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Spencer, Principes de psych

i% LA CRITIQUE SCIENTIFIQUE

résout en fin de compte en une constatation de la mesure de la ressemblance entre les goûts et les besoins des inventeurs et ceux des imitateurs. De même encore, en psychologie générale, il faut admettre un principe d'individuation, qui crée à mesure les types humains et, entre autres, les types des artistes et des héros, — et un principe de répétition qui agrège et soulève l'humanité à ces protagonistes, principe qui se ramène, nous l'avons vu, à une constatation ressentie de ressemblance entre les exemplaires et les adhérents. Il est permis d'établir sur les traces d'une hardie formule de M. G. Tarde ^ une généralisation plus haute encore ; on pourra remarquer que tous ces principes de ressemblance, de l'hérédité à l'adhésion, sont des ressemblances actives, des ressemblances de force, des ressemblances de vibration; le type de tout le développement animal, humain et

1. Revue philosophique, oct. 1882. Cf., la Ihéorie do l'imilatioa sociale dans Bagehot.

social, sera donc la vibration et la consonnance qui, l'une, naît, Tautre, répète et perpétue.

C'est, en dernière analyse, séparer une force de sa direction, une volonté de son imagebut, une variété animale de son premier type, que de distinguer une armée de son général, une masse d'adhérents à une entreprise de celui qui la conçut, un peuple de ses chefs, une classe de ses membres énergiques. Dans chacun de ces couples, les deux éléments sont importants, nécessaires absolument tous deux à l'accomplissement: ils sont unis et indissolubles en vertu d'un lien qui va du premier au second et qui constitue l'énergie même de ce couple dont les éléments séparés resteraient impuissants, dont le premier seul a une existence autonome mais inactive. La cause rectrice est, par elle-même, — indépendamment de la cause efficiente et régie, qui ne peut être pensée isolée, qui ne peut donc, — nos conceptions logiques venant des sens, — exister telle, expérimentalement. Une direction, un

type, un entreprenant, un but, peuvent apparaître seuls et sans suite : une force, une variété animale, une masse d'hommes actifs, une volonté ne peuvent être conçus indéterminés; le rapport qui unit ces deux facteurs est le même que celui qui relie la forme et la substance d'Aristote ; c'est un rapport de plasticité, de formation, d'assimilation, d'imitation enfin ; des facteurs que cette relation unit en un ensemble, c'est le premier en fonction de temps qui est le générateur et qui participe le plus largement à l'existence ; comme un nombre produit ceux qui le suivent et se multiplie en eux, un grand homme s'agrège la foule et grandit par sa masse.

Toute relation humaine, toute coopération surtout, est donc une suggestion. La gloire, le pouvoir, la richesse, le succès ne s'acquièrent en dernière analyse qu'en suscitant dans des âmes étrangères, des images, des enchaînements de pensées et de sentiments, qui, remplaçant ou doublant les états d'esprit ap-

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partenant en propre à ces êtres subjugués, donnent à leur volonté, à leurs muscles, à leur sensibilité, des impulsions qui sont utiles à leur maître. Que ce soit impérieusement que l'on opère cette substitution d'une personne à une autre, par la crainte de châtiments ou de privations, que ce soit par amour, par l'abandon instinctif d'un être en celui qu'il se préfère, que ce soit enfin, et le plus efficacement, parce que l'un, le héros et l'artiste, est le même que ce peuple qu'il s'agrège, est son type plus parfait et pénètre en lui parce qu'ils sont identiques, — la suggestion, la pénétration d'un homme dans un autre est réelle au même degré.

L'âme d'un grand hommme est celle qui peut mettre en mouvement un miUion de bras comme les siens propres ; l'âme d'un grand artiste est celle qui peut frémir en un million de sensibilités individuelles et fait la joie et la douleur d'un peuple.

L'histoire d'une nation, d'une httérature est

l'histoire de ces grandioses communications d'ondes vitales, prises et décrites dans leur source, dans l'âme d'où elles s'élancent, mesurées dans leur parcours, dans les âmes où

■elles agissent, révélant par leur extension et par leur nombre combien un peuple compte

d'hommes, d'êtres existant par soi et existant

en autrui.

