LA COMÉDIE-FRANÇAISE A VIENNE
À Vienne, le spectacle commence et finit de très bonne heure. Oh ! que cette mode est plus agréable que la nôtre, et comme je voudrais qu’elle s’introduisit chez nous, ou plutôt que nous y revinssions. Car c’est ainsi que les choses se passaient à Paris au siècle dernier. On dînait à midi, on goûtait à cinq heures, le spectacle s’ouvrait à six ou sept heures, et l’on rentrait chez soi à dix pour souper avant de se mettre au lit.
Nous nous rapprochons insensiblement de ces mœurs. Voici que le déjeuner parisien est reculé à midi et demi; le five o’clock remplace le goûter de nos pères. Le mot est changé ; c’est la même chose au fond. Nous dînons à huit heures ; dans une dizaine d’années nous dînerons à neuf ; comme les théâtres ne peuvent indéfiniment reculer l'heure de l’ouverture, il faudra bien, à moins de périr, qu'ils se résignent à resserrer leurs représentations entre le Jive o’clock et le dîner, qui sera devenu le souper.
Cette révolution dans les mœurs parisiennes s’accomplira plus prochainement qu’on ne croit, eb peut-être la verraije! J’en serais bien content; car voilà tantôt quinze ou vingt ans que j’ai attaché ce grelot et n’ai cessé de le faire
sonner. Je ne me doutais pas moi-même combien j'avais raison ; je m’en suis convaincu à Vienne.
A cinq heures, on à fini ses affaires. il faut bien que cela soit possible, puisqu'il en va de même à Londres, et, me dit-on, dans les autres capitales de l’Europe. Les Anglais sont aussi laborieux que nous; ils ont autant d’affaires à expédier ; ils abattent autant de besogne. Comment ne trouvons-nous pas moyen d'arrêter, comme eux et comme tous les autres peuples, le travail à cinq heures? Pourquoi notre journée n’est-elle finie que deux heures plus tard ?
Si vous saviez comme on écoute une pièce de théâtre d’un estomac plus léger et avec une attention plus allègre de sept heures et demie à dix heures ! Comme le public n’est pas retenu par les nécessités du dîner en ville, il arrive à l'heure ; point de ces retardataires qui font lever, pour regagner leur place, toute une rangée de fauteuils, qui troublent le spectacle et interrompent l’émotion. On est frais et dispos; à dix heures, dix heures et demie au plus tard, on est libre, les uns rentrent vertueusement à la maison, les autres se répandent dans les lieux de plaisir, qui sont très nombreux et très variés à Vienne et l’on peut, après avoir fait la fête, regagner son logis à l’heure même où, chez nous, on sort du spectacle épuisé de chaleur et de fatigue, et l’on cherche en maugréant un fiacre.
La vie du soir est bien mieux entendue ici qu'à Paris ; mais patience : nous y viendrons! L’heure du dîner, qui, tous les huit ou dix ans, par un progrès fatal, recule à Paris d’une demi-heure, nous y achemine doucement, sans que nous y prenions garde.
Nos comédiens ont eu, les deux premiers jours, le tort de commencer à huit heures. Pourquoi ne pas se conformer aux usages des pays où l’on se trouve? Je l'ai
bien vu le premier soir : vers dix heures, le public a été pris d’impatience. Les archiducs, qui avaient peut-être du monde à souper, ont quitté leur loge; nombre de spectateurs se sonb écoulés discrètement, à l’anglaise. Ils avaient faim, et ventre affamé n’a pas d'oreilles.
Elle à été bien belle, cette première représentation. Toute l’aristocratie de Vienne était là; beaucoup de jolies femmes. Les Viennoises sont presque tontes de physionomie animée et piquante ; les hommes n’ont rien de cette lourdeur qu’on prête, chez nous, aux Allemands. Ils sont vifs, empressés, aimables. T1 semble que, chez eux, il y ait de la cordialité dans l'air. Je me serais cru à Paris, en une soirée de gala.
Nos comédiens avaient choisi, pour inaugurer leur semaine, une pièce bien dure à comprendre pour un public étranger : les Femmes savantes, de Molière. C’est Claretie qui leur avait donné ce conseil, ou plutôt intimé cet ordre. Il ne vous est pas permis, leur avait-il dit, emportant à Vienne le nom de la Comédie-Française, de ne pas débuter par un chef-d'œuvre de Molière. Molière c’est notre. Shakespeare, c’est le dieu de la maison.
