‹ La critique scientifiqueChapitre 4 sur 19 · C. Maudsley : Physiology of mind,chap. I · texte numérisé non relu

C. Maudsley : Physiology of mind,chap. I

qui peuvent les éclairer, et qui comprennent la psychophysique, les analyses de pathologie mentale, les travaux encore de psychologie animale, la physiologie cérébrale, les études sur l'hypnotisme. La psychologie semble donc suivre une marche double; elle émet, grâce à l'instrospection, des hypothèses extrêmement probables qu'elle vérifie ensuite sur des cas provoqués par la maladie ou l'expérimentation. Or, la critique scientifique doue la science mentale d'un nouveau procédé de vérification et d'investigation en permettant d'étudier le jeu des lois psychologiques chez toute une classe de personnes extrêmement intéressantes, les géniaux. Elle servira donc à préciser ces lois et fournira de plus des matériaux précieux à l'un de ses départements les moins explorés, celui des fonctions supérieures de l'intelligence, auquel ne contribue ni la psychophysique qui s'occupe des fonctions élémentaires, ni la pathologie mentale, ni les données de l'hypnotisme qui étudient

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des esprits ou délabrés ou dégénérés. Il convient d'attendre de la critique scientifique des notions neuves et précises sur l'imagination, l'idéation, l'action réciproque du langage et de la pensée, de l'émotion et de la pensée, des sensations et des idées, sur l'invention, sur les sentiments esthétiques et sur d'autres problèmes de même ordre ou supérieurs. L'esthopsychologie et la psychologie des grands hommes d'action rendront à la psychologie générale les mêmes services que la pratique de la dissection humaine à la médecine. Elles vérifieront les lois sur leur objet même et contribueront à faire découvrir celles qui appartiennent au développement propre de l'homme.

Théorie de l'analyse sociologique ; le système de M. Taine. — Nous avons envisagé l'œuvre d'art dans ses rapports avec l'intelligence de son auteur; il nous faut maintenant établir ses relations plus lointaines avec certains groupes d'hommes qui, en vertu de considérations diverses, peuvent être considérés comme les semblables et les analogues de l'artiste producteur.

Gomme nous l'avons dit plus haut, le premier écrivain qui ait tenté d'établir que

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l'œuvre d'art dépend de l'ensemble social dont elle est contemporaine et son auteur de l'ensemble national dont il faisait partie, est M. Taine. V Histoire de la littérature anglaise, l'Essai sur La Fontaine, la plupart des traités composant la P/ulosophie de l'Art, sont consacrés à démontrer, avec une "admirable éloquence, que tout écrivain et tout artiste considérable porte dans son œuvre la trace des facultés marquantes de sa race, des caractères saillants du pays, de l'époque, des mœurs qui l'ont formé, et qu'ainsi, cette assertion admise, on peut remonter de l'œuvre à l'auteur et de celuici à la société et la nation dans lesquelles il a vécu. A cette loi que M. Taine essaye de prouver par un nombre considérable de faits, deux sortes de causes sont assignées plus ou moins explicitement: l'hérédité (préface et début de l'Histoire de la littérature anglaise) qui fait participer tout homme aux caractères de ses ascendants, ceux-ci à ceux des leurs,

et ainsi de suite à travers toute l'étendue de la race; la sélection naturelle (dans le II" clia pitre de la PhUosophie de l'art) qui s'opère entre les artistes et entre les facultés de l'artiste, grâce à sa participation à toute la situation sociale, grâce à son imitation de l'état d'âme de ses contemporains, à la malléabilité particulière de son esprit, aux conseils qu'il reçoit et à l'accueil qui est fait à ses œuvres. Enfin en divers endroits (I" cliap. de VHistoire de la liUéralure anglaise, Essai sur La Fo7itaine), M. Taine paraît admettre une certaine influence directe des lieux sur les artistes qui les habitent.

Ces théories sont probables ; avec de nombreux tempéraments que l'expérience suggérera, il est possible qu'on finisse par en reconnaître la vérité ; elles ne nous semblent, par contre, ni justes dans leur rigueur, ni exactement vérifiables, ni par conséquent d'une certitude telle dans l'application, qu'on puisse en tirer parti, comme d'une méthode

d'investigation historique ; il nous sera permis de formuler ces opinions en toute liberté, malgré le respect et l'admiration que nous éprouvons pour un des premiers penseurs de ce temps.

