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Propos littéraires, 3e série

220 LA CRITIQUE LITTÉRAIRE AU XIXE SIÈCLE re tôt le professeur des cours fermés, le maître des étudiants, l’homme qui se livre avec abondon à un auditoire familier, jeune et attentif, qu'il fallait voir et entendre. Sans cérémonie, assez mal habillé, les cheveux en désordre, le regard clair sous un front saillant, la tête légèrement relevée, les mains jointes et agitées, et un petit sourire aux lèvres, quand il avait à lancer quelques paradoxes, Émile Faguet expliquait avec une originalité inépuisable, avec une abondance méthodique, toujours avec bon sens, et parfois avec des trouvailles pittoresques d’expressions ses chers classiques : les Pensées de Pascal, les Caractères de La Bruyère, les Fables de LaFontaine, une comédie de Molière, ou la Princesse de Clèves de Madame de Lafayette.

Je crois bien qu’il lui arrivait quelquefois de ne pas préparer sa leçon. Et ces matins-là, la toilette paraissait avoir été plus sommaire ; et la mine du professeur était d’abord un peu renfrognée. Mais alors quel plaisir que de voir Faguet aux prises avec un texte qu’il n’avait pas assez étudié chez lui, et faisant sous le regard des élèves le travail de préparation qu’il aurait dû faire en sa chambre. Il y

avait bien d’abord des explications un peu ternes;

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mais aussi quelles hésitations ingénieuses, quelles Phrases heurtées et pruder:!cs, puis auelle joie dans son regard, quels éclairs dins l'espait et quels a Parte triomphants, quand er£r il avait trouvé la pensée neuve qu'il cherchait, le mot décisif qu’il avait poursuivi ! De toutes ces leçons, je crois bien que ce sont celles-là qui nous étaient le plus utiles. Nous

assistions aux recherches et aux méditations du maître.

C’est peut-être surtout dans ce travail de l’ensei- &nement que Faguet a contracté l’habitude, chez lui dominante, d’analyser des idées, de les presser, de les retourner, de les discuter, habitude qui a fait de sa critique une critique très spéciale, où l’auteur ne

s’applique qu’à examiner des jugements, à disserter

sur des opinions, à contester ou renforcer des raisonnements, à disséquer et reconstruire des esprits, De l’écrivain qu’il étudie, il ne fait guère connaître autre chose que sa pensée et son âme. Il en fait un portrait très vivant, et très ressemblant un portrait intellectuel.

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Il ne s'inquiète pas beaucoup de la biographie de ses auteurs; ce n’est pas un chercheur de petits faits, et d'histoires, comme Sainte-Beuve ; il ne fait pas profession d’érudition comme Brunetière. En réalité, il n’aime pas toutes ces accumulations de renseignements, toutes ces fiches pédantesques, qui le pourraient trop éloigner ou distraire du texte qu’il étudie. Les biographies qu'il a faites n’ont rien de bien attachant, et il ne s’est pas soucié de les faire plus vivantes. Il n’a besoin de la vie d’un homme que ce qui est strictement indispensable pour expliquer sa pensée. C’est sur cette pensée elle-même qu’il concentre son effort ; et nul peut-être n’a mieux réussi à entrer dans l'esprit d’autrui, à y rechercher, à y saisir les idées, à les scruter et à les éprouver, à les démonter comme les pièces d’un mécanisme, à les isoler pour les mieux étreindre, puis à les grouper, à les assembler, à les systématiser pour en montrer la valeur constructive. Et ainsi, après avoir capté tous les éléments intellectuels d’une âme, après en avoir démélé toutes les forces et toutes les faiblesses, il ramassait ces traits épars, il les ordonnait, il les composait, il dressait en lumière vive un portrait

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où l’âme presque toute seule, mais nette et bien définie, paraissait au regard du lecteur.

Et de tels portraits intellectuels font, dans l’œuvre de Faguet, la galerie la plus variée, la plus instructive, la plus disparate qui soit. Les classiques français et les grands écrivains du dix-neuvième siècle y occu-

pent une place d'honneur, mais ils y sont venus tour à tour, et ils y ont été crayonnés seulement, ou dessinés avec fermeté, tous les contemporains qui ont mérité l'attention de Faguet, et sur lesquels il a jugé bon de dire son sentiment.

Et parmi ces portraits qui honorent le plus le talent d’Émile Faguet, il faut placer les Politiques et Moralistes du dix-neuvième siècle. Les trois volumes qu’il a consacrés à ces études comptent parmi les plus pénétrants de l’auteur.

Dès le début de sa carrière, en composant son Dixhuitième siècle, M. Faguet avait montré une inclination visible pour les questions morales ou politiques. Il y est revenu à loisir dans ces Politiques et Moralistes où il analyse la pensée des philosophes de son siècle. Madame de Staël, Joseph de Maistre, Auguste Comte, Ballanche, Sainte-Beuve, Hippo-

lyte Taine, Renan, posent tour à tour devant le cris

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tique qui se complaît évidemment à tourner et retourner leur pensée philosophique, à exposer et juger leurs systèmes de morale ou de gouvernement politique. Émile Faguet prit le goût le plus vif à ces sortes d'enquêtes ; il parut même délaisser pour elles la pure critique littéraire, et il se mit à publier sans compter ces ouvrages qui s'appellent : Politique comparée de Montesquieu, Voltaire et Rousseau, Le Libéralisme, lAnticléricalisme, le Socialisme en 1907, le Pacifisme, le Féminisme, la Démission de la morale, les Préjugés nécessaires, le Culie de l’Imcompétence, les Dix commandements, qui constituent l’ensemble assez incohérent des doctrines, ou plutôt des opinions de Faguet.

Nous n’avons pas à pénétrer dans cette œuvre où le critivue s’est fait moraliste ou sociologue. Les amis même de Faguet, et ses admirateurs n’ont pa: manqué d'observer comme son intelligence qui : voulu s'appliquer à trop de choses, a perdu en con sistance et en pénétration ce qu’elle paraissait gagne en étendue. Il n’y a guère de sujet, où Faguet, soi dans ses livres, soit dans ses articles, soit dans se feuilletons, n’ait voulu dire son mot, n’ait promen

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JULES LEMAITRE, LE PÈRE LONGHAYE, etc. 225 ————— son esprit. On à dit avec raison qu’il était “ le plus brillant représentant du genre touche-à-tout, *”: Sa curiosité incessante s’est portée, vers la fin de sa vie, sur tous les objets de la pensée, et il a prodigué sur tout cela non seulement une prose trop hâtive, mais aussi un scepticisme déprimant. Et cette partie de son œuvre est dangereuse, parfois dissolvante. Jamais M. Faguet ne s’était tant amusé avec les idées. Il les tournait en paradoxe ; il les aiguie sait en épigrammes ; il les burinait en axiomes ; ou bien, il en faisait des balles à jouer qu’il lançait avec souplesse comme fait au jeu de paume un gymnaste élégant. Au moment où vous le croyiez sérieux, et convaincu, et persuasif, il s’esquivait, il vous échappait par un mot spirituel, par une énormité inattentue, par une distinction de sophiste, par un peut-être déconcertant, ou encore il vous éblouissait en vous étourdissant par un feu d'artifice de son esprit déclanché. On ne compte pas toutes les pétarades que fit au nez de ses lecteurs ce philosophe touche-àtout.

L’un de ses admirateurs, M. J oseph Ageorges, écrivait au lendemain de la mort d’Émile r'aguet :

“ Cette intelligence tourna en roud sur la piste des

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