Au reste, il s’est trouvé que les Berlinois avaient fait un raisonnement analogue, car ils avaient ouvert par une pièce de Gœthe; c'était chez eux respect pour le nom du grand poète plus que confiance dans le succès qu’aurait son œuvre. Elle n'en avait eu aucun. Les Viennois — il est vrai qu'ils étaient peu nombreux — avaient bâillé à bouche close, bien qu'ils comprissent parfaitement la langue de Gœthe qui est la leur.
Je n’ai pas besoin de dire qu’ils savent moins le français. Tous ceux que j'ai eu l’occasion de rencontrer le comprennent beaucoup, le parlent peu ou prou ; quelques-uns
très aisément et très purement. Maïs on peut savoir le
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français et ne comprendre qu’à demi la langue des Femmes savantes ou du Misanthrope. Voyez même qu’en France on n'entre dans l'intelligence de ces vieux textes que si l’on a été dressé à les bien entendre par une éducation qui est fort longue. Il faut avoir fait ses études classiques pour goûter pleinement les Femmes savantes. On ne peut pourtant pas demander à des étrangers, qui n’ont appris de français que ce qu'il en faut pour lire couramment les romans du jour, cette initiation préalable qui n’est même déjà plus si commune chez les Français d’origine.
J'ai été cependant surpris et charmé de l’attention soutenue qu'ils ont prêtée à l’œuvre de notre vieux maître et de l'intelligence avec laquelle ils l'ont applaudie. Il y avait bien dans ces applaudissements, si répétés et si nourris, un parti pris évident de sympathie courtoise et, franchement, nous ne pouvons leur en savoir mauvais gré. Mais je vous assure qu’il était très facile de voir, à travers ces démonstrations, les endroits qui leur ont plu davantage et ceux qu’ils ont trouvé plus faibles; le lendemain, je me suis fait traduire les appréciations des journaux. Eh mais! savez-vous qu’on n'aurait pas vu plus juste à Paris et que les réserves qu'ils ont indiquées sans y insister autrement sont précisément celles que nous eussions faites. On a bien du goût et bien de l’esprit à Vienne. Vraiment, quand je compare la compétence avec laquelle ils parlent de notre théâtre, eb notre ignorance du leur, j’entre en confusion et Je rougis de honte. Et ce qu’il y a de plaisant, c’est qu'avec cela nous nous en faisons accroire! On apprend la modestie à voyager.
‘La représentation, sans être parfaite, a été digne de la Comédie et n’a pu qu’accroître son prestige. Vous pensez bien que je ne vais pas ici marquer les trous et les défaillances; ce n’est pas par crainte de les révéler aux Viennois.
Ils sont aussi malins que nous; ils les ont fort bien vus, et ils les ont discrètement soulignés. Mais ce m'est une besogne plus agréable, en pays étranger, de louer après eux ce qui leur a paru vraiment digne d’admiration ou d’estime. | C’est M'° Bartet qu’ils semblent avoir le plus appréciée. Elle jouait Armande. Il est vrai qu’elle y a été merveilleuse ; c’est la perfection classique, dans ce qu’elle a de plus idéal, avec un ragoût exquis de modernité. Bien que la voix ne soit pas des plus puissantes, on n’a pas, dans ce grand vaisseau, perdu un mot de son rôle, tant l’articulation chez
elle est nette, tant elle donne d’accentuation aux nuances
les plus fugitives du texte. Nous pouvons avec orgueil présenter aux Allemands son impeccable diction comme un des spécimens les plus purs de ce bel art de la déclamation, qui a été si longtemps l’honneur de notre théâtre.
M'° Fayolle, qui possède, elle aussi, une articulation excellente et qui détache les mots à l’emporte-pièce, a obtenu, elle aussi, un gros succès dans le rôle de Bélise, et M: Kalb, avec son visage réjoui et sa voix mordante, à beaucoup amusé dans Martine.
Passons aux hommes. C’est Leloir dont le jeu semble avoir le plus intéressé le public viennoïis.
C’est une remarque que j'avais déjà faite, 1l y a bien des années, quand je suivis la Comédie-Française à Londres. Il se produit des déplacements de réputation qui sont très curieux, Tel artiste que nous tenons en grande estime et qui occupe chez nous le premier rang passe à peu près inaperçu à l'étranger : en revanche, ce nouveau public déniche des mérites dont nous ne nous étions pas avisés et les jette tout à coup en pleine lumière.
Nous n’avions certes pas attendu le jugement des Viennois pour reconnaître le talent de Leloir; voilà dix ans
qu'avec une insistance infatigable je signale ses progrès constants aux connaisseurs. Mais, enfin, il n’était pas encore un de ceux dont le nom accroche l’œil sur l'affiche. A Vienne, il à été — me disent ces messieurs — déclaré favori. Va pour favori, j'en suis enchanté, parce que je lPaime beaucoup et le regarde comme une des espérances de la maison.
