‹ La Critique religieuse chez CicéronChapitre 6 sur 32 · DECADENCE RELIGIEUSE DE ROME · texte numérisé non relu

DECADENCE RELIGIEUSE DE ROME

i**. — Incrédulité de Cicéron et son libre examen religieux.

11°. — Le public initié par le théâtre à la critique religieuse,

m". — Vulgarisation poétique de l'épicurisme dans Lucrèce.

i\°. — Philosophie d'Epicurc simplifiée et adaptée au goût romain.

\°. — Arguments de Lucrèce en faveur de l'annihilation de l'âme.

vi°. — Opinions des Anciens sur la survie.

I.) Nous n'avons vu jusqu'ici en Cicéron qu'un Romain croyant, fidèle aux dieux de la République et respectant les opinions religieuses de ses compatriotes : nous avons été frappés de sa sincérité, de son éclectisme, de sa morale et de son civisme, mais nous voici obligés de signaler un trait caractéristique de sa philosophie qu'il n'aurait pas consenti à traiter devant le peuple ; c'est l'incrédulité.

Malgré une impartialité qui fut grande toute sa vie, Cicéron n'a pu se soustraire aux influences qui ont contribué à la décadence religieuse de Rome.

! Au contact de ses contemporains profondément irréli-

gieux, il devient sceptique comme Lucrèce ; il critique et raille les superstitions. Enfin l'échange d'idées avec eux l'amène à écrire une oeuvre toute de libre examen religieux. Cette société romaine était déjà en pleine décadence, et une philosophie destructive dominait les patriciens et les hommes des classes élevées ; le peuple, seul peu ou pas instruit, l'ignorait s'il ne la tenait pas pour mauvaise.

Et Cicéron voulant définir quelles étaient les dispositions de la plèbe à l'égard de cette philosophie dit : « Elle évite la multitude et lui est suspecte et odieuse » (i).

II.) Mais des pensées philosophiques, des critiques, des croyances nouvelles s'infiltraient par une autre voie dans la société moyenne et illettrée de Rome. Cette voie fut le théâtre qui rendait le crilicisme religieux plus simple et plus accessible au peuple et par ses tragédies et ses comédies le mettait à la portée de la populace.

Le peuple en effet était friand des spectacles qu'on lui donnait ; il aimait cet amusement, était sensible aux tendances nouvelles qu'il lui présentait et ainsi, peu à peu l'âme du plébéien se transformait et perdait ses instincts conservateurs.

Les pièces de théâtre qu'on jouait à Rome étaient souvent faites pour blesser les sentiments religieux des masses. > Ennius se montrait impie ou désireux de faire grandir l'incrédulité dans son auditoire ; c'était un libre penseur qui ne se gênait pas pour flageller les dieux dans ses pièces, et le fait d'y voir les chefs du gouvernement incarner la religion devait accroître les tendances irrélig-ieuses.

(i) Tusc. II, I, 4.

3o PREMIÈRE PARTIE

Ennius, par exemple, mettait en scène un personnage qui n'ayant pas à se louer de son sort nie résolument la Providence parce qu'il trouve qu'elle ne l'a pas traité selon ses mérites. « Je crois, disait-il, qu'il y a des dieux dans le Ciel, je' le soutiendrai toujours ; mais j'affirme qu'ils ne s'occupent pas du genre humain. S'ils en avaient souci les bons seraient heureux, les méchants malheureux, or c'est le contraire qui arrive » (i).

Ce personnage on le voit a plus d'un point de parenté avec les épicuriens et, comme eux, il estime que les dieux éloignés et distants dans leur Olympe ne s'occupent pas de l'Univers et ne cherchent pas à écarter le malheur des hommes soumis à la destinée. Pareil athéisme dans la bouche du personnage d'Ennius ne se retrouve que chez les disciples d'Epicure ; or Ennius était un auteur aimé du peuple, et ce- / lui-ci applaudissait à ces professions publiques d'incrédu-/. lité : « An noster Ennius ? qui magno plausu loquitur adsentiente populo :

Ego deum geiius esse scmper dixi et dicam caelitum ;

Sed eos non curare opinor, quid agat humanum genus » (2).

Un autre auteur comique, Plante, transportait lui aussi des sujets grecs au théâtre ; il est moins accessible et moins simple qu'Ennius, et ses pièces s'adressaient plutôt à la haute société romaine, il n'en parodiait pas moins lui aussi l'art augurai.

III.) L'irréligion se développait peu à peu et non seulement par un théâtre athée et des écrits philosophiques, '

(i) Boissier, Religion romaine.

(2) Cicero. DE DIV. II. 5o.

CICÉRON HOMME d'ÉTAT ET PHILOSOPHE 3l

mais encore grâce à la liberté de pensée reconnue à tous, et jugée naturelle par le peuple romain et surtout par une sorte d'épicurisme adapté à la mentalité romaine par le génie de Lucrèce dans son poème du « DE NATURA RERUM ».

Les doctrines épicuriennes, le théâtre d'Ennius et de Plante, ont préparé cette décroissance de la foi des Romains dans leurs dieux.

Pour mieux faire comprendre la philosophie d'Epicure, Lucrèce la présente aux Romains sous la forme plus séduisante de la poésie, dissimulant sous la riche trame des vers la sécheresse de la doctrine du chef de l'école et de ses successeurs, et continuant l'abaissement de la religion déjà préparé par le théâtre.

Il a pris soin de nous exposer les raisons qui l'ont conduit à écarter la prose dans la fameuse comparaison suivante :

« Sed veluti pueris absinthia tetra medentes Cum dare conantur, piius oras pocula circmn Contingant mellis dulci flavoqiie liquore, Ut puevorum aetas improvida ludificetur, Labrovuni tenus, interea perpotet amarum Absinthi laticem, deceptaque non capiatur, Sed potius tali facto recreata valescat : Sic ego nmic, quoniani haec ratio plerumque videtur Trisiior esse, qaibus non est tractata, retroque Vulgus abhorret ab hac, volui tibi suaviloquenti Carminé Pierio rationem exponere nostram, Et quasi musaeo dulci contingcre nielle ! » (i) L'auteur, à la fois poète, philosophe et épicurien, en-

(i) Lucrèce L gSS. Ed. Blanchet.

tend traiter la société comme un enfant, et veut la séduire

par ses vers, afin qu'elle ne voie pas au premier abord la

chose essentielle, mais ce charme n'en apporte pas moins

l'incrédulité dès qu'il touche au cœur ; le miel trompeur

disparu, l'idée véritable resle, s'installe en conquérante et

prédispose l'âme à des idées philosophiques qui peu à peu

attaquent puis dissolvent les sentiments religieux et les su-,

i perstitions.

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