CHAPITRE V
1°. — Analogie entre Cicéron et les auteurs de la décadence. 11°. — Cicéron et Voltaire, critiques d'une religion traditionnelle.
I.) Nous avons montré que Cicéron était en désaccord sur beaucoup de points avec les stoïciens ; il en a réfuté les théories dans le « De Natura Deoriim », le « De Divinatione » et le (( De Fato ». Pour leur porter les derniers coups il n'hésita pas à sortir de la réserve que d'autres critiques s'étaient imposée à l'égard de cette doctrine en considérant combien elle importait à la vie politique romaine en fortifiant le civisme. Sa controverse est la continuation ou la reprise des attaques antérieures d'Ennius traducteur luimême des livres d'Epicharme et d'Evémère, le premier enseignant que les dieux n'étaient pas la personnification des forces de la nature, et le second, qu'ils n'étaient que des hommes divinisés.
Cicéron critique les croyances stoïciennes par ses traités comme l'ont fait avant lui Plante et Ennius par leur théâtre rempli de maximes incrédules, et enfin Lucrèce par son poème, et les autres épicuriens ses contemporains.
IL) Cicéron cherchant à répandre l'incrédulité chez les Romains par sa lutte contre le stoïcisme est le précurseur de Voltaire se posant en antagoniste du christianisme.
G. Boissier montre que la société romaine au temps d'Auguste présentait beaucoup d'analogie avec la société française contemporaine de Chateaubriand. L'influence du « Génie du Christianisme » ne pouvait suffire à ramener la foi chez des hommes qui se souvenaient et de l'incrédulité des salons du xviii^ siècle, et d'avoir lu Voltaire. De même les contemporains d'Auguste, fils de la génération qui avait produit Lucrèce et Cicéron, avaient admiré dans leur jeunesse le " De natura Rerum » du premier et le « De Divinatione » du second.
Cicéron est le Voltaire romain dirais-je volontiers. En effet, bien que plus de dix-sept siècles les séparent, il y a une analogie frappante entre les profonds bouleversements politiques de leurs deux époques, et tous deux y jouèrent le rôle presque identique de semeur de l'incrédulité dans un champ déjà trop préparé par les philosophes antérieurs (Lucrèce, Descartes et autres). Tous deux attaquent, tournent en dérision les préjugés, les superstitions de la religion traditionnelle et font appel à la seule raison mais par des procédés appropriés à leur tempérament, à leur psychologie : l'un en observateur sensé et modéré, l'autre avec toute la fougue de son esprit révolutionnaire n'admettant pas de contradiction quand il inventait et proclamait son Dieu d'idées.