JULES CLARETIE
17 mai 1899.
Un homme vient de nous quitter qui était plus célèbre qu'un très grand homme, parce que son tempérament était de telle sorte qu'il respirait continuellement de la vie commune, de la vie publique, de la vie de tous, en parfaite communion de sensations, de sentiments et d'idées avec la majorité de ses concitoyens, et vivant, seulement avec un peu plus d'intensité, la vie sentimentale et intellectuelle de tout le monde. :
I] était né public, il était né foule. Ce que tout le monde allait penser tout à l'heure, il le pensait un instant auparavant, et ce sens spécial, qui était chez lui un don, qu'il ne faisait rien pour se donner ou pour accroître, lui conférait naturellement une autorité immense sur le public.
De là la notoriété conquise du premier coup et l'illustration : très vite acquise, qui n’a subi ni une éclipse ni même un obscurcissement passager depuis quarante ans. De là ce titre de « prince du bon sens » qui lui a été octroyé de trés bonne heure et qu'il a accepté sans se faire prier avec bonne grâce. On n’a jamais bien su ce que c'était que le bon sens ; mais on voit assez facilement ce que c'est que le sens commun, et M. Sarcey avait tellement ce sens-là que le sens commun était, en quelque manière, son sens particulier.
Toutes les manières de s’écarter du sens commun lui étaient odieuses : le paradoxe lui répugnait ; l'ironie l’exaspérait ; il n’admettait rien que penser tout droit et parler tout droit, « comme on parle cheux nous », sans jamais s'éloigner de la façon de penser qui était celle de la majorité des « honnêtes gens », en y
mettant seulement un ton plus vif, une allure plus allègre et
a Ur regie es El ie
une expression puisée aux sources mêmes de la bonne langue...
Avec une telle nature d'esprit, il était clair que M. Sarcey était appelé, par décret nominatif de la Providence, à être journaliste. La vocation était chez lui éclatante. Les hommes voulant impérieusement qu’on leur donne l'opinion qu'ils ont, qu'on leur dicte les idées qui sont en eux et qu’on leur apprenne ce qu'ils savent, le journaliste idéal est celui qui sait exprimer avec netteté l’idée qui flotte, un peu indécise, dans l'esprit du publie, et renvoyer au public, plus précise et plus arrêtée, la pensée que le publie lui a donnée à lui-même. Si Nisard a eu raison en disant que l’art classique consiste à exprimer la pensée de tous dans le langage de quelques-uns, Francisque Sarcey a été l’auteur classique par excellence.
C’est ainsi que, successivement, au Journal de Paris, au Gaulois, sous le second Empire ; au X7ZX® Siècle (d'Edmond About), aux Annales politiques et littéraires, à l’Estafelte, au Matin, au Temps, au Figaro, sous la troisième République, sans compter une multitude de journaux de province, il répandit à foison une foule d'articles petits ou grands où, toujours, une pensée judicieuse, très plausible, très probable, sur les menues affaires du temps, s’affirmait en une très bonne langue, avec une bonhomie franche, avec une aïlure facile, et une imperturbable conviction.
M. Sarcey avait cette très grande force de ne jamais douter de lui pendant tout le temps qu'il écrivait son article, ni peutêtre après ; mais, du moins, pendant qu'il écrivait, c'était certain. Jamais un repentir, jamais une hésitation, jamais un « peut-être », jamais un € et puis après tout... » De-telles ma-
nières lui paraissaient condamnables même chez les autres, et ja-
mais il ne se les serait permises avec lui-même, même par jeu. I] pouvait se contredire; mais ce n’était jamais dans la même phrase, ni dans le même paragraphe, ni dans le même article. De là son immense influence sur le public, qui pardonne tout, excepté qu'on ait une hésitation et qu’on délibère devant lui. Toute manière est bonne en journalisme, excepté celle de Montaigne. Sarcey n'eut rien de cette maniere-là, et c'est avec rai-
son qu'il se réclamait de Voltaire, dont l'esprit de décision et l'affirmation énergique et prompte lui servirent, en tout temps, de modele.
Sa carrière de journaliste proprement dit fut donc très brillante et ce lui fut une grande joie qu’à mesure qu’il approchait
du terme il triomphait de certaines préventions et que, s’il.
voyait se fermer de petites portes, il voyait s’en ouvrir de plus grandes. Éliminé, assez brutalement, d'un journal populaire, il était appelé au Figaro; d'où très longtemps l'hostilité d'un directeur, peu judicieux en cela, l’avait tenu éloigné. Cette revanche fut une des flatteuses aventures de ses dernières années.
Je ne sais trop pourquoi, comme journaliste, il évitait les grandes questions. Il préférait les petits faits, les menues affaires, voire les & questions de mots », qu'il aimait particulièrement, et sur tout cela il écrivait au courant de la plume des articles nets, vifs, prestes sous des apparences de nonchalance et qui pouvaient avoir leur défaut, mais d’où jamais la qualité maîtresse du journaliste, c’est-à-dire le mouvement, n’était absente. |
Mais c'est surtout comme critique dramatique qu’il s’est fait une réputation qui a dépassé, et de très loin, les frontières de France. En cette affaire il était passé maître, et il restera comme le plus sûr des juges et des amateurs de littérature dramatique qui se soient vus en France depuis que le théâtre y existe. Il s’est trompé assez souvent, il s’est contredit quelquefois et pourtant, je répète ma formule, il a été le plus sûr des critiques
dramatiques français, le meilleur en cela étant celui qui se
trompe le moins.
