‹ La Critique religieuse chez CicéronChapitre 4 sur 32 · LES RAPPORTS AVEC LES EPICURIENS · texte numérisé non relu

LES RAPPORTS AVEC LES EPICURIENS

1°. — Goût de Cicéron pour le poème de Lucrèce. II". — Emprunts.

ni°. — Cicéron disciple des Epicuriens.

I.) Les rapports de Cicéron avec les épicuriens ont donné lieu à diverses opinions qui toutes me semblent exagérées.

On admet le plus souvent, qu'il a été leur ennemi, ceci n'est vrai que partiellement et quand on parle de lui comme homme d'Etat ; le philosophe libre penseur n'était pas, au contraire, l'adversaire intransigeant des doctrines épicuriennes ; il ne faut pas oublier que ses traités philosophiques sur les Dieux, la divination et le destin, ont beaucoup de points de ressemblance avec l'incrédulité épicurienne.

Je ne partage pas le jugement de P. Albert lorsque, considérant le « DE FINIBUS MALORUM ET BONORUM » comme une étude historique, il écrit : <( L'épicurisme est la seule doctrine qu'il n'ait jamais voulu admettre dans son

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éclectisme universel » (i). Sur ce jamais, je m'écarte de lui. Le critique modifie d'ailleurs bien vite sa pensée, car il ajoute : <( Cependant il fut l'ami du plus remarquable épicurien de son temps, Atticus (2). L'opinion de C. Martha (3) me paraît plus vraie quand il essaie de montrer Cicéron charmé, influencé par le poème de Lucrèce le « De Natura Reriim », qui est l'exposé fondamental des doctrines épicuriennes. Martha en trouve la preuve dans deux citations établissant la sympathie du grand orateur pour l'Epicurisme, l'une de saint Jérôme, l'autre de Cicéron lui-même.

Le Saint nous apprend que Cicéron se chargea d'éditer l'ouvrage de Lucrèce « Lucretius ciim aliquot libros per intervalla insaniae conscripsisset quos postea Cicero emendavif, propria se înanii interfecit » (4).

Nous pouvons conclure de ces mots « aliquot libros » qu'il mit en ordre les livres mal classés du « De natiira Rerum » qui n'étaient pas alors classés comme aujourd'hui, il les réunit, les classa, corrigea les textes et en prépara l'édition. Or je ne pense pas que Cicéron se fût imposé une pareille tâche si l'ouvrage n'avait pas répondu à ses tendances.

L'autre texte invoqué par Martha est une lettre de Cicéron, répondant à son frère Quintus, oii il s'exprime en ces termes : Lucretii poemata ut scribis, ita sunt, multis luminibus ingenii, multae tamen artis (5).

Ce génie de Lucrèce qu'il qualifie de brillant a dû, ce semble, exciter son enthousiasme. Quintus habitant la cam-

(i) P. Albert. Histoire de la littérature romaine, p. 334.

(2) P. Albert. Histoire de la littérature romaine.

(3) C. Martha. Mélanges de la littérature ancienne, p. 157-177. Paris, 1896.

(4) Martha, Mélanges de lit. anc.

(5) Martha, p. i63 et A. de Grandsagne (notice sur Lucrèce, p. 11).

pagne a projeté de se rendre à Rome pour lire le « De Natura Renim » de Lucrèce, et d'autres œuvres, notamment l'Empédocle de Salluste ; mais il veut avoir auparavant l'opinion de son frère sur la valeur de ces ouvrages. Il en reçoit la réponse suivante : « Cuîii veneris hominem te putabo ; si Salhistii Empedoclea legeris, hoîninem non piitabo » (i).