L'action des trois causes, hérédité, influence du milieu, influence de l'habitat, par lesquelles M. Taine s'eff'orce d'assimiler les artistes à leurs contemporains et à leurs compatriotes, est incontestable. L'hérédité existe et s'exerce ; très probablement dans une race homogène, stable et peu nombreuse, à force de mariages consanguins et de vie en commun, cette force finirait par établir entre les divers membres du groupe une ressemblance constante et complète qui permettrait de dériver les facultés morales d'un de ses individus de celles de tous, et réciproquement celles de tous de celles d'un seul individu. Ainsi, quand on découvrirait un monument artistique dont un homme appartenant à une communauté de ce genre serait l'auteur, l'analyse pourrait

peut-être déduire de celte œuvre les caractères moraux des semblables et des frères de ce dernier. C'est là une hypothèse vraisemblable, il est vrai, mais une pure hypothèse, il n'existe pas de race ayant ces caractères de pureté et d'homogénéité, ou du moins ii n'en existe pas qui soit devenue une nation, qui ait fondé un État civilisé, produit un arî et une littérature.

L'anthropologie a démontré que dès la pluslointaine époque, les races sont mêlées et de types divers. L'histoire expose de même qu'il; n'est pas de nations formées d'une seule race.. Toutes, des Égyptiens aux Assyriens, des- Hébreux aux Phéniciens, des Hellènes aux. Latins, des Aryens de l'Inde aux Iraniens,, des Chinois même aux peuplades préhistoriques du nord de l'Europe, ont été façonnées par des conquérants migrateurs, altérées de. nombreux éléments ethniques qu'elles sesont assimilés en route, altérées encore par d'obscures tribus autochthones qu'elles ont

soumises, asservies, mais dont elles ont fini par subir le mélange. L'examen des crânes, des momies, des ossements, des monuments iconographiques les plus anciens montre qu'il y eut en chaque groupe social, aussi loin que nous pouvons remonter, plusieurs types somatiques distincts qui se perpétuent et se croisent, de manière à durer et à se multiplier. L'Angleterre proprement dite, que sa situation insulaire aurait dû protéger contre les invasions, présente un nombre considérable de races diverses. M. Spencer en fait rénumération sommaire au début du fascicule de la Descriptive sociology, consacré à ce pays. Il nomme les Bretons formant deux types ethnologiques différenciés par la chevelure et la forme du crâne ; des colons romains en nombre inconnu ; des peuplades d'Angles, de Jutes, de Saxons, de Kymris, de Danois, de Norses, des Scots et des Pietés, enfin des Normands, qui eux-mêmes, d'après Augustin Thierry, comprenaient des éléments

ethniques pris dans tout l'ouest de la France. Gomme de juste, toutes ces variétés ont persisté, se sont mêlées et diversifiées, si bien qu'en cette nation, l'une cependant de celles que marquent encore certains caractères saillants, on trouve les types les plus différents, méridionaux et Scandinaves, gens à tête d'Ibères et individus mongoloïdes.

Pour la partie de l'antiquité que nous connaissons le mieux, on sait de reste les dissemblances profondes de caractère qui séparaient les Dorions des Éoliens, ceux-ci des Ioniens, ces derniers des Attiques et, parmi ceux-ci, les habitants de la côte des habitants de la montagne, les citadins proprement dits ■des faubouriens, certains aristocrates de certains démagogues, Périclès de Cléon et Cléon de ses rivaux. A Piome de même, — il es^ presque oiseux de le dire, — il existait tout un peuple divers, des antagonismes profonds de clan, de famille, de partis, d'individus, qui font que l'on peut concevoir du « Romain »

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les idées les plus diverses, selon qu'on songe à tel ou tel parmi ceux qui portaient ce nom, à Appius ou à Gracchus, à Scipion ou à Caton, à Sylla ou Marins, à César ou à Gicéron. Pour quiconque reporte sur les temps passés son expérience de ce qui a lieu de nos jours, cette diversité paraîtra toute naturelle ; il lui semblera au contraire surprenant qu'on l'ait oubliée au point de croire, en vertu sans doute de l'éloignement qui brouille tout et de certaines déclamations qu'on a prises au mot, qu'il ait existé autrefois des nations homogènes. On sait qu'en Italie, par exemple, le tempérament sensé, sec et ironique de la généralité des Piémontais n'a rien de commun avec la mobilité braillarde des Napolitains ; et encore sont-ce là des étiquettes inexactes sur la foi desquelles il ne faudrait pas croire qu'il n'y ait des bavards à Turin et des gens sensés à Naples. Le caractère général industriel et positif de l'Italie actuelle n'est plus celui que constatait Stendhal, au commence-