Applications pratiques; définition dernière de ï œuvre d'art. — Étant semblables, ces phénomènes d'agrégation esthétique ou héroïque, se substituent. II est inutile d'exposer que la •naissance d'attractions littéraires ou le dévoue- 'inent à des causes communes, coïncide avec le relâchement des liens de clan, de cité, de nation, de famille ; que les arts aussi bien que l'humanitarisme tendent à favoriser le cosmopolinitisme, et qu'ainsi les liens d'une admiration ou d'une entreprise générale remplacent en

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un sens ceux du sang. Mais il sera intéressant de remarquer que même l'adhésion à un héros (l'admiration active) et l'adhésion à un livre (l'admiration passive) coexistent rarement et tendent à se remplacer, à s'exclure, en vertu du fait que toutes deux mettent en mouvement le même mécanisme psychologique avec des résultats différents.

L'émotion que donne un livre d'aventures et les émotions qui pourraient accompagner ces aventures mêmes sont semblables en tant qu'excitation. Les gens simples pleurent au théâtre comme devant de véritables infortunes ; les chants guerriers soulèvent les masses ; et fort souvent cette émotion factice suffit à ceux qui l'éprouvent et leur ôte l'envie d'en éprouver de vraies de même ordre. Le goût vif des lettres et des arts n'a jamais précédé dans la vie d'une nation, d'une classe ou d'un individu, un déploiement extrême d'énergie, un vaste enthousiasme pour une entreprise active, parce que la sa-

lisfaction oisive de ce goût dispense de cet effort. Après un siècle d'art, Attiènes fut épuisée, bien que ses guerres navales lui coûtassent peu de monde et quand Sparte autrement éprouvée dura bien plus longtemps, illettrée. A Rome, le raffinement commençant de la noblesse, après la prise de Corintlie, précéda sa capitulation devant les tribuns et les dictateurs ; et le dilettantisme de la classe élevée sous Auguste la livra sans défense aux Césars. La renaissance italienne marqua la fin des républiques. Le siècle de Louis XIV, le xviii^ précédèrent la défaite facile de la noblesse et de la haute bourgeoisie françaises par une poignée de révolutionnaires. La Prusse sans littérature sauva l'AUemague de Gœthe et de Schiller. Que ce soit bien la pratique des plaisirs artistiques qu'il faille accuser de ces défaillances et non l'opulence, l'exemple de la

défense de Carthage contre Rome le montre,

et celui de l'Angleterre, qui, malgré une extrême richesse, est restée vivace, parce que

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sans doute les plaisirs esthétiques n'y sont, n'y étaient naguère, le partage que d'un très petit nombre. L'Allemagne actuelle n'a pas d'artistes ; l'Espagne des conquistadors n'en a pas eu non plus. Pour une cause de même genre, la criminalité violente est fort rare parmi les membres des professions libérales et sévit surtout dans les pays illettrés.

La raison de tous ces faits est facile à dire et elle nous permet de rectifier sur un point important la définition, donnée, au début, de l'œuvre d'art. L'émotion qu'elle procure ne se traduit pas en actes, immédiatement, et par ce point les sentiments esthétiques se distinguent des sentiments réels violents. Mais l'émotion esthétique, tout en étant fin en soi et en ne produisant pas sur le coup d'effets pratiques, en provoque cependant à la longue d'importants, et par le fait de sa nature générale et par le fait de la nature particulière qu'elle peut présenter.

La mise en jeu fréquente de tout un groupe

de sentiments par un spectacle fictif, par des idées irréelles, par des causes qui ne peuvent pousser ces sentiments jusqu'à l'acte ou à la volition, affaiblit très probablement, par la désuétude de cette transition, la tendance des émotions réelles à se transformer de la sorte; et les sentiments esthétiques étant dénués, à proprement parler, de souffrance, étant agréables et pouvant être provoqués à volonté quand on a appris à en jouir, on ne désire plus en ressentir d'autres ; le rêve dispense de l'action. D'autre part, l'excitation factice habituelle d'un certain groupe de sentiments tels que la pitié, le dédain, l'enthousiasme, la rêverie, doit comme tout exercice de toute faculté, tendre à augmenter la force de ce groupe de sentiments, à détruire l'équilibre mental précédent et à altérer la conduite dans le sens de l'une de ces inclinations. Or, comme l'art préfère en général jouer des passions les plus fortes de l'âme humaine, qui sont les instinctives, les primitives, il tend à maintenir

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l'homme dans la pratique de ces inclinations ataviques, et s'oppose ainsi dans une mesure assez forte, croyons-nous, au progrès moral, au développement de tendances nouvelles mieux en relation avec l'état social actuel.

