La Critique religieuse chez Cicéron
1°. — De l'éclectisme de Cicéron. — Tranquillité et équilibre de son âme. Son esprit critique, son bon sens et sa haine des exagérations.
Il", — Cicéron, les académiciens et leur probabilisme.
111°. — Voie moyenne : Systématisation du scepticisme de Pyrrhon.
iv". — Carnéade : impuissance de la raison ; une vérité probable est nécessaire.
v*^. — Rapports de Cicéron avec Carnéade.
On sait que Cicéron a été à la fois homme d'Etat et philosophe ; dans ses actes gouvernementaux il s'écartait de ses opinions philosophiques quoiqu'il reconnût leur valeur théorique ; mais dans la société de ses amis et même dans ses ouvrages il exprimait sa pensée intime et complète telle que son esprit philosophique la lui découvrait.
Je ne parlerai pas, dans cette thèse, de Cicéron homme d'Etat :-on sait qu'il soutint avec fermeté et sincérité les croyances établies dans sa patrie, croyances qui furent la base sur laquelle se fortifia cette République Romaine indestructible durant tant de siècles ; je n'entends l'étudier qu'au point de vue de la grandeur de sa pensée philosophique, indépendante et affranchie de ses préoccupations gouvernementales. Son esprit subissait volontiers les influen-
ces du dehors ; elles le portaient à la controverse qui perce dans ses traités théologiques : le « DE NATIJRA DEO- RUM », le <( DE DIVINATIONE », le « DE FATO » et quelques autres moins importants.
Avant d'entrer à fond dans la controverse de Cicéron il importe de rappeler son éclectisme, de parler de ses rapports avec les philosophes contemporains et enfin d'apprécier l'influence que la Société Romaine a pu avoir sur sa philosophie.
I.) Tout en cherchant par ses traités à ébranler les théories stoïciennes, Cicéron s'efforce cependant de ne pas prendre le contrepied absolu du stoïcisme comme le firent les Epicuriens ; il garde un ton modéré, la tranquillité de l'âme et une froide raison : « Efficienduni autem est ut adpetitus rat'ioni oboedlant eamque neque praecurrant nec propter pigritiam aut Ignaviam deserant, sintque tranquilli atque onini animi perturbatione careant : ex quo elucebit omnis constantia omnisque inoderatio » (i).
Durant toute sa vie il fut fidèle à ces principes et conserva cette attitude : regarder les choses du haut de la philosophie et chercher la vérité basée sur les meilleurs arguments. Il dégageait de leur obscurité les pensées des philosophes grecs et les mettait en lumière ; son esprit avait en effet les qualités romaines, mesure et pondération, et Cicéron ne cessa de critiquer les adeptes des doctrines extrêmes. Stoïciens ou Epicuriens. Où le bon sens de Cicéron apparaît le plus, c'est dans ses traités philosophiques oii les épicuriens et les stoïciens qu'il fait parler combattent les opinions de leurs adversaires.
(i ) De OFF. I. 29.
V Grâce à sa critique toujours étayée d'arguments irréfutables, Cicéron avait le droit d'être fier de son bon sens \ et de sa raison, et pouvait par suite rester assez indifférent \ aux opinions étrangères. Par nature et par tempérament il \ était libre de peser d'un esprit réfléchi et avec une égale ) modération les théories opposées, et d'en tirer une synthèse / éclectique plus proche de la vérité.
Cicéron n'aimait pas les exagérations ; s'il a parfois poussé ses discours à l'extrême, la violence n'était chez lui qu'exceptionnelle : les doctrines du probabilisme et de la vraisemblance répondaient mieux à la nature de son esprit.
II.) Par sa raison impartiale, il se sentait en pleine communion d'idées avec les Académiciens qui étaient les éclectiques de son époque.
Dans l'éclectisme, en effet, la raison cicéronienne se trouvait satisfaite et comme chez elle, et pouvait chercher le vrai universel. Les Académiciens apprenaient à Cicéron à être modérés. Si nourris, élevés, puis vieillissant dans l'éclectisme, ils discutaient une question aussi brûlante que la Religion, ils ne le faisaient très probablement que dans le but d'apaiser les esprits extrêmes et par suite incapables de rester calmes sur le terrain critique. Ils continuaient pour la plupart, à suivre la voie modérée nécessaire à une raison impartiale et universaliste. Par sympathie pour leurs idées, il composa ses « Academicee » ou « Academicae questiones » ; ouvrage composé de deux livres, qui contient en résumé l'histoire entière de la philosophie grecque, de Socrate aux membres de l'Académie Ancienne.
Dans cet ouvrage, Cicéron laisse entrevoir pour la pre-
niière fois son opinion comme Probabiliste ; il n'affirmera jamais rien, mais choisira une voie moyenne entre les opinions extrêmes ; c'est la pensée qu'il exprime dans le (( DE NATVRA DEORUM ». » Qua quidem in causa et benevolos obiurgatores placare et invidos vituperatores confutare possumiis, ut alteros reprehendisse paeniteat, alteri didicisse se gaudeant ; nain qui admonent aniice, docendi sunt, qui ininiice insectantur, repellendi » (i).