ment de ce siècle, ni celui de ses Chroniques italiennes ou des Mémoires de Benvenuto Cellini. Par suite d'une profonde révolution théologique et morale, l'Angleterre cesse peu à peu d'être le pays rapace, rogue et violent qu'elle semblait encore il y a cinquante ans. L'Allemagne, la Prusse de Schleiermacher et celle de M, de Bismarck, se ressemblent aussi peu que les Poméraniens ressemblent aux Souabes,- et que ceux-ci, blonds ou noirs, épais ou avisés, se ressemblent entre eux. Quant à la France, on sait de reste qu'entre un habitant de Marseille et un habitant de Lille, il y a toutes les différences qui séparent deux nations, sans que pour cela les gens du Midi ou les gens du Nord soient pareils entre eux. Ces différences physiques correspondent à des différences morales plus profondes encore et se joignent à de grandes variations dans le temps. La France des bataillons scolaires, des sociétés de gymnastique, des lycées de filles ne sera bientôt plus la

France du second empire, qui était sûrement bien différente à Paris et au fond duMorbiiian, Il est inutile de multiplier ces exemples généraux que l'on ne saurait rendre bien concluants à cause de l'absence même de caractères nationaux collectifs qui soient nets et que l'on puisse opposer. C'est commettre une grande erreur historique et politique que de croire à l'existence de traits intellectuels stables et universels, dans les peuples, qui, de tout temps ont été composites et changeants. Une nation est une agrégation de races diverses dont aucune ne peut être considérée comme pure, et n'a guère d'autre caractère commun qu'un habitat défmi et qu'une langue usuelle, dans laquelle on peut encore distinguer mille éléments adventices ; et quand une nation produit une littérature, cette littérature, de même, est une littérature d'idiome et non de race, à laquelle coopèrent des talents venus de toutes les régions et issus de toutes les communautés où la même langue est par-

/êe ; quand une nation produit un art, ceux qui contribuent à l'illustrer et à le fonder par leurs œîivres, sont pris, encore, aux quatre coins du peuple parlant la même langue et comprennent en outre des étrangers absolus, attirés et retenus par mille circonstances. Ainsi, il y eut parmi les écrivains latins, des Grecs, des Italiotes, des Carthaginois, des Espagnols ; il y a parmi nos peintres contemporains, des Italiens, des Belges, des Allemands, des Américains, des Anglais ; ainsi notre littérature doit autant aux Celtes de Bretagne qu'aux Bomains de la Provence. Et si faible enfin est l'hérédité morale individuelle, même entre membres de peuplades autochtones restées presque pures dans les nations dont ils font partie, qu'il est impossible d'apercevoir des similitudes bien caractérisées entre leurs représentants artistiques et littéraires. On ne sait qui de Chateaubriand ou de Benan est le Breton ; de Flaubertou de Barbey d'Aurevilly, le Normand. Gœthe et Beethoven sont tous deux

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Allemands du Sud ; Burnset Garlyle, Ecossais; Poe et Whitman, Américains de vieille roche. MclielAnge diffère de tous les autres artistes vïtaliens , Victor Hugo de tous les poètes français, Rembrandt de tous les peintres hollan-

<lais. L'hérédité ne peut expliquer ni la littérature allemande dont les principaux représentants,-Lessing, Gœthe, Heine, Freiligrath, etc., ■^nt des facultés entièrement différentes de celles que l'on s'accorde à attribuer à leur •race ; ni la littérature française qui est constamment, à partir du xvi^ siècle, d'importation •étrangère ou classique ; ni même entièrement la littérature anglaise dont elle ne peut motiver les manifestations récentes, l'esthéticisme •et le préraphaélitisme. Enfin, pour faire justice ■d'une théorie qui se fonde sur la permanence <ies caractères de la race dans ses individus, îi suffit d'observer que la ressemblance morale n'existe même pas dans la famille, entre parents et enfants. Les traités sur l'hérédité, •celui notamment de M. Ribot, sont là pour

montrer à la fois que cette force existe et opère pour les signes de race et de variété, quand on prend ces mots dans le "sens qu'ils ont en zoologie, mais que son action est extrêmement variable et obscure pour les caractères d'individu, et, au sens historique, de 'race ou de variété, c'est-à-dire de clan et de tribu K Peut-être en saura-t-on davantage un jour sur ce point ; il conviendra de reprendre alors le problème des rapports des artistes avec leurs ascendants et leur race. Jusque-là ces rapports sont hypothétiques, variables, impossibles à utiliser, et parce qu'il n'y a pas de races pures, et parce que nous ne connaissons pas les caractères intellectuels

• Ribot, Hérédité, éd. 1882 ; les lois : « Les caractères individuels sont-ils héréditaires ? Les faits nous ont montré qu'au physique et au moral, ils le sont souvent. » M. Ribot cite ces mots de M. de Quatrefages : « Quoiqu'elle soit forcément et constamment troublée, l'hérédité, si l'on embrasse tous les phénomènes qui marquent chez les individus une tendance à obéir à la loi mathématique, finit par réaliser dans l'ensemble de chaque espèce, le résultat qu'elle ne peut réaliser chez les individus isolés. »

et physiques des races composites, et parce que nous ignorons la mesure de la permanence de ces caractères parmi les individus qui conslituent un peuple, et notamment parmi ses artistes.

