AVANT-PROPOS. VII
Les volumes suivants auront pour objet :
Les comiques (Molière, Regnard, Marivaux, Beaumarchais, etc.).
LEs TRAGIQUES (Corneille, Racine, Sophocle, Shakespeare, etc.).
Viendront ensuite :
LES MODERNES (le drame, le vaudeville, la comédie de mœurs et de caractère).
LA JEUNE ÉCOLE (le théâtre libre et l’influence d’Ibsen).
Enfin, dans un dernier volume, prendront place les retentissantes RÉPONSES de Sarcey. Et si nous rééditons certains de ces fameux morceaux, ce n’est pas pour le vain plaisir de ranimer des querelles éteintes, c’est que le talent de Sarcey s’y épanouit sous une forme particulièrement éclatante. Sarcey restera, à côté de Paul-Louis Courier et de Veuillot, comme un des plus savoureux polémistes de ce temps. Sa bonhomie, au même degré que leur virulence, était redoutable. à
Et maintenant, puisse le public éprouver, à lire ces fragments, le même plaisir que nous avons ressenti à les assembler. Il y prisera cette honnête et robuste franchise, cette conscience qui assurèrent l'autorité du critique, et ces admirables qualités, qui étaient en lui, et qui sont des qualités de théâtre : le relief, le mouvement et la vie.
Adolphe BRrissox.
de
D'innmombrables témoignages d'adriration et de sympathie ont été apportés à la mémoire de Francisque Sarcey. Parmi tous ces articles, publiés au lendemain de sa mort, nous croyons devoir reproduire les suivants, qui renferment d’utiles indications sur sa personne el SON Œuvre.
C’est un collaborateur de trente années, c'est un ami de ma jeunesse, c'est un maître de la critique, une des forces du journalisme que le Temps vient de perdre, et le retentissement de la mort de Francisque Sarcey sera profond dans le public qui l’aimait, dans la foule même où il était si populaire.
On ne s'imagine pas:une première représentation sans cette sorte de président robuste, attentif et passionné, qui n'avait d'autre désir, en entrant dans une salle de spectacle, que de s’y plaire, et qui, à soixante et onze ans, aimant le théâtre comme aux jours de ses débuts, y arrivait le premier et sacrifiait tout : invitations mondaines, soirées amicales, relations, camaraderie, jusqu’à sa santé, pour suivre avec le respect de sa profession et le plus rare souci de ce qu’on appelait en souriant -le « sacerdoce », les débuts des auteurs et des comédiens, depuis la Comédie-Française qu'il aimait tant, jusqu'à ces petits théâtres où les directeurs le suppliaient d’apparaître, et où il allait avec bonhomie, toujours prêt au labeur quotidien, espérant découvrir
là quelque œuvre méritant d’être encouragée, quelque auteur nouveau digne d'être révélé au public.
On ne s’imagine point Paris, en ses journées de liesses populaires, privé de l’image de celui à qui, mercredi dernier, la dernière fois que j'ai eu la joie de causer avec Sarcey, un jeune diplomate arabe, l'émir Émin Arslan, disait chez moi : « Savezvous, cher maître, que, là-bas, au Liban, vous êtes pour mes compatriotes l'oncle vénéré comme vous êtes celui des Parisiens? » Le surnom faisait sourire Francisque Sarcey qui l’acceptait de bonne grâce, s’en faisait une sorte de parure et, paterne, restait en effet l’oncle souriant de ceux-là mêmes qui le raillaient et semblaient parfois témoigner de la haïne à ce visoureux homme de lettres qui connaissait toutes les ressources de la polémique mais qui ignorait, lui, le secret de la haïne.
On ne s’imagine point surtout le feuilleton du Temps n’apportant pas, le dimanche venu, au public qui l’attendait, cette causerie substantielle à la fois magistrale et familière, aimée du lecteur, redoutée des justiciables, singulièrement documentée, comme on dit aujourd'hui, sur les œuvres, les hommes et les choses du théâtre et qui servit, pendant quarante ans — depuis les articles de l'Opinion nationale — de guide et de moniteur au public. Non pas que, comme on l'en a souvent accusé, Francisque Sarcey se fît le serviteur absolu et comme l’esclave des goûts de la foule. Que de fois, courageusement, avec*cet acharnement qu’il apportait en tout son labeur, essaya-t-il de réagir contre les sévérités du public et de lui imposer telle ou telle œuvre forte que les spectateurs n’entendaient pas accepter. Je me rappelle sa campagne en faveur de la Contagion d'Augier, satire au fer rouge dont le « publie » ne voulut pas. Je cite cette pièce, j'en pourrais citer bien d’autres dont les auteurs sont morts ou encore ont oublié l'intervention courageuse de Sarcey pour ne se souvenir que de ses critiques.