II.) Non seulement cette sympathie de Gicéron pour Lucrèce apparaît bien visible dans cette lettre à son frère Quintus, mais on découvre dans ses traités philosophiques certaines tournures de phrases du poète. G. Martha, dans ses « Mélanges de littérature ancienne » nous montre ces emprunts. Gomparant les phrases de l'un et de l'autre, il y relève des expressions semblables, ce qui nous confirme dans l'idée qu'il y a parfois dans Gicéron une imitation de Lucrèce.

Hirzel (2) signale même des emprunts que Gicéron aurait faits à Lucrèce, et se demande si, en composant son traité sur la nature des dieux il a réellement suivi l'exposition épicurienne ; il apporte sur cette question l'opinion de Krische qui considère comme probable que Gicéron a composé les chapitres de la première partie historique sans recourir à aucune source grecque mais uniquement sous l'influence du « De Natuva Rermn » de Lucrèce. Pour confirmer cette hypothèse d'une corrélation entre le traité philosophique (( de la nature des dieux » et le poème de Lucrèce « de la nature des choses », Hirzel envisage d'autre part la

(i) Marlha, p. 164.

(2) Untersuchungen zu Ciceros philosophischen Schriften, I. Teil Leipzig, 1877.

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similitude de ces deux génies romains et constate des points de ressemblance entre eux.

11 n'est pas possible de croire que Lucrèce ait emprunté aux traités philosophiques de Cicéron car beaucoup de pensées de celui-ci ne se rencontrent pas dans celui-là et Hirzel voit une raison meilleure encore de l'impossibilité du plagiat de la part de Lucrèce dans la lettre de Cicéron à Quintus, lettre citée plus haut et oii il reconnaît la haute valeur du poème de Lucrèce ; celui-ci devait être mort depuis dix ans à l'époque oii Cicéron l'écrivît.

Si l'on tient compte des hypothèses plausibles d'IIirzel et de Martha et si l'on observe combien l'esprit de Cicéron a subi le charme du poème de Lucrèce, on reconnaîtra que la philosophie du grand orateur relève quelque peu de l'épicurisme du poète.

Une fois que l'homme est sous l'influence d'une sympathie quelconque, il perd sa liberté d'esprit et n'est pas loin d'imiter l'auteur de sa sympathie : nous pouvons l'observer à tout moment dans la vie courante.

Nous savons d'ailleurs que dans ses dialogues, Cicéron peint certains épicuriens sous des couleurs vivantes et avec enthousiasme. « Torquatus » dans le « De Finibus », « Velléius » du « De natura Deorum » semblent bien imités de l'épicurisme nouveau de Lucrèce, ce qui nous amène à croire qu'en composant ces traités philosophiques, Cicéron pensait à Lucrèce.

#"-III). En fait l'épicurisme prit racine dans l'âme de Cicéron et le prédisposa à composer ses traités. Cette prédisposi- \ tion fut sensible dès son enfance et ses premières études. " Ses maîtres Phèdre et Zenon, tous deux épicuriens, lui en-

seignaient leur doctrine et l'on doit supposer que, si dès renfance, son intelligence reçut l'empreinte de ces maîtres, sa jeunesse et son âge mûr se passèrent dans une société épicurienne avec laquelle il eut les meilleurs rapports.

Ses amis les plus intimes furent des épicuriens de cœur et de sang : Atticus, Velléius, Trébatius et Torquatus. Quoiqu'il restât toute sa vie académicien réfléchi, il conserva toujours sous l'influence de ses maîtres en philosophie et de ses amis, des sentiments d'admiration pour l'épicurisme ; une fois même, en tant qu'homme d'Etat défendant la cause générale du pays, il se laissa aller jusqu'à montrer ouvertement ses sympathies et ses préférences pour cette doctrine.

Il se permit en effet de l'admirer en public, bien qu'elle fût en désaccord absolu avec sa tactique d'homme politique qui lui faisait comprendre qu'elle l'aurait empêché de se consacrer au bien général. On trouvera les détails de cet acte de franchise de Cicéron dans son discours contre Pison oii il se déclare ouvertement pour Epicure.

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