Fred. MuUer {Allcfemeine Ethnologie) tout en admetlaa
paysages les mieux définis, on ne sait ce que leur doivent les gens qui y demeurent. Quelques pages de Stendhal et de Montesquieu n'y font rien. Il n'existe pas, que l'on sache, de type de montagnard, de type d'habitant des côtes. Alors comment connaître ce que Chateaubriand a pu devoir à la Bretagne, et Flaubert a la Normandie? De ce dernier ou de Corneille lequel des deux représente les caractères physiques et pittoresques de Rouen ? Si La Fontaine est d'un pays de coteaux et de petits cours d'eau, Bossuet n'a-t-il pas aperçu les mêmes aspects autour de Dijon, et Lamartine autour de Mâcon? Les Italiotes de la Grande Grèce et les Ioniens n'habitaient-ils pas une côte analogue, et pourtant les uns sont devenus les Athéniens, tandis que les autres étaient des barbares, quand les Grecs sont venus les coloniser. Rabelais, Descartes,
(g 18) l'influence de Thabitat sur les caractères physiques et moraux, ne peut donner de cette action que des exemples ex- Irècnement vagues et généraux.
Alfred de Vigny, Balzac sont tous quatre Tourangeaux. Il serait facile de multiplier les exemples de ce genre, de rappeler tout ce que nous avons dit et ce qui est notoire sur la diversité des individus qui composent une nation, dans un même pays, de faire remarquer combien les immenses migrations des races indo-européennes, mongoles, ou sémitiques ont peu contribué, en somme, à oblitérer les quelques traits généraux qu'on leur reconnaît. Encore une fois, l'influence de l'habitat est probable, bien que très faible et longue à se faire sentir ; mais quant au mode par lequel elle opère, quant à la mesure dans laquelle elle se marque, nous ne savons rien et nous ne pouvons rien déduire de ce facteur inconnu à ces effets problématiques.
Nous en avons fini avec l'examen des trois principes de M. Taine, et nous avons montré qu'aucun d'eux ne permet d'établir une relation fixe et dont on puisse se servir, entre une œuvre d'art donnée et un groupe d'hommes autres que
son auteur. Chacune des forces dont M. Taine a voulu mesurer l'effet existe sans doute et influe, mais cette influence est ou occulte ou variable. L'action de l'hérédité morale est incontestable ; elle forme les nations, elle unit les familles. Mais ses manifestations sont tellement accidentelles pour les individus, elle est si compliquée de phénomènes d'atavisme et de variations accidentelles, qu'il est impossible de l'employer pour expliquer les facultés d'un homme par celles de sa race ou de ses parents, et encore moins pour conclure des aptitudes d'un être à celles du groupe dont il fait partie. L'influence du milieu temporel et social est évidente aussi ; mais elle varie en raison de la force de l'âme qui lui est soumise et de l'organisation despotique ou libérale, primitive ou avancée à laquelle elle est soumise ; il est donc impossible, sans une enquête préalable sur la société, de conclure aux caractères de l'œuvre qu'elle a produite, et encore moins de faire l'opération inverse.
Enfin l'influence de l'habitat sur l'individu et sur la race, vraisemblable, puisque aucune cause n'est sans effet, échappe à toute vérification et ne peut même être formulée comme une hypothèse. Aucune de ces trois causes ne peut donc servir à remonter d'une œuvre ou d'un artiste à un groupe étendu d'hommes; on peut en user avec une extrême réserve à déterminer l'origine des facultés de certains écrivains, dont quelques-uns dépendent visiblement de leur famille, de leur race, de leur temps, de leur demeure ; mais s'il n'existe pas d'autres principes qui permettent d'établir une relation directe entre un auteur, une œuvre et un groupe d'hommes, il faut renoncer à entreprendre des travaux d'esthopsychologie sociologique. Si ceux de M. Taine possèdent une apparence d'exactitude et entraînent la conviction, cela tient à l'art avec lequel cet écrivain dispose ses arguments et ses preuves, au fait que dans les principaux de ses ouvrages il traite de cas où ses principes
sont en effet applicables sans erreur trop flagrante. VArt en Grèce étudie une époque primitive où Tinfluence du milieu social était en effet prépondérante; ce livre ne cadre plus guère cependant avec la statuaire réaliste que l'on a découverte dans les fouilles d'Olympie. VBistoire de la littérature anglaise retrace l'art d'une nation où l'esprit de race s'est maintenu longtemps intact, sans que cependant les phénomènes d'imitation classique du xvui^ siècle y soient suffisamment expliqués, et sans que l'auteur pousse jusqu'à la période contemporaine qui l'aurait mis dans l'embarras. Ailleurs enfin le défaut de sa méthode est visible ; X^Peinture aux Pays-Bas et \?i Peinture e;2//a//e, s.'ils expliquent Rubens et le Titien, n'ont rien de pertinent à nous dire sur Rembrandt et sur Léonard de Vinci. En résumé, malgré l'œuvre de M. Taine, on voit qu'il est impossible d'établir un rapport direct entre une société et les artistes qui l'illustrent, en considérant ceux-ci comme
dépendant de celle-là, ou en envisageant la société et les artistes comme dépendant de causes communes. Ces causes ne peuvent en tout cas être ni la race, ni le milieu, ni l'habitat, puisque l'essence d'une cause est d'agir toujours, et que l'influence de ces trois principes est variable. Voici en effet, pour conclure, une liste sommaire de littérateurs appartenant à la même nation, à la même époque, au même milieu social, et, autant que possible à la même région, mais présentant cependant des caractères intellectuels nettement divers. Nous n'avons mis à contribution que les principales littératures européennes; il eût été facile de dresser des listes analogues pour les autres littératures et pour les autres arts :
UTTÉRATDRE GRECQUE
Eschyle. Les premiers comédistes.
Aristophane. Euripide, Socrate.
Xénophon. Thucydide.
Isocrate. Démosthène.
Les disciples des sophistes. Les socratiques.
iU
Platon.
Épicure.
Plutarque.
Aristotc.
Zenon.
Lucien.