Discours de combat, Îre série: Le besoin de croire
C’est la grande vertu sociale du christianisme qui avait d’abord frappé Brunetière ; son vif souci d’action sociale et morale trouvait dans notre religion sa meilleure satisfaction. “ Tout chemin qui monte mène à Dieu ”, disait Le Play. Et d’ailleurs, Brunetière avait une trop grande pénétration d'esprit Pour ne découvrir pas un jour que si le christianisme a tant de vertu sociale, c'est qu’il porte en ses dogmes et en ses préceptes une lumière de vérité, et une force de vie que Dieu seul peut communiquer.
Brunetière voulut, sans tarder, et avant même d’avoir accompli l'acte décisif de l'adhésion pratique à la foi, se faire l’apôtre de sa conviction nouvelle. Et l’on sait avec quelle joie l'Église de France vit se dresser tout à coup ce champion inattendu de sa cause. Brunetière mit à défendre la vérité catholique toute l’éloquence merveilleuse qui décuplait le pouvoir de son esprit. Sa voix impérieuse, et grave, son geste expressif et autoritaire, son regard chargé de vives étincelles, sa phrase imposante, longue, compliquée d’incidentes où se répandait en se jouant la pensée de l’orateur, la dialectique sobre, serrée, enveloppante et étreignante du discours : tout cels
qui avait jadis tenu sous le charme et comanie 4 Li]
176 LA CRITIQ"E LITTÉRAIRE AU XIXe SIÈCLE
auditoires académiques, servait maintenant à l’illustration de la foi, jetait aux quatre coins de la France le cri victorieux du converti, provoquait dans le camp délaissé des colères ‘1 ‘es dépits, fortifiait les âmes hésitantes, réconfuait les militants, promettait à l’Église les conquêtes irrésistibles d’un fécond apostolat. Hélas! Dieu dont les grandes âmes ont besoin, n’a pas besoin, lui, de nos fragiles concours. Et la voix puissante de Brunetière, éteinte tout à coup par une affection grave, cessa de retentir. La maladie arrêtait en pleine vigueur l’athlète qui se promettait tant de combats.
Oecupé à répandre tantôt ses idées religieuses et tantôt ses doctrines littéraires, Brunetière venait d'entreprendre une grande Histoire de la Littérature française classique, qui devait être le monument définitif de son œuvre de critique ; il n’en put composer que les premiers livres ; et il corrigeait les épreuves de la huitième série de ses Études oritiques, quand la plume tomba de ses mains.
L'année 1906, où il mourut, fut, en vérité, une année de deuil pour les lettres et pour l’Église de France.
TAINE ET BRUNETIÈRE 177 mm C'est le sort des rudes travailleurs de brûler trop vite leurs énergies. Mais quand ces énergies ont été profondes et bienfaisantes, il en reste comme une flamme qui brille encore sur les tombeaux. Brunetière, en vérité, n’a Pas cessé de vivre ; et sa pensée fait encore de la lumière. 1] reste dans les souvenirs de ses contemporains comme l’une des âmes les plus puissantes et les plus rayonnantes de la fin du dernier siècle. Et nous concluons cette leçon, en rendant à son œuvre de critique littéraire cet hommage qu’elle fut, malgré ses excès systématiques, le plus substan-
tielle, la plus féconde, la plus chargée de jugements et de doctrines, la plus éloquente et la plus écoutée qu'ait entendue le dix-neuvième siècle.
5 février 1918.