‹ La croisade des damesChapitre 4 sur 38 · LA BARONNE, LUDGARDE ET LES DAMES · texte numérisé non relu

LA BARONNE, LUDGARDE ET LES DAMES

Du courage, de l’adresse, I1 nous faut avoir recours À la ruse, à la finesse

Au profit de nos amours.

SUZANNE, à part. HECTOR, à part, . Fiez-vous à mon langage, Fiez-vous à son langage, Profitez de la lecon, Profitez de la leçon; Et, ma foi, je vous ménage La friponne vous ménage Un bon tour de ma façon. Un bon tour de sa facon.

LA BARONNE

\ Mesdames, il est temps de vous apprendre pourquoi je vous ai rassemblées dans mon château : nos maris partis pour la croisade reviennent enfin de Palestine.

LES DAMES, avec explosion.

Grand Dieu, quel