‹ La Critique religieuse chez CicéronChapitre 5 sur 32 · SUITE DES RAPPORTS AVEC LES EPICURIENS. DIVERGENCES AVEC EUX · texte numérisé non relu

SUITE DES RAPPORTS AVEC LES EPICURIENS. DIVERGENCES AVEC EUX

1°. — Défauts de la doctrine épicurienne, lacunes scientifiques, égoïsme de sa conception du bonheur.

n". — Originalité de Cicéron.

m". — Exagérations épicuriennes. Stabilité dogmatique.

I.) Malgré les sympathies pour l'épicurisme que Cicéron devait à l'influence de ses maîtres et de ses amis, certaines erreurs l'éloignaient de cette doctrine que son esprit ne pouvait accepter tout entière.

Il ne lui paraissait pas possible d'accepter qu'on dût i, ^^^ sacrifier au bonheur personnel les intérêts généraux et l'ac- / *' ^ ^5^^ tion humaine ; le plaisir et la volupté étant considérés par | 1 ' les épicuriens comme le bien suprême, les laissaient indif- V férents aux besoins de la société.

Cette théorie ne pouvait plaire à Cicéron ; il dit au con- 1 traire qu'on doit réserver la volupté aux grandes actions : \ « Seiaovenda est igitur volaptas, non solum ut recta sequa-

mini, sed etiam ut loqui deceat fragaliter. Possiimiisne ergo in vita summum bonum dicere, cum id ne in cena quidem posse videamur ? » (i).

En limitant nettement la philosophie à la recherche du bonheur personnel, les épicuriens affirmaient nettement et , résolument que cette recherche excluait tous les intérêts sociaux et scientifiques ; Cicéron dit que les épicuriens vont - chercher dans toutes les bourgades des partisans dont ils font des sages, mais qui enfin, n'ont pas la science infuse : « Sic vos de pagis omnibus colligitis bonos illos quidem viros, sed certe non pereruditos » (2).

Les épicuriens prétendent, dit-il, que pour devenir philosophes on n'a que faire de connaître les belles-lettres : « Quod vestri quidem vel optime disputant, nihil opus esse eum, philosophus qui futurus sit, scire litteras » (3).

Les épicuriens, en effet, n'admettaient l'étude que comme moyen nécessaire de l'obtention d'un bonheur quelconque qui doit être l'unique but de tout être vivant.

Ce bonheur qu'ils cherchaient à atteindre, n'existe pas dans le plaisir seulement, mais il est nécessaire au repos de l'âme et la libère de toules les passions qui troublent son équilibre. Une fois tous ses désirs réalisés tous ses besoins assouvis, l'individu est satisfait ; il est dégagé de ses passions et jouit par conséquent d'un bonheur et d'un repos infinis, il n'est plus tourmenté par rien au monde (/j).

,>^ D'après les épicuriens l'absence de tout besoin est donc le commencement du bonheur qui donne le repos à l'âme ;

(i) De Finib. boiiorum cl inalorum II. 9.

(2) ibid. II. k.

(3) ibid. II. k.

(Jt) Windelband, Geschichtc der Aiitiken Philosophie, î d"].

CICÉRON HOMME d'ÉTAT ET PHILOSOPHE 25

l'idéal de leur vie est la sagesse, une sagesse affranchissant l'homme de tout ce qui l'environne ; le véritable épicurien ; est un sage qui se libère de tout et des dieux mêmes. Prudent par sa pensée, il reste supérieur à la vie qui l'entoure et ne trouve le bonheui:^qu^n lui-même ; mais la sagesse ainsi conçue manque gravement à l'humanité elle est trop égoïste, et l'épicurien oublie que les hommes sont ses frères. Si le sage se replie sur lui-même, se tient à l'écart de la société, sa vie n'a pas l'ampleur de celle d'un philosophe charitable et juste.