Ce fut cette passion évidente et absolue pour le théâtre qui donna à Sarcey sur la masse des lecteurs cette influence considérable qu'il aura gardée jusqu'à la fin. Lorsqu'il débuta dans la critique, le feuilleton du lundi — régal des esprits lettrés —
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était aux mains de maîtres stylistes qui, comme Théophile Gautier et Paul de Saint-Victor, en faisaient un prétexte à’ de brillantes fantaisies, souvent à de durables pages d'histoire ou, comme Édouard Fournier, un thème à des recherches érudites. Le bon Janin, déjà vieillissant, se préoccupait seul de donner sur l’œuvre nouvelle son sentiment intime, ou du moins avait-il ainsi fait jadis, et ce procédé tout simple qui consiste à conter l’œuvre que le public entend connaître lui avait valu, dès longtemps, le surnom de prince des critiques. Maïs Jules Janin, depuis des années, ne tirait plus, dans les Débats, que des feux d'artifice un peu éventés et des fusées mouillées. Sarcey vint qui fut un Janin moins fantaisiste, plus érudit et plus averti, subordonnant, comme il l’a dit, sa vie tout entière au théâtre, ne cherchant pas les pyrotechnies du style, n’aimant que le bon
sens, en Français de France, et la bonne foi, en ami d'Horace.
devenu l’ami de Montaigne, se rappelant le vers de Boileau :
Et mon vers bien ou mal, dit toujours quelque chose,
pour le traduire ainsi :
Ma phrase, bien ou mal, dit toujours quelque chose.
et arrivant ainsi à eette souveraineté littéraire, à cette indiscutable autorité qui pouvait faire se cabrer ceux qui niaient cette toute-puissance maïs qui étaient condamnés à la subir.
Je retrouvais, l’autre jour, au bas d’une photographie de Sarcey ces lignes très sincères qu'il traçait sur le carton en manière d’autographe : « Toute mon esthétique tient dans cette phrase de La Bruyère : & Vous voulez dire : il pleut, dites : » il pleut; vous me trouvez bon visage et vous désirez m'en fé- » liciter ; dites : je vous trouve bon visage. Est-ce un si grand
» malheur d’être entendu quand on parle ? » En un mot, il était Fe
de la grande lignée des écrivains de race française qui prisent par-dessus toutes choses ces vertus suprêmes : la simplicité, la netteté, la lumière, la clarté.
Et ces qualités, méprisées des subtils et des chercheurs de quintessence, Sarcey les possédait à un degré tel qu’il fut, en
ce temps-ci, une force. Une force faite de bonté. Je ne sais pas d'homme au monde qui ait plus volontiers bravé les injures. Il les laissait passer en levant légèrement ses larges épaules et, au rebours de bien d'autres qui puisent des motifs de rancune dans les services qu’on leur rend, il ne se souvenait pas plus des services qu’il rendait aux ingrats qu’il ne se souciait des colères ou des haines de ses ennemis.
D'ailleurs, avait-il des ennemis? Tout homme qui manie, par devoir professionnel, les amours-propres, les vanités et surtout les intérêts des hommes, est exposé à déchaîner des révoltes qui, chez les Âmes hautes, se calment bien vite, mais qui s’aigrissent et deviennent fiel chez les âmes basses. Sarcey passait à travers ces orages comme si ses yeux de myope lui eussent donné la grâce d’état de ne pas les voir. Mais, en réalité, s’ilne les voyait point, c'est qu'il les dédaignait et qu'il faisait mieux encore, le bon et brave juge tant de fois maudit et toujours aimé en fin de compte : il les oubliait.
C’est maintenant qu’on va voir quelle était la puissance de Sarcey et combien cet ami du théâtre en France savait inspirer au publie même cette passion pour la scène qui le dévorait. Les jeunes, qu'il encourageait pourtant, se figureront sans doute que lui, parti, l'obstacle est renversé. Ils verront bien qu'ils perdent un conseiller, un oncle parfois grondeur, bon enfant cependant, et la main cordialement tendue. Je dis la main : chez Sarcey, elle n’était pas toujours vide.
La Comédie-Française surtout perd un ami dévoué et le type
le plus parfait et le plus complet de ces vieux habitués dont le coup. d'œil et le suffrage étaient autrefois, pour les comédiens, l’encouragement suprême. ( Vous avez été bien applaudi, ce soir », disait-on à un de ces acteurs d'autrefois, un des plus illustres. Il répondit, comptant pour peu les bravos de la foule : @ Oui, mais le petit coin n'a pas bronché! » Sarcey était, à lui seul, ce petit coin des habitués dont se souciaient jadis et s’inquiétaient les comédiens fameux. Il l’aimait cette noble Comédie qui, devant l'étranger, fait partie de notre gloire nationale. I] l'aimait, la châtiant parfois, précisément parce qu’il l’aimait,
la défendant toujours, avec une ardeur et un dévouement qui touchaïent au cœur le pilote.