Des considérations analogues nous empêcheront de tenir pour fondé le second principe par lequel M. Taine essaye de faire dépendre les arts ou les littératures, des sociétés dans lesquelles ils ont pris naissance : le principe des sélections et des éliminations qu'opèrent dans l'ensemble des artistes d'une époque ou d'un lieu, les circonstances, la condition sociale de cette époque et de ce lieu. L'influence du milieu social — cela est incontestable — existe et opère d'une façon variable mais permanente. En général, la condition dans laquelle un artiste a vécu, les hasards auxquels il a été mêlé, la situation prospère ou infortunée de la nation à laquelle il a appartenu, l'état des mœurs, relâchées ou guerrières, rigides, pacifiques, luxueuses, austères, laisse-

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ront probablement dans son œuvre un reflet, une trace; mais cette influence n'a rien de fixe ni de constant. Il est fort possible que l'artiste s'y soustraie, et se montre réfractaire. Assurément les petits maîtres hollandais représentent assez exactement l'époque bourgeoise et gaillarde dans laquelle ils vivaient, comme nos classiques sont pour la plupart d'excellents résumés de l'élégance et de la mesure de la cour qu'ils fréquentaient. Mais ces mêmes milieux et ces mêmes époques n'ont-ils pas produit Rembrandt en Hollande, Pascal et Saint- Simon à Paris ? Quelle influence de milieu peut expliquer le sombre génie d'Eschyle naissant dans la dépravation commençante d'Athènes, ou la douceur de Virgile au milieu de la rudesse des guerres civiles romaines ? Euripide et Aristophane sont du même temps, comme Lucrèce et Cicéron, comme l'Arioste et le Tasse, comme Cervantes etLopedeVega, comme Gœthe et Schiller, comme Leopardi et Giusti, comme Heine et Uhland, comme Swin-

burne, Browning et Tennyson, comme Tolstoï et Dostoïewski. Shelleydans l'Angleterre du commencement de ce siècle est un anachronisme, comme Stendhal au milieu des guerres de l'empire, comme Balzac et Delacroix dans la société de la monarchie de juillet.

Il serait facile de multiplier ces exemples à un ter point que le cas d'artistes en opposition avec leur milieu social parût être plus fréquent que le contraire. L'on pourrait aisément montrer que l'influence des circonstances ambiantes, notable mais non absolue au début des littératures et des sociétés, va décroissant à mesure que celles-ci se développent, et devient presque nulle à leur épanouissement. La raison de ce fait- est facile à indiquer. Comme toute créature, l'homme tend, par économie de forces, à persister dans son être, à le modifier le moins possible pour s'adapter aux circonstances physiques ou sociales qui varient autour de lui. Il emploie à ne pas changer toutes les ressources de son intelligence.

C'est ainsi que la plupart de ses inventions primitives, celles de l'habillement, celles qui touchent à l'alimentation, ont eu pour but, par des modifications artificielles des circonstances ambiantes, de lui permettre de conserver ses dispositions organiques, son aspect, ses habitudes, en dépit de certaines variations contraires naturelles des mêmes circonstances^ Les hommes, en passant d'un habitat chaud dans un habitat froid, se sont couverts de fourrures et non d'une toison ; les tribus frugivores ont transporté avec elles le blé dans toute la zone de cette céréale ; l'homme primitif, au lieu de développer en fuyant devant les gros carnivores des qualités extrêmes d'agilité et de ruse, comme tous les animaux désarmés, a inventé les armes.

1. M. de Quatrefages reconnaît explicitement cette tendance [Unité de l'espèce humaine, p. 214) dont les effets ne sont pas favorables à sa thèse. M. Frédéric Muller {AUgemeigne Ethnologie) s'exprime de même. Il expose au g 16, les faits de permanence des caractères de race en dépit du temps et du chansement d'habitat.

