CHAPITRE PREMIER
COUP D'OEIL GENERAL SUR LE ^ DE NATURA DEORUM LE « DE DiVINATiONE » ET LE « DE FATO ».
1°. — Ce que représentent les traités philosophiques de Cicéron. Penchant à la décadence.
11°. — Les adversaires : stoïciens, épicuriens, académiciens. 111°. — But de Fauteur : critique des croyances, tendances modérées. iv°. — Opposition au culte national.
I.) Je consacrerai la deuxième partie de cette Thèse à étudier l'opinion de Cicéron sur la philosophie stoïcienne, mais il sera nécessaire que je revienne sur l'épicurisme, le probabilisme envisagé comme lien entre les différentes doctrines, et le stoïcisme mêlé de croyances populaires, très en faveur à Rome dans une certaine classe de la société. Ces trois philosophies différentes associées à la religion, nous les retrouvons dans les traités les plus importants de Cicéron : le De natura deorum, le De divinatione et le De fato.
On y voit passer les philosophes romains des derniers temps de la République, personnages exposant les idées philosophiques et nous donnant le tableau de la société de son époque.
Le champ des recherches littéraires et des critiques de Cicéron était vaste, et l'heure favorable à un observateur avisé pour montrer la vie intellectuelle des philosophes à ce moment où la République arrivait à la décadence au mi-\ lieu des luttes entre doctrines contraires, et des opinions | personnelles confuses et en désaccord.
II.) Les idées extrêmes du stoïcisme et de l'épicurisme, avec l'Académie comme intermédiaire, passionnaient les Romains libres de toute fonction publique.
L'épicurisme, en les éloignant de toute croyance leur faisait rejeter le stoïcisme et ne laissait aucune place à la religion, j L'antagonisme était donc absolu entre les deux doctrines : l'une s'efforçant de maintenir une foi religieuse bien près de disparaître, l'autre séduisant l'âme romaine par son originalité, et luttant passionnément pour tuer toute croyance aux divinités^ Entre les deux, les académiciens reprochaient à chacune l'exagération de sentiments, ou trop religieux ou trop athées.
ITI.) Le but de Cicéron dans ses ouvrages est de placer sous les yeux des Romains les deux thèses opposées et de les amener plus ou moins logiquement à l'incrédulité en les éloignant d'une religion fausse et de superstitions qui n'avaient pas encore disparu de la République surtout dans le peuple.
Dans les trois ouvrages que nous avons cités, Cicéron critique les bases essentielles de la foi, la croyance aux dieux, la divination et le destin, et dans sa controverse nous montre en même temps la vie intime et la mentalité des lettrés de son époque.
C'est dans les trois traités une lutte incessante contre la superstition, la fausse religion des Romains et une critique constante des doctrines stoïciennes qui cherchaient au contraire à réveiller une foi chancelante.
Bien qu'il fasse discuter des dogmatistes, la pensée de Cicéron reste bien facile à pénétrer.
Dans le premier de ses traités il ne se met pas en scène avec ses opinions ; il se tient à l'écart en bon académicien impartial et universaliste. C'est l'attitude générale dans la société romaine soumise à l'influence de l'académie nouvelle. Il laisse ses personnages discuter et s'étendre jusqu'à l'épuisement complet de leur pensée. Mais dans les deux suivants il intervient en personne avec acrimonie et raille sans pitié ses adversaires.
Ce n'est là toutefois, je pense, qu'une opinion plus apparente que réelle, car dans son premier ouvrage, c'està-dire le De Natura Deonim, on peut observer des tendances plus modérées et moins absolues ; bien qu'il lui semble impossible d'admettre une société qui ne serait pas débarrassée de superstitions et de fausses ou chancelantes représentations religieuses.
IV.) Cette tendance apparaît je crois dans les critiques qu'il formule sur les opinions et les croyances d'autrefois.
Comme homme d'Etat il devait soutenir le culte national qui fut la base sur laquelle s'appuya de siècle en siècle^
la vie romaine et le lien moral entre toutes les classes ; mais l'on s'explique que ce culte établi sur des traditions douteuses ou incertaines ne pouvait satisfaire ni Cicéron ni les Romains éclairés ayant subi l'influence de l'âme grecque plus raffinée. Eux et lui étaient donc à la recherche d'une morale nouvelle mieux appropriée à un état d'âme nouveau.