I est bien probable qu’il doit une bonne part de ce succès à la netteté de son articulation. La jeune école s’imagine avoir fait une trouvaille merveilleuse de parler sur la scène comme on parle dans la vie (quand on parle mal) en mangeant la moitié des mots; je ne saurais trop répéter et montrer par trop d'exemples combien c’est là une erreur fâcheuse, puisque ce bafouillement — c’est le terme technique — gâte au public tout le plaisir du spectacle, en le forçant de deviner, l’esprit tendu comme l'oreille, ce qu’il lui est impossible d’entendre.
C’est Febvre qui faisait Clitandre. Les Viennois ont chez eux un artiste qui jouit d’une grande réputation, M. Sonnenthal. M. Sonnenthal a débuté dans l’emploi des jeunes premiers, qu'il a tenu durant de longues années avec éclat et qu'il garde encore dans un âge assez avancé. Son public qui l’a vu vieillir lui passe aisément de n’avoir plus la jeunesse et la vivacité des personnages qu’il représente. Il est parfaitement admis que nous avons envers Febvre la même condescendance, que nous lui pardonnons de n’avoir plus la verdeur d’aspect et la légèreté de mouvements qu’exige le rôle de Clitandre. Il le joue avec autorité et adresse, en comédien expert. Truffier a beaucoup amusé dans Trissotin.
Les Viennois interrompent rarement le spectacle pour applaudir. Mais, après chaque acte, ils battent des mains, et l’on peut juger du plaisir qu'ils ont éprouvé par l’intensité du bruit qu'ils font et par le nombre des rappels. Nos
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artistes ont été rappelés deux et trois fois à chaque acte, et si le succès a été moins bruyant après le dernier, c’est que l'heure du souper pressait tout le monde et qu’on avait hâte de s'en aller.
J'étonnerai sans doute mes lecteurs parisiens si je leur dis que ce qui réussit le mieux c’est le Scribe, dont les ouvrages, traduits en allemand, figurent souvent sur les affiches. Savez-vous quel est, de tous les spectacles promis par la Comédie-Française, celui pour lequel les feuilles de location se sont emplies dès le premier jour, si bien qu’il ne reste plus à cette heure une place à louer? C’est Adrienne Lecouvreur.
Quand Febvre, à Paris, soumit son projet à une personne qu’il est inutile de nommer, il paraît qu’en voyant Adrienne Lecouvreur y figurer, elle sursauta : « Vous n’allez pas leur jouer ça! » s’écria-t-elle. Elle ne se doutait pas que ça, c’ébait justement ce qui pouvait le mieux plaire à ce public, parce que c’est un public amoureux du théâtre qui va au théâtre pour y chercher le plaisir du théâtre, Scribe le donne toujours ; il ne donne que cela, mais il le
donne joliment et en plein. Au reste, si vous croyez, messieurs les beaux esprits, que Scribe ait perdu, même en France, toute son action sur le grand public, vous vous trompez étrangement. Oui, sans doute, il est convenu, parmi quatre ou cinq mille Parisiens parisiennant, que l’on doit bannir Scribe et que c’est la marque d’un petit esprit que de s’y amuser; je suis avec Larroumet et Brunetière un des rares amateurs qui aient le courage d’avouer le plaisir qu'ils y trouvent et d’en reconnaître l’extrême mérite. Mais nous avons pour nous la foule. Quand on a remonté, malgré soi et sans y compter, Adrienne Lecouvreur à la Comédie-Française, on a été stupéfait de voir, après la première bordée de rires méprisants et d’aigres récr imina-
tions tirée par la critique, le public qui paie affluer et emplir la salle quarante ou cinquante fois de suite. Et il en sera toujours de même quand on reprendra quelques-unes des bonnes œuvres de Scribe, avec une interprétation qui la fasse valoir. Il faudrait la donner sans convier à la première représentation le public spécial de ces solennités, dont le siège est fait et qui croit prouver son bon goût en haussant les épaules.
— Mettez-nous à la porte, disais-je à Claretie, et adressez-vous tout de suite au public payant : vous pouvez être sûr qu'il paiera pour voir Bertrand el Ralon remis à neuf ou la Camaraderie.
La situation, voyez-vous, je ne dirai pas : « Il n’y à que cela au théâtre » : il y a bien d’autres choses encore, et j’y suis sensible, quoi qu’on glose tout comme les camarades ; mais c’esb le moyen le plus puissant qu’on y possède pour intéresser, émouvoir et charmer la foule. Il est absurde d’en
faire fi. Peut-être aussi est-il plus facile de dédaigner les
situations que d’en trouver de nouvelles.
30 mai 1892,