Ce sont là les effets délétères de l'art, mais il en est d'autres qui contribuent à une modification favorable des rapports des hommes entre eux. Le bonheur d'un homme dans la société dépend, pour une grande part, de la bienveillance que lui témoignent les autres hommes, de la bonne foi et de la douceur générale, de la compassion, de Taide, de l'appui qu'il reçoit. Or. si l'on cherche le mobile qui peut pousser les hommes à user entre eux de bonté, on désignera la sympathie, la participation positive à la souffrance d'autrui et par conséquent la répugnance à la provoquer. Un homme qui peut assister, l'âme paisible, à la torture de ses ennemis, ne ressent pas au moindre degré la douleur qu'il fait souifrir. Si de

tels hommes, — et toutes les sociétés antiques primitives, tout le moyen âge en étaient termes, — sont amenés graduellement à prendre plaisir aux arts graphiques, au poème épique, au drame, au roman, à la musique, à tout ce qui fait frémir l'âme de douleurs fictives, de compassion et d'admiration pour des semblables, ces sentiments se développeront en eux et modifieront leur conduite. La somme de la douleur qu'ils oseront infliger aux autres hommes se diminuera sans cesse de celle qu'ils peuvent partager. C'est de la sorte que l'art adoucit les mœurs, et c'est également ainsi qu'il affaiblit le patrio tisme, le lien de nationalité. Car la mansuéfaction d3s caractères, qu'il produit peu à peu rend les hommes compatissants pour tous les autres hommes et les empêche de haïr sauvagement qui que ce soit. Les nations restant en lutte guerrière, le peuple le plus lettré pourra infliger moins de maux aux autres qu'un peuple sans arts. Ainsi l'habitude des

plaisirs esthétiques favorable à la solidarité humaine, est nuisible à l'existence des nations ; et en fait les États les plus policés sont les plus faciles à conquérir.

Par ces points, l'art touche à la morale sociale et à la morale individuelle, et si ce qui le constitue, les propriétés générales mêmes de ce qui est esthétique, contribuent à modifier la conduite des individus et des masses, la sorte particulière d'émotions et de pensées que chaque ouvrage tend à faire naître chez ses lecteurs et ses admirateurs peut de même exercer une action bonne ou mauvaise sur le cours de leur caractère. Le principe de l'art pour l'art fondé en raison, juste et utile, tant qu'on ne considère que les œuvres en soi, tant qu'on n'a souci que de la liberté et de l'orgueil nécessaires à l'artiste,— peut sembler absurde et dangereux quand on songe que les livres, les statues, les tableaux et les musiques n'existent pas seuls dans un monde vide. Car s'il est vrai que les images, les sentiments, les sensa-

tions que ces œuvres suggèrent, sont faits pour surgir dans l'esprit d'hommes dont la vertu ou le crime importent à leurs semblables, s'il est vrai que ces images et ces sen timents influent sur la nature et la force de leur âme, il ne saurait être admis que, socialement, toute œuvre d'art paraisse innocente,-soit pour la cité, soit plus profondément^ pour le bien même de la race. En art, il n'est pas de critérium qui permette de décider entre le mérite d'œuvres également intenses d'émotions, également parfaites d'expression : mais il eu est un pour le législateur et pour Tanthropologiste. Ceux-ci distingueront entre les ouvrages qui tendent à suggérer des sentiments qui doivent décroître, s'il faut que la race ou l'État vive, et ceux qui contribuent au contraire à rendre l'homme plu^ sain, plus joyeux, plus moral, plus noble. C'est seulement par des considérations de celte sorte qu'il est permis de préférer l'arl grec à l'art gothique, la peinture de Titien

et de Michel-Ange à celle des primitifs, la musique de Mozart à celle de Wagner, le naturalisme étranger au naturalisme français En art ces manifestations se valent; socialement, seulement, on peut les subordonner en usant d'une distinction qui se fonde non sur leur beauté, mais sur leur bonté, non sur le goût, mais sur l'hygiène ^

Ces considérations nous amènent à donner de l'œuvre d'art une définition dernière qui modifie en partie ce que nous avons dit au début de cet ouvrage: l'œuvre d'art est en résumé un ensemble de moyens et d'effets esthétiques tendant à susciter des émotions qui ont pour signes spéciaux de n'être pas immédiatement suivies d'acte, d'être formées d'un maximum d'excitation et d'un minimum de peine et de plaisir, c'est-à-dire, en somme, d'être fin en soi et désintéressées ; l'œuvre d'art est un ensemble de signes révélant la cons-

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