Et, si on va au fond des choses, l'homme n'est pas seul à résister de la sorte. Tout être vivant tend à se défendre contre les changements que lui impose la nature; c'est là un fait primordial et universel que les évolutionnistes ont eu tort de ne pas apercevoir. Les définitions de la vie qu'ils donnent, notamment M. Herber Spencer qui, dans ses Principes de Biologie ne distingue l'être vivant de l'être inanimé que par la teif^dance plus grande du premier à s'adapter aux circonstances extérieures, nous paraissent entièrement défectueuses. Le principe de tout organisme est au contraire de maintenir jusqu'à sa destruction sa conformation particulière, de résister à l'act lion des forces natureUes, d'être un aggrégat spécial de molécules qu'une force propre soustrait à l'action des autres forces naturelles. Tandis que, soumise à l'action du soleil, une pierre s'échauffe, un animal conserve sa température ou meurt, et si l'espèce de cet animal persiste dans une contrée tropicale, ce

n'est pas que ces êtres se sont modifiés pour y vivre ; c'est qu'il s'en est trouvé par hasard qui étaient faits de façon à pouvoir durer. L'adaptation des êtres vivants est évidemment le résultat d'une harmonie sans cesse rétablie entre la nature organique et inorganique, ou,

si l'on aime mieux, un accident, ou encore la conséquence de la commune substance de toutes deux. Mais loin d'être simple et ductile sous l'action des forces brutes, la matière organique est au contraire celle où la correspondance entre le dehors et l'équilibre intérieur se fait le plus difficilement. La vie est une résistance et une ségrégation, ou mieux encore une adaptation défensive, négative, antagoniste aux actions du dehors et tendant à le devenir de plus en plus à mesure qu'elle s'élève davantage.

C'est en s'inspirant de considérations de ce genre qu'on peut comprendre la nature véritable des institutions sociales qui sont essentiellement des institutions de défense, des coaU-

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lions contre la tyrannie du monde physique, contre la faim et le froid, des coalitions encore contre la férocité des bêtes et des hommes. Ces sociétés où primitivement la coopération était de tous les instants, oii les besoins et les tâches étaient les mêmes pour tous, où tous étaient de même race, où la lutte encore ar due contre tout l'ambiant absorbait toute la force vitale de l'homme, le formait et le pétrissait, peuvent être conçues comme homogènes, comme formées de membres presque semblables en tout, de corps et d'âme, et s'il y fût né quelque individu original, différent, doué d'inclinations et de pensées qui n'étaient qu'à lui, cet individu, par la force même des choses, par l'oppression de ses compatriotes, aurait été assurément contraint de revenir au module commun.

On peut imaginer qu'en un milieu guerrier et rude comme Sparte, il vienne à naître, par une de ces variations fortuites que la théorie de la sélection est forcée d'admettre, un enfant

doué de sentiments pacifiques et délicats que l'éducation ne sera pas parvenue à étouffer. Cet homme essayera de ne pas nuire, de ne pas accomplir des actes qui lui répugnent. Il voudra être tout autre chose que soldat, — prêtre, poète ou chorège. Si cela lui est interdit, si le n*iilieu social est hostile, c'est-à-dire si presque tous ses compatriotes ont la même âme contraire à la sienne, il pourra se faire qu'il acquière par gloriole, par intimidation, par conseils, la barbarie qui lui manque; plus probablement, il devra se résigner à une vie de mépris, de pauvreté, d'incertitude, à mourir tôt et à ne pas fonder de famille. A cette période de l'histoire, un invincible génie pourra seul vivre et ne se pas laisser assimiler.

Mais l'homme tend à persister en son être moral autant qu'en son être physique, et la défense contre le dehors devenant plus facile, la société progressant de l'état sauvage à l'état barbare, s'étendant, se compliquant et se relâchant, il y aura de faibles tentatives d'af-

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franchissement des âmes qui se sentent souffrir de ce qu'aiment leurs proches. Pour peu qu'un homme de cette sorte ne soit phis placé dans les pires conditions, telles qu'il lui faille plier ou mourir, il sera plus malheureux qu'il ne changera. Que l'on considère que les sociétés primitives, en vertu des lois du progrès, tendront à devenir plus hétérogènes, à s'agréger à d'autres pour former une confédération supérieure d'États, à se diviser et à s'assembler en nations, en vastes empires. A mesure que l'individu fera partie d'un ensemble social plus divers et plus étendu, doué d'une organisation meilleure et qui exigera pour subsister moins de sacrifices moraux de la part de ses citoyens ^ ceux-ci pourront plus facilement conserver leurs facultés propres, sans qu'elles aient besoin d'être portées aune extrême intensité pour résister à une extrême pression. Tous les historiens modernes ontremar-

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