Les épicuriens, à l'encontre des stoïciens, n'ont pas le sentiment du devoir ; ils n'entendent pas soumettre l'individu à la loi générale et n'ont pas conscience d'une responsabilité humaine. S'ils attribuent plus de valeur aux jouissances de l'esprit qu'à celle du sentiment, c'est que les premières amènent mieux l'homme au repos parfait de l'âme ; s'ils préconisent des mœurs pures et honnêtes, la politesse > dans les relations sociales, c'est que toute rudesse de manières est considérée, dans la vie d'un grec instruit, comme une violation de cette harmonie naturellement nécessaire à la vie du sage. Mais le culte esthétique du moi, l'éloignement systématique de la vie sociale, est malgré tout de l'égoïsme, et cet égoïsme, pour sain, pur et raffiné qu'on le présente n'en est pas moins l'abandon absolu d'une existence à ses jouissances personnelles.

Ces principes, basés sur les voluptés stériles et le dé- ^r^

(dain de la vie sociale ne pouvaient convenir à Cicéron, qui \^ y .y consacra toute son existence à la République Romaine, et y

\son labeur incessant n'avait pour but que le souci des intérêts de la société. « Eadenique ratio feclt homlnein homi-

num appetenteni cumque ils natura et sermone et usu congruenteni, ut profectus a cantate domesticorum ac suorum serpat longiiis et se implicet primum civium, deinde omnium înortalium societate, atque, ut ad Archytam, scripsit Plato, non sibi sed soli natum mcminerit, sed patriae, sed suis, ut perexigua pars ipsi relinquatuv n (i).

' II.) L'éloignement que Cicéron éprouvait pour l'épicurisnie se manifeste dans ses écrits, ainsi que l'établit C. Marlha (2) : il avance en âge, sa notoriété grandit, son génie se développe et il cherche à proclamer ses idées personnelles.

Son discours contre Pison l'an 699 et la lettre à Quintus écrite en 700 vers le mois de février, montrent que Cicéron avait beaucoup de sympathie pour l'épicurisme. Seulement à partir de l'époque où il s'efforce de devenir plus original dans ses traités philosophiques, il ne tient plus compte de l'enseignement des épicuriens, quoiqu'il garde de la sympathie pour l'épicurisme, sympathie provenant de son éducation, et qui continue à influencer le De Natura Deorum.

III.) En dehors de ces raisons qu'a Cicéron de s'éloigner des épicuriens s'en ajoutent d'autres ; tout d'abord leurs exagérations qui les empêchent d'être clairement compris des partisans des autres doctrines, en second lieu le manque de critique savante de leurs adeptes lorsqu'ils traitaient de sujets importants, enfin l'inébranlable stabilité de vues se perpétuant dans cette philosophie depuis sa naissance, par la soumission absolue des disciples à la parole du maître.

(i) De finibus, II. i4.

(2) G. Martha. Mélanges littéraires.

J'ai déjà montré que ce principe de la pensée d'Epicure^ est immuable ; sa stabilité, déjà affirmée par les premiers chefs de l'école survit dans les siècles suivants et n'entend accepter aucune critique.

Une telle intransigeance de leur part devait choquer les philosophes des autres sectes qui se perfectionnaient et se transformaient sous les influences du dehors, s'adaptant aux nécessités de leur époque et aux progrès de l'humanité.

Cette stabilité de leur doctrine était un dogme pour les , épicuriens, leurs disciples et leurs partisans ; elle est également observée ou reconnue par la plupart des savants qui , se sont occupés d'Epicure. En voici un exemple. Sénèque en opposant les épicuriens aux stoïciens s'exprime ainsi : « Apud istos qiiicqiiid dicit Herinarchus, qalcquid Metrodorus, ad unuin refertur, omnia quae quisquani in illo con- .tubernio lociitus est unius diicta et aiispiciis dicta sunt » (i). / A mon avis c'est par son manque de critique et sa stabilité que l'Epicurisme devait déplaire à Cicéron, académi- ■ cien éclectique, et à la plupart des ciloyens romains.

Ce sont ces deux motifs principaux qui séparèrent les épicuriens des philosophes des autres écoles et les tinrent à l'écart lorsque Académiciens et stoïciens se réconcilièrent en vue de travaux communs.

(i) Seneca in ep. 33, 4-

Page 1