu'à la fin des siècles. Il faut que nous nous contentions de faire rire ou de faire trembler; que nous soyons Jocrisse ou croquemitaine «ad vitam æternam.
Ainsi nous resterons immobiles pendant que tout le monde marchera autour de nous; et, pendant que les idées sociales et morales se mettront en chemin, nous en serons toujours à faire épouser Henriette par Arthur, à faire tuer Desdémone par Othello, à faire bafouer Arnolphe par Agnès, avec des habits modernes, sous des noms nouveaux, à l’aide d'incidents plus ou moins ingénieux. Nous ne prendrons aucune part à la discussion des grandes questions humaines.
Ne touchez-vous pas au doigt la contradiction ? Comment Dumas peut-il à la fois plaindre Corneille de n'avoir été qu’artiste, tandis qu’il le loue d’avoir été à la fois artiste et moralisateur ? Pourquoi reproche-t-1l à Racine et à Molière de s’être désintéressés des grandes questions humannes de leur temps, quand, vingt-cinq lignes plus loin, 1l s'écrie d’un ton d’inspiré :
— Croyez-vous que Molière et Racine n’ont pas mis leur âme et leur génie au service de la société et de la morale ?
Cette logomachie vient de cette malencontreuse confusion de mots que j'ai déjà signalée. C’est que les écrivains dramatiques sont, en effet, et de l’aveu de tous, et sans conteste possible, des moralisateurs, si lon prend ce terme en çe sens qu'ils relèvent etennoblissent l’âme de l’homme instruit, en l’emplissant des joies plus généreuses de la poésie, Mais moralisateur emporte avec soi une autre significa-
tion, et s'applique plus particulièrement aux hommes qui
traitent de certaines réformes sociales, et tâchent de les faire triompher, soit au moyen de la parole, soit par l’action. Et, trompé par cette uniformité d’étiquette, Dumas affirme ici que le premier but de Sophocle et de Corneille a été de moraliser les hommes; et là, il les accuse de n’y avoir jamais songé !
Us n’y ont jamais songé, dans le sens tout au moins qu’il prend la chose, et les plaintes qu’il en fait sont bien bizarres. II me semble entendre un peintre se lamenter :
— Eh quoi! toujours des arbres ! des montagnes! des rivières! Toujours des portraits! eb ia même bouche audessous du même nez, qui s’avance toujours flanqué, à droite et à gauche, des deux mêmes yeux! Et, cependant, humanité marche, et les questions sociales se renouvellent !
Eh! mon ami, tu te plains de ce qui fait précisément la supériorité de ton art. Les questions sociales passent, mais la nature et l’homme demeurent, et l’art, qui les reproduit, est immortel comme eux. Ce sont les faux artistes qui s’i-maginent que les sujets sont épuisés, et que l’art, s’il ne sort point de son domaine, est réduit à tourner dans le cercle des œuvres déjà faites, et condamné à d’ennuyeux recommencements, Écoutez ce que dit, dans le Füls naturel, le sculpteur Taupin.
Je trouve notre métier si bête! Vous me demandez ce qu’elle représente, ma statue? Elle représente une Vénus, puisque nous sommes condamnés à Vénus, nous autres sculpteurs : Vénus de Médicis, Vénus accroupie, Vénus callipyge, Vénus pudique, Vénus anadyomène, toujours Vénus. Tant que nous n’avons pas fait une Vénus, on dit que nous ne sayons rien faire! Dès que nous avons fait une femme nue, on dit que c’est une Vénus, et dès que notre Vénus est faite, on dit qu’elle ne vaut pas la Vénus de Milo... Une femme qui a la tête trop petite, la gorge trop bas, le cou trop fort, les jambes trop longues, et pas de bras.
Aïnsi parle Taupin; mais ce Taupin, si navré et si na-
vrant, n'est pas un artiste véritable. Ce n’est qu’un méchant bohème de l’art, Un grand statuaire sait bien qu’on a toujours fait des femme nues, qu’on en fera jusqu’à la consommation des siècles, et que ce sont précisément les plus belles qui ne seront pas copiées sur la Vénus de Milo, et qui traverseront les âges, comme elle, sans lui ressemblér.:
Cette jeune Vénus, fille de Praxitèle, Qui rit encor, debout dans sa divinité, Aux siècles impuissants qu'a vaincus sa beauté.
On se moque d’un symphoniste qui prétend régénérer le monde à l’aide de sons combinées ; on estime fort M. Chevanard, qui bourre ses tableaux d’idées, au lieu d’y mettre tout bonnement de belles attitudes et des couleurs plaisantes : mais la postérité, si elle s’occupe de sa dernière œuvre, la regardera comme l'erreur d’un homme d’esprit fourvoyé,
— Tant de choses dans un menuet! disait-on à Vestris ou à Grardel, qui parlaient, eux aussi, de moraliser les masses par la danse.
Je crains bien que ceux qui veulent faire de l’art dramatique un outil de propagande ne soient pas mieux dans le vrai. Dumas nous donne sa devise :
— J’action morale et sociale par la littérature dramatique.
