‹ La Critique religieuse chez CicéronChapitre 8 sur 32 · INFLUENCES SUBIES PAR CICERON · texte numérisé non relu

INFLUENCES SUBIES PAR CICERON

i". — Ce qu'est le milieu social ou philosophique pour un auteur et

spécialement pour Cicéron.

11°. — Influence de la société et modification du sentiment religieux

dans sa philosophie personnelle.

m". — Cicéron libéré de la vie politique s'adonne aux rectierclies morales.

i\°. — // compose des traités de philosophie qui s'appliquent à la vie romaine.

I.) La société des contemporains a, comme toujours, exercé une influence bien marquée sur Cicéron.

La décadence religieuse était déjà accomplie, et par les personnes dont il s'entourait, on peut juger de la place qu'il s'était faite dans les milieux philosophiques à l'époque oii il composait ses traités de matière religieuse. Cette société de la décadence nous éclaire et sur la mentalité de ses membres, et sur celle de Cicéron lui-même.

Les poètes et les penseurs reflètent pour la plupart les tendances intellectuelles de leur époque, et Cicéron n'échap-

pe pas à cette règle si naturelle ; il avait une position privilégiée dans la société romaine, participait à la vie publique et politique, et s'intéressait aux controverses philosophiques.

II.) Lui qui ne manifestait autrefois que devant ses amis son manque de foi, se montre dans ses écrits franchement athée.

Dans sa vie politique, l'intérêt de l'Etat, le souci de sa , sécurité, lui faisaient une loi de taire le vrai fond de sa pensée. Il estimait la religion nécessaire au développement d'un peuple civilisé, aussi le secret qu'il gardait ne se montra qu'après qu'il eut renoncé à la vie publique, dans ses traités philosophiques sur la Nature des Dieux, la Divination, le Destin.

Gaston Boissier a indiqué clairement ces deux manières d'agir : « Cicéron semble changer de sentiment sur la religion avec le public auquel il s'adresse. Ses discours, ses traités dogmatiques, sa correspondance qui nous le montrent successivement comme citoyen, comme philosophe et comme homme, nous le font voir sous trois aspects divers./ Dans les harangues judiciaires ou politiques, quand il est homme d'Etat, il tient à passer pour un citoyen croyant. Il énumère complaisamment les miracles qui ont annoncé la gloire de son consulat. Son ennemi Clodius ayant été tué au pied du Mont Albain, où l'on adorait Jupiter, et devant le temple de la Bonne Déesse, il en prend occasion pour composer une tirade pathétique où il montre que les dieux finissent toujours par punir les impies » (pro Mil. 3i) (i).

(i) Relig. Rom, p. 62.

CICÉRON HOMME d'ÉTAT ET PHILOSOPHE 87

Citons encore Boissier à propos du De natura deorum et du De divinatione : << Dans ces deux traités il maltraite beaucoup les religions populaires, il raille sans se gêner les dieux et leurs fables, les devins et leurs miracles. Le dernier est net, ferme, précis, sans hésitation ni sous-entendu ; Cicéron y dit sincèrement sa pensée. Il détruit les arguments de ceux qui prétendent qu'il y a une science pour connaître l'avenir et ne veut pas permettre qu'on mette la superstition sous la protection de la philosophie » (i).

' III.) Dès qu'il eut quitté la vie politique il se retira pour philosopher en dehors des opinions de la foule.

Vivant seul et libre de réfléchir sur les théories morales des Grecs et des Romains, il étudie plus à fond, se fait juge et critique des opinions religieuses ou sectaires répandues dans une société dont il connaissait bien l'état moral et le manque de foi ; et c'est en lui tâtant en quelque sorte le pouls, qu'il a composé ses traités. Je ne parle pas, bien entendu des traités que lui dictait la raison d'Etat, mais seulement de ceux où traitant une philosophie religieuse des plus abstraites il s'est affranchi de ses devoirs d'homme public et ne s'occupe plus que de philosophie.

A ce titre trois ouvrages méritent tout spécialement notre attention : le DE NATURA DEORUM, le DE DIVINA- TIONE, et le DE FATO, qui s'occupent plus spécialement des questions de la foi humaine, des dieux et des choses surhumaines.

Tous les traités qu'il écrivit dans sa retraite sont dédiés aux grands personnages qui s'éloignèrent des affaires pu-

(i) Rel. rom. p. 63.

bliques au moment de l'usurpation de César pour se consacrer aux études philosophiques et cultiver leur intelligence.

I Cicéron s'appropria toute la sagesse humaine née et

\ cultivée en Grèce ; ses traités avaient une haute portée dans la littérature romaine qui ne possédait point encore d'écrits philosophiques dans sa langue, mais les trois ouvrages que

[ j'ai cités plus spécialement ont une valeur exceptionnelle car il y a synthétisé trois doctrines, l'épicurisme, le stoïcisme et l'académisme. Ces trois ouvrages portent à la religion et à la superstition des coups d'autant plus forts qu'ils sont as-

^ sénés avec une argumentation, une logique serrée et longuement préparée qu'on ne trouvait pas dans les attaques antérieures d'Epicure et de Lucrèce.

IV.) Une autre raison devait encore grandir cette importance aux yeux des Romains car, bien que Cicéron se soit inspiré dans ses œuvres de la philosophie de la Grèce, il s'est placé au cœur de la vie contemporaine. Les personnages qu'il fait dialoguer et philosopher sont des Romains et à lire ces traités on assiste à l'existence même de l'époque, on voit passer et vivre dans leur monde réel penseurs et philosophes. Vivant dans une société romaine déjà instruite, portée par goût aux études philosophiques, Cicéron a dû se détacher des doctrines exclusivement grecques ; ses critiques, ses idées, ses opinions sont romaines, conçues pour des Romains et appropriées à leurs usages, leurs mœurs et leur tempérament.

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