Et quel éxemple donne au journalisme ce journaliste qui meurt à la veille du jour où l’Académie va élire un autre journaliste disparu! Jusqu'à la fin, Francisque Sarcey aura travaillé, travaillé par ce besoin d'écrire qui pousse invinciblement les écrivains nés pour ce labeur de chaque jour, de chaque instant. Il me quittait mercredi, pour aller piocher, disait-il. Et ce mot #ravailler, lorsqu'il le disait, il le prononçait gaiement. Le labeur c’était sa vie. Faire un article lui était un plaisir. La dernière fois qu'il s’assit à sa table de travail, il traça, coup sur coup, deux articles. Le soir, il était au théâtre «devant que les chandelles fussent allumées ». Et couché, le lendemain — frappé à mort — il s'inquiétait de « l’article à faire. » —du feuilleton du Temps. Hier encore, hier, quelques heures avant l’étouffement suprême, il se souciait, en vrai journaliste, de l'actualité du matin; demandait, réclamait son gendre, M. Adolphe Brisson, qu'il aimait comme un fils: « Je veux le voir, j'en ai besoin : je ne serais plus au courant! » Il eût pu tenir la plume, ileût écrit certainement. Écrire, parler, agir, c'était sa vie et tout son être débordait de vie, se dépensait en causeries, en conférences, en articles, jetés au vent, en correspondances privées qu'il multipliait, répondant aux lettres, donnant des conseils, lisant des manuscrits, ajoutant à son labeur phblic tout un labeur privé — ignoré, et qui sans doute encore, s’il lui faisait des amis, des obligés, lui faisait des ingrats. Mais quoi! peut-être fallait-il à cette nature puissante cette multiplicité d'efforts et de travail. I1 disait volontiers, lorsqu'on lui conseillait d’enrayer, que l'homme est fait pour obéir à son tempérament et suivre sa destinée. L’impru dence lui était une règle. Il sortait du théâtre en voiture découverte, sans pardessus. Après une soirée passée à écouter un drame il allait causer durant des heures dans un bureau de rédaction. Il aimait à la fois le kome qui sent la bonne odeur des livres bien reliés et la salle de journal où le journaliste hume l’odeur de l’encre d'imprimerie comme un soldat aspirerait la poudre. Il est tombé intact, en pleine puissance, en pleine verve, sep-
tuagénaire enseignant aux plus jeunes le travail, l'amour de la lutte, la force, la volonté, la bonté. Je parlais tout à l’heure de l'Académie française. Je ne crois pas m'avancer beaucoup en affirmant que Francisque Sarcey eût, s’il l’eût voulu, succédé à Émile Augier parmi les Quarante. Son vieil ami, M. Gréard, le poussait beaucoup à se présenter. Sarcey se crut tenu, par un article jadis publié à propos de sa candidature et où il déclarait que sur sa tombe il ne voulait que deux titres gravés : professeñr et journaliste. Qui se souvenait de cet article de renoncement ? Sarcey ne l’oubliait pas et, quelque tenté qu'il fût peut-être au fond de son cœur du juste désir d'aller s'asseoir en une compagnie où sa place était marquée, il poussa le scrupule jusqu’à rester fidèle à cette déclaration que tant d’autres avaient faite avant Jui qui l’ont oubliée. Le journaliste tint parole au journaliste.
Qu'il garde donc devant la postérité ce seul titre glorieux dont il était fier. Ce grand journaliste honorale journalisme, et son nom populaire,ce nom que tout un peuple, à Orange, avant ŒÆdipe roi, acclamait en même temps que celui de Mistral, ce nom du remueur d'idées, de l’articlier admirable, prodigieusement alerte, fécond et entraînant, restera dans l’histoire littéraire de ce siècle. Le Temps ‘aujourd’hui en porte le deuil.
Et c’est pour nous, c'est pour moi comme un deuil de famille. Cette nuit, dans la maison ouverte où, sur le seuil, les reporters groupés attendaient les nouvelles, dans ce logis où tant de débutants suppliants et peureux ont passé, cherchant l'appui et le réconfort; dans cette petite maison d’un sage où le dévouement admirable de la plus dévouée des femmes s'unissait au zèle des amis, des parents, là, à côté du silencieux désespoir des fils, j'ai vu se dresser le fantôme de ma jeunesse, — j'ai revu Sarcey solide, brun, gai, accueillant, se levant de la table où, penché sur le papier, il promenait sa plume cursive et tendant au nouveau venu cette main rude à la fois et loyale — et j'ai senti combien j'aimais l'ami dévoué qui, dans une heure, allait mourir!