CHAPITRE V
LliTTtS DE LA DATION CROATE CONTRE LES TURCS JUSQU'A LA CATASTROPHE
DE MOBACS (!38î>-152C).
» « A niemwrale Europœ, contra ititmanissi-
nnun uominis Christ iani hostem. »
Grata Eurofa.
Cependant les périls et les alarmes de la chrétienté n'avaient pas encore cessé, malgré l'anéantissement des Mongols par les Croates; car il était facile de prévoir que les premières conquêtes déjà faites par les musulmans, sur le territoire de l'empire d'Orient, inauguraient une nouvelle ère d'invasions barbares, encore plus formidables que les anciennes, et qu'elles constitueraient une suite non interrompue fie profondes révolutions en Occident. Les croisades venaient de finir, et, quelles que fussent les nobles tentatives des papes afin de continuer ces guerres saintes, elles ne devaient plus recommencer. L'Occident cessa d'armer contre l'Orient; mais l'Asie, développant, sa puissance de conquête en conquête, arma bientôt contre l'Europe, qui dut trembler à son tour. En effet, depuis le viu e jusqu'au xvni e siècle, les mahométans n'eurent qu'un seul but, dont ils ne furent détournés que par les croisades : celui de subjuguer l'un après l'autre tous les États chrétiens, parce qu'ils se croyaient prédestinés à dicter des lois au monde entier. Et peut-être auraient-ils atteint ce but perversif de toute civilisation, durant lesquatre siècles d'efforts épouvantablement énergiques qu'ils firent pour l'atteindre , si la Providence n'eût
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bâti elle-même une muraille humaine pour contenir l'irruption des Turcs aux confins de l'Occident, et cette muraille n'est pas autre chose que la nation croate, à qui l'Europe, reconnaissante de la prendre toujours en flagrant délit d'héroïsme, octroya ce titre glorieux : « Antemurale Europx, contra immanissimum nominis christiani hostem. »
Pendant la première période des invasions musulmanes , les Magyares surent noblement remplir leur devoir de peuple chrétien et civilisé en combattant la barbarie turque avec le même zèle et sur les mêmes champs de bataille que les Croates. Plût à Dieu qu'il en eût été toujours ainsi ! car ils n'auraient jamais fait cause commune avec les Turcs et menacé de livrer l'Europe à leur esclavage abrutissant, sous prétexte de s'en servir pour reconquérir une ombre d'indépendance.
Quoi qu'il en soit, à partir de 1389, les Croates et les Magyares, agissant d'après les mêmes principes, marchent comme un seul homme pendant deux siècles, et réunissent tous leurs efforts contre l'ennemi le plus cruel du christianisme et de la civilisation, au moment même où la rivalité de ces deux peuples les réduisait à une situation vraiment désastreuse. Une oligarchie déplorable pesait alors sur la nation croate, et les rois de Hongrie, profitant de ses discordes intestines, essayaient d'y fixer leur domination, bien qu'ils eussent perdu jusqu'à l'apparence de la prétendue suprématie qu'ils avaient voulu s'aiTOger sur elle. En effet, Fessier, l'implacable adversaire de l'indépendance croate, déclare que la Galicie, la Bulgarie, la Dalmatic, la Croatie, etc., étaient des provinces entièrement perdues pour eux, et qu'ils devaient se contenter du simple titre de suzerain et de protecteur *. Il fallait un exemple terrible pour faire sortir la Croatie d'une voie où elle courait infailliblement à sa perte : Dieu le lui donna.
Par suite de ses éternelles dissensions intérieures, la Serbie*
J. Fessl., der Ung., etc. lib. IV, p. 1050.
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à bout de forces, épuisée qu'elle était par une longue série de crimes, de révolutions et d'anarchie, fut obligée de se courber sous le cimeterre musulman. D'un autre côté, le banat de Croatie (la Bosnie), en se séparant du reste de la nation, se condamnait lui-même à végéter, après un déchirement aussi funeste que coupable , entre les barbaries des Turcs et les intrigues de toute espèce, jusqu'au sanglant et terrible châtiment qui lui fut infligé par sa propre chute. Ces événements émurent la conscience de la nation croate et modifièrent ses idées. Changeant aussitôt de direction et de but, elle effaça ses propres divisions; et dès que l'unité nationale fut reconstituée, elle réagit d'une manière invincible contre les agressions barbares des Turcs et contre la domination illégitime des Magyares.
Ce n'est qu'après la chute éminemment tragique de la Serbie, que la nation croate eut à réagir contre la Turquie. Mais, quelles que fussent les premières attaques des Turcs, il n'entre pas dans notre plan de nous y arrêter; car nous devons passer sous silence les faits et gestes que les Croates accomplirent en société des Magyares contre ces nouveaux prétendants à la domination de l'Europe. Nous ne pouvons tenir compte ici que des faits historiques purement nationaux et accomplis sans aucune coopération étrangère ; car la nation croate a sa propre histoire comme sa propre gloire, et l'on sait déjà que ni l'une ni l'autre n'ont été sans exercer une influence positive et morale sur les destinées du monde chrétien.
Quoique les Turcs ne touchassent pas encore à leurs frontières, les Croates se firent un devoir d'envoyer un secours considérable aux Serbes quand ils les virent menacés de mort et, par conséquent, à l'heure suprême de leur existence politique. Cette expédition, commandée par le ban Nicolas Gorjan, fut dirigée dans les plaines de Kosovo, en des circonstances d'autant plus graves pour la Croatie que Sigismonde, roi de Hongrie, loin de tourner ses armes contre la Turquie,
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se préparait à porter la destruction dans nos foyers, sous prétexte de rétablir son autorité royale , bien qu'il n'eût jamais été ni élu, ni reconnu comme souverain'. En agissant ainsi, les Croates subordonnaient leur propre cause à celle de l'univers. Malheureusement, les dissensions intérieures parmi les Serbes avaient tellement épuisé leurs forces qu'il leur en restait à peine pour résister aux ennemis extérieurs; ils succombèrent donc malgré l'assistance des Croates (15 juin 1389) après la trahison de Vuk Brankoviç qui livra l'armée serbe à l'anéantissement, et les Turcs, victorieux, se trouvèrent dès lors les voisins immédiats du banat croate dit la Bosnie et de toute la Croatie.
Après la chute de la Serbie, la Bosnie , que Louis I er , roi de Croatie et de Hongrie, avait élevée à la hauteur et à la dignité de royaume, en l'honneur d'Ktienne Tvartko, premier roi de cette partie de la Croatie, eut à soutenir pendant quelque temps les invasions immédiates des Turcs sur le territoire des Croates du centre de la patrie commune. Mais les déplorables scissions qui éclatèrent parmi les woïwodes après la mort d'Étienne Tvartko (23 mars 1392), afin de s'emparer du trône, donnaient une trop belle occasion au sultan Bajazid de se mêler, à la manière turque, des affaires bosniaques, pour qu'il la laissât échapper. Comme le roi Dabisha s'était mis sous la protection de Sigismonde , les Croates, commandés par Gojko Marnjaviç, un de leurs héros, marchèrent à la rencontre de Bajazid et le forcèrent d'évacuer le territoire de la Bosnie, qui ne partageait pas encore la fatale destinée de la Serbie 2 . Quant à la Hongrie, l'ancienne valeur des Magyares s'était évanouie à la mort de Sigismonde ; car déjà le roi Albert eut beau faire appel à leur courage et à leur patriotisme, au moment même où l'ennemi franchissait le sol sacré de la patrie ,