III.) Cette voie moyenne qu'il a choisie, il la poursuivra, et à travers maints détours sa direction restera la même jusqu'à ce qu'elle aboutisse à cette étape probabiliste de sa philosophie, étape que je me propose d'étudier dans ma^ thèse.
L'origine et l'organisation en système du Scepticisme sont attribuées à Pyrrhon, philosophe grec (365-2 75) qui vivait au temps où se fondèrent les Ecoles Stoïcienne et Epicurienne. Rappelons quelques-unes de ses pensées pour mieux nous pénétrer de son esprit (a). Sa conception de l'éclectisme reposait sur une fusion de systèmes différents destinés à serrer la vérité de plus près. Selon lui, si les sentiments et la raison pris séparément trompent, on doit encore bien moins espérer atteindre à la vérité en les associant. La conception de la vérité ne nous représente pas les choses telles qu'elles paraissent ; toutes les opinions même morales, sont conditionnelles et ne sortent pas de la nécessité naturelle. Pour cette raison, on peut soutenir également et défendre deux opinions opposées entre elles, chacune ayant même valeur, aussi ne doit-on pas afQimer
(i ) De Nat. Deor. I. 3.
(2) Ch. Waddington. — Pyrrhon et Pyrrhonisme.
CICERON HOMME D ETAT ET PHILOSOPHE g
mais s'abstenir de tout jugement, car nous ne savons rien des choses et elles sont pour nous indifférentes (i).
On peut comprendre dès lors combien le probabilisme était déjà, à l'époque de Pyrrhon une arme puissante contre les dogmatistes dont il modérait les affirmations, et qu'il mettait en garde contre les opinions trop arrêtées.
IV,) Carnéade, le principal adversaire des stoïciens montre combien le jugement humain est peu apte à nous permettre d'établir une distinction entre le vrai et le faux : « Res enim nulla est, de qua tanto opère non soliini indoctl, sed etiam docti dissentiant, quorum oplniones cuni taux variae sint tamque inter se dissidentes alteruni fieri profecto potest, ut earum nulla, alteruni certe non potest, ut plus una vera sit » (2).
Et non seulement il soutient la théorie de l'incapacité où se trouve l'intelligence humaine de vérifier les faits, mais il attaque aussi cette thèse : « que l'on pourrait garantir la vérité par le développement perpétuel de la pensée logique » (3).
Il montre enlin que chaque preuve, pour être vérifiée avec certitude, exige une nouvelle preuve qui à son tour en demande une autre, et ainsi de suite jusqu'à l'infini, car il n'y a jamais certitude immédiate.
Nous savons toutefois que Carnéade soutenait en public seulement cette impossibilité absolue d'arriver à la vérité et que dans ses discussions et ses polémiques avec ses disciples il admettait au contraire la probabilité d'une vérité. Il reconnaissait que dans la vie pratique la théorie de
(i) Windelband, Geschichte der Antiken Philosophie S 48.
(2) De nat. deor. I. 2.
(3) Windelband 5 'j8.
la négation universelle était pernicieuse. Pour pouvoir agir, l'homme doit partir d'un concept préalable et s'il renonce à la vérité il est forcé de se servir du Probabil isme, c'est-à-dire de ce qui lui paraît le meilleur dans le plus grand nombre de cas et le plus impossible à réfuter : certe non potest, ut plus una vera slt (i).
V.) A mon avis, Cicéron inclinait plutôt vers la doctrine de Carnéade que vers celle des Académiciens sceptiques, pour lesquels la raison humaine est inapte à découvrir la vérité des choses ; il semble bien qu'il avait la même arrière pensée que Carnéade. Celui-ci, après avoir fait preuve en public d'un scepticisme absolu, convenait dans la société de ses disciples de la nécessité d'être moins affirmatif, et d'admettre qu'il était possible de reconnaître l'existence de certaines probabilités. N'est-il pas utile dans la vie de s'appuyer sur une vérité à peu près certaine, comment l'homme peut-il agir s'il n'a d'avance une notion vague de ce qu'il compte faire ? sinon aucune action humaine ne pourrait être entreprise ?
Cette doctrine de la vraisemblance qui consiste à choisir entre toutes les opinions celle qui semble approcher le plus de la vérité, telle que la comprenait Carnéade, a certainement influé sur l'esprit de Cicéron ; nous la retrouvons notamment dans ces pages, chefs d'œuvre de sa pensée où il passe en revue les divers philosophes, dans le « DE NA- TURA DEORUM » le « DE DIVINATIONE » et le « DE FA- TO », enfin et surtout dans ses deux derniers ouvrages oii il raille les superstitieux de toute son énergie.
(i) De Nat. Deo. I. 2. (opinion de Carnéade par Cicéron).