Il devait cette maîtrise, d’abord à son amour profond du théâtre qui n’a jamais connû un instant de défaillance, ensuite à sa connaissance, qui était assez étendue, du théâtre français ancien, surtout de celui du dix-huitième siècle, enfin, à son expérience personnelle qu’on jugera assez grande si l’on réfléchit que depuis quarante ans exactement, depuis 1859, il n’a jamais passé une seule soirée sans aller au théâtre, soit pour une première, soit pour une reprise, soit pour le répertoire, et que sou-
aie
vent il y allait, de plus, en matinée, ce qui fait qu'on peut évaluer à plus de quinze mille le nombre des représentations théâtrales auxquelles il avait assisté.
Du reste, il avait, dès ses débuts, le sens du théâtre, et cette habitude, qu'il a érigée en règle, et qui est excellente pour le pronostic du succès et de l'échec, de ne s'intéresser, au théâtre; qu'à ce qui distingue essentiellement le théâtre de tous les autres arts, c’est-à-dire à l'intrigue et au dialogue. C’est ce qu’il appelait « le théâtre », et, en effet, c'en est, sinon l’essence, du moins le caractère distinctif et comme le signalement, et c’est à quoi le public s’attachera toujours plus qu'à autre chose, résistant toujours au complexe et, à chaque art, demandant plutôt ce qui le constitue différent des autres que ce qu'il peut emprunter aux autres pour s’en enrichir.
D'esprit très net, il démontait admirablement le mécanisme intérieur d'une pièce et mettait le doigt très vite sur le point faible qui devait, au bout de quelque temps, apparaître en pleine lumière et aussi sur telle qualité un peu cachée, mais de fond, qui devait, malgré l'absence de beautés spécieuses, maintenir et ramener une pièce sur la scène.
Par ce talent vraiment extraordinaire, poussé jusqu'au point où il le portait; par sa conscience aussi, sa probité littéraire, qui était capable de condescendance et d’indulgence, mais qui n’oubliait jamais « qu'il y avait un minimum de vérité qu’il devait au public »; par le don, enfin, qui fut chez lui une demi-qualité et un demi-défaut, mais très utile pour la popularité, de penser avec la foule, au théâtre comme ailleurs, et d'être comme un centre où convergeaient naturellement les sensations, mêmeinexprimées, de toute une salle de spectacle, il s'était acquis une immense autorité, devant laquelle on tremblait un peu dans le monde des théâtres, qu'on s'exagérait même et que l’on augmentait en se l’exagérant, et qui, tout compte fait, fut plutôt salutaire, et qui était parfaitement méritée.
I eut de très grandes qualités morales.
, Il était parfaitement incorruptible, ce qui est l'orthographe, sañs doute ; mais, encore, tout le monde ne la met pas.
11 était très bienveïllant aux débutants, aux « jeunes », à la condition qu’ils ne fussent pas arrogants, ce qui diminuait quelque peu le champ de sa bienveillance, mais lui laissait encore un
petit domaine où elle s’exerçait très chaudement. Il était extrô-
mement généreux et charitable, et n’épargnait, en cas d’infortune à secourir, ni ses soins, ni ses peines, ni son argent.
I] était bon, puisqu'il savait pardonner, et puisque, s'il connaissait l’irascibilité, il ne connaïssait pas la rancune. Il attaquait
peu, et, merveilleux de riposte acérée et cuisante quand on l'at-
taquait, homme tout nouveau alors et qui se dépassait lui-même brusquement de vingt coudées, encore, même dans ces coups de boutoir terribles dont quelques poitrines sont restées trouées, il avait un geste de bonhomie et un air de belle humeur qui montrait qu'il était de ceux qui pardonnent, non seulement les bles-
sures qu'ils reçoivent, mais, ce qui est plus rare, celles qu’ils font. .
Il avait un art, ou plutôt un don, bien enviable, de tourner même ses défauts, sinon en qualités, du moins en bonnes grâces. I] était assez vain, et il fallait absolument qu’il parlât de lui; mais il en parlait avec une naïveté aimable et dont personne ne pouvait être désobligé et qui donnait plutôt le désir de le connaître qu’elle n’inspirait de l'éloignement à son endroit. Il n’était pas tout à fait insensible à la flatterie, et c'est par où on a pu, peut-être, un peu l’exploiter, mais il ne la provoquait point et, s’il l’acceptait assez volontiers, il ne s’en emparait point impétueusement pour y ajouter. Il faut tenir compte de ces nuances.
Très fier avec un peu de timidité, qu'il avouait de fort bonne grâce, il se déroba à ces honneurs qui sont très recherchés, qui font un vif plaisir quand on les obtient, une beaucoup plus grande peine quand on ne les obtient pas et Le somme toute, font surtout qu’on vous discute.
Si, comme j'aime à le répéter, l'art de la vie est de faire de la vie un objet d'art, il n’a pas mal dessiné la sienne. Il a travaillé formidablement un demi-siècle; il s’est fait dans trois carrières : journaliste, conférencier, critique dramatique, un nom très illustre ; il n’a eu qu'une ambition : mourir en travaillant, la
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