C’est celle des Chevanard, des Wagner et des Vestris. Ces préoccupations étrangères à l’art ne les empêchent pas, fort heureusement, de faire des chefs-d’œuvre quand la nature les y porte ; mais ils les font en dépit de leurs théories. Et encore, y a-t-il toujours, dans l'ouvrage qu’ils produisent, sous le coup de ces idées préconçues, une part qui est destinée à périr promptement : c’est celle qui a trait aux
préjugés qu'ils combattent, aux formes passagères de l’état social qu’ils prétendent renouveler.
C’est en cela que Dumas fait erreur.
— $i nous nous contentons, dit-il, de la littérature simple, elle nous donnera la fortune, le succès, la célébrité du boulevard et des vitrines, l'indifférence et l’oubli.
Le-contraire serait plus juste : si nous mettons la littérature au service des questions du moment, elle nous donnera le succès d’un jour et l'oubli du lendemain.
Les lettres pures, quand elles sont cultivées par un homme de génie, ne paient pas toujours comptant. Musset a, vingt ans, attendu la fortune et la gloire, qui ne lui sont venues que lorsque déjà il s'était rendu presque incapable d’en jouir. Mais il a écritla Nuit d'octobre, les Stances à la Malibran et l'Espoir en Dieu, toutes pièces qui ne réformaient rien et ne prétendaient point changer l’ordre des institutions sociales, et il est entré de plain-pied dans cette im- . mortalité sereine des grands poètes.
Les Girondins, de Lamartine, ont mené grand bruit à leur apparition : ils ont aidé à renverser un trône; ils ont hâté l’éclosion de problèmes qui dormaient en germe dans les profondes couches de la classe ouvrière. Qui les lit, aujourd’hui, en dépit du talent que l’auteur y a dépensé ?
Nos enfants savent par cœur le Zac et l’Automne, qui n'avaient point de visées révolutionnaires, et qui se contentaient d’être ce que Dumas appelle de la littérature simple. Ces poésies passeront dans les recueils destinés à être mis aux mains des élèves, et elles se transmettront d’âce en âge, toujours aussi admirées. |
Ilen va de même pour l'écrivain dramatique. Il est évident qu'il ne peut absolument se désintéresser des questions qui agitent l’époque où il vit. Comme il doit représenter les hommes de son temps, il est bien obligé de les prendre tels
qu'ils sont avec leurs passions spéciales, leurs façons de voir particulières, et ce que j’appellerais leurs accidents de physionomie, Tous ces grands peintres de portraits n’y ont pas manqué ; et comme ils ne peuvent agir sur ceux qui regardent leurs œuvres qu’en excitant ou le rire, par le sentiment du ridicule, par la caricature; ou les larmes, par l’air desensibilité douloureuse qu’ils répandent sur leurs personnages, on peut croire que leur intention à été, parfois, de corriger certains vices en les vouant à la moquerie, ou en effrayant sur les affreuses conséquences qu’ils produisent. Point du tout : ce sont des portraits bien peints, et rien de plus. Toute
préoccupation étrangère à cette fin suprême de l’art, qui .
est d'exprimer d’une façon supérieure et définitive un des aspects de la vérité éternelle, se traduit aussitôt, en peinture, par le brouillement des scènes; en musique, par le gâchis des sons ; dans tous les arts, par quelque élément de trouble particulier. Au théâtre, elle traîne après soi la prédication, le plus mortel poison d’ennui que l’on connaisse ; elle fige la pièce dans une attitude forcée qu’impose le soin de la thèse à soutenir; elle arrête tous les ressorts -du mouvement; elle supprime la vie.
Dumas, qui n’a pas déjà trouvé dans cette voie les succès qui venaient autrefois au-devant de lui, nous annonce que son intention est de s’y enfoncer plus avant. S'il était un
simple Ponsard, je lui dirais d’aller; car un dramaturge
médiocre peut encore faire un excellent et très utile moralisateur. Mais avoir reçu à son berceau, de la fée du théâtre, tous les dons qui font les grands écrivains dramatiques, et se réduire, de gaieté de cœur, à n'être plus qu’un vulgaire faiseur de morale, c’est aspirer à descendre, et j'enrage un peu tout bas de voir dans ces dispositions d’esprit l’auteur du Demi-Monde.
Il nous prévient qu’il va discuter prochainement, sur la
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D 7e QUARANTE ANS DE THÉATRE.
scène, la question de lexistence de Dieu. Comme je serais plus content, s’il me disait :
— J'étudie, en ce moment, la figure du matérialiste moderne, et vous verrez quel portrait ressemblant je vais vous en donner !
Après la pièce dont nous menace Dumas, en saurons-nous plus qu'avant sur ce sujet éternel des disputes humaines ? Après celle que je lui demande, nous aurions une belle peinture de plus. Et, qui sait? Si l’œuvre était vraiment admirable, un nom de plus à inscrire dans ce calendrier du génie où brillent, au premier rang, Afceste et Tartuffe.
5 juillet 1869.