‹ La critique et les lois du théâtreChapitre 52 sur 58 · LA PUDEUR BRITANNIQUE · texte numérisé non relu

LA PUDEUR BRITANNIQUE

— Vous auriez peut-être mieux fait, me disait un de mes confrères d’outre-Manche, de n’apporter ici aucune de vos tragédies classiques. Elles ne seront ni comprises ni goûtées.

Et comme je lui objectais le succès de la grande Rachel et de Sarah dans tout le répertoire :

— Oh! me dit-il, Sarah ne joue guère à l'étranger ; elle y porte plutôt les drames de Sardou. Il est vrai que Rachel a imposé votre Corneille et votre Racine en Europe. Mais c'était Rachel qu’on allait voir et entendre comme c’est Sarah qu’on va entendre et voir. On ne peut rien conclure de l’empressement qu’elles ont excité en faveur des œuvres de vos grands classiques qui restent pour nous lettres closes.

Je lui demandai si le public anglais mettait Molière dans le même sac.

— Vous ferez bien, me dit-il en souriant, d’en jouer le moins possible.

Et comme je lui objectais le plaisir avec lequel on sem-

blait, l’autre soir, avoir accueilli le Malade imaginaire : Je ne sais si ce plaisir était aussi réel, me dit-il, qu’il a paru être vif. Je connais trop notre noble public pour croire qu’il se soit franchement amusé de ces indécences. Maïs il était convenu en quelque sorte que l’on devait faire honneur à Molière et tout lui passer. On lui en a passé plus même qu'il n’en avait mis.

— Qu’entendez-vous par là ?

[1 me conta alors une anecdote bien plaisante. Vous savez que, dans la cérémonie, le malade imaginaire dit en latin macaronique, que, s’il entreprenait de donner des

louanges au professeur de la faculté qui vient de le recevoir, ce serait :

Ajoutaré des étoilas au cielo,

Des ondus à l’océano, Des rosas au printano.

Coquelin Cadet, pour faire une allusion spirituelle et aimable, trouva bon d’intercaler dans ce couplet un vers de sa façon, et il dit, avec un sourire gracieux :

Des english Ladisas à Londino.

Le diable est que la syllabe as ou ase, je ne sais, exprime en anglais juste cette partie du corps que le malade imaginaire exhibe à M. Fleurant. Vous voyez le sens que prenait ce petit membre de phrase. Je m'étais bien aperçu d’un je ne sais quel frémissement dans le public à cet endroit, mais javais cru que c'était un signe de remerciement. Chez nous, tous les soiristes auraient fait des gorges chaudes du malencontreux incident. Ici, on est plus sérieux. 1] n’y à qu’un petit journal satirique qui ait relaté le fait.

Cadet, lorsqu'on lui a révélé sa méprise,en a beaucoup ri et l’un de ses camarades a dit avec une gravité comique :

— Voïlà ce que c’est que d’ajouter au texte de Molière. I] se venge.

Aux observations de mon confrère sur le choix des pièces à donner, je répondis que la Comédie-Française n’allait pas à Londres uniquement pour attirer la foule, mais pour plaire à un petit nombre de délicats et les familiariser avec des pièces que tous les connaisseurs en notre pays tenaient pour chefs-d’œuvre. Le souci de la recette était sans doute une considération qui avait son poids, mais ce n’était pas précisément dans le but de gagner de l’argent que nos

comédiens étaient venus en Angleterre.

19 juin 1893.

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