SCÉNE XIII
Les Mèmes, SUZANNE.
Je l'ai vu, madame. (A Hector.) C'est fait.
Et de quel air a-t-il reçu mon message ?
SUZANNE I] était à table avec ses amis et paraissait triste et rêveur.
LA BARONNE Pauvre ami!
SUZANNE A peine touchait-il aux mets qu'on lui servait.
LA BARONNE Oh! le cher homme!
SUZANNE En revanche. il buvait sec.
LA BARONNE Oui. Pour s’étourdir sans doute.
SUZANNE
Tout à coup levant la coupe : Amis, dit-il, demain nous nous remettons en campagne.
| LA BARONNE O ciel!
SUZANNE
Que cette nuit soit toute au plaisir et que l’aurore nous trouve encore le verre en main; surtout, pas d’entrevue avec nos femmes! Leurs douces paroles, leurs regards pleins d'amour affaibliraient notre courage, et nous voulons rester forts!
LA BARONNE
Ah! mon Dieu! ce n’est plus lui, Hector avait raison |... Suzanne?
SUZANNE Madame.
LA BARONNE Que répondit-il à ma demande?
SUZANNE
Dame! je ne sais trop comment vous dire.
LA BARONNE Mais parle donc!
SUZANNE
Dites à votre maîtresse, me répondit-il, que sa demande est impossible!
LA BARONNE
Impossible. { Elle tombe accablée dans un fauteuil. )
HECTOR Oh! je savais bien que monseigneur ne s'exposerait pas à rompre son vœu.
LA BARONNE se rappelant.
Son vœu! dites-vous. Quel est ce vœu? Pourquoi le fit-11% Expliquez-vous, Hector!
HECTOR
Vous ne le connaissez pas! Un jour que monseigneur était allé pousser une reconnaissance aux environs du camp chrétien, il se trouva subitement enveloppé par une nuée de Sarrasins. Il n'avait avec lui qu’une poignée de cavaliers, et bien d’autres auraient jugé la résistance impossible et déposé les armes; mais monseigneur ne connaît pas la crainte. Sans hésiter il s’élança en avant et se mit à frapper d’estoc et de taille. Animés par son exemple, nous fondons sur l'ennemi. Bientôt autour de nous s'élevait un rempart de cadavres…
SUZANNE, à part.
En voilà un qui ment avec facilité!
HECTOR
Mais à mesure que notre bras faisait des victimes, de nouveaux combattants se présentaient à nos coups... jamais nous n’avions vu tant de Sarrasins.
LA BARONNE Continuez, de grâce!
HECTOR
Malgré notre bravoure, nous allions périr écrasés par le nombre, lorsque monseigneur saisi d’une inspiration subite, s'écria : Saint Thrasybule mon illustre patron, si vous me délivrez de ce danger je fais vœu, ainsi que tous ces chevaliers, de traiter ma femme comme une étrangère tant qu'elle n'aura pas revêtu la cotte de maille et tiré le glaive pour la défense de la foil
é LA BARONNE Quelle imprudence!
HECTOR À peine eut-il prononcé ces mots, que l'ennemi lächa
pied et prit la fuite, nous laissant maïîtres du champ de bataille.
LA BARONNE
Ah ! voilà bien les hommes : c’est toujours la femme qui doit payer leurs sottises.
HECTOR
Vous le voyez, madame, si vous n’avez pitié d’eux, les voilà condamnés à un veuvage éternel.
LA BARONNE
Mais c’est épouyantable ! Il me faudrait renoncer à toutes les grâces de mon sexe |
SUZANNE, qui a détaché une cuirasse d’une des panoplies.
Oh! madame ! cette parure ne vous irait pas mal, je vous jure, et votre beauté sévère.
Vous êtes folle, Suzanne! Une faible femme revétir un pareil costume ! (Suzanne lui endosse la cuirasse un peu malgré elle.)
SUZANNE
Tenez ! que vous disais-je? Oh ! d'abord, tout vous va bien... Madame est si belle !
HECTOR, présentant un casque à la baronne.
Si imposante |... et ce casque!
LA BARONNE Mais du tout... je ne veux pas | SUZANNE
Oh ! ce n’est qu’un essai... un jeu |
HECTOR, l’admirant, C’est parfait.
LA BARONNE, modestement, Vraiment ! Ne suis-je pas trop ridicule ainsi ? SUZANNE
Ridicule ! Dites magnifique! (Elle lui met une épée
Fig ‘ Superbe !
SUZANNE
Vous êtes un chevalier fort séduisant, un guerrier accompli !
HECTOR Il ne vous manque que la barbe.
LA BARONNE, avec résolution.
Eh bièn ! puisque mon mari a fait ce vœu imprudent, il saura ce que vaut l'amour d’une femme. (Se ravisant ) O ciel! et mon serment que j'oubliais encore... Débarrassons-nous vite... Suzanne, Ôte-moi tout cela!
SUZANNE Ah ! madame, quel dommage !
LA BARONNE
Dieu ! mon mari... Je suis perdue! (Elle veut ôter son épée, mais dans sa précipitation elle la tire du fourreau et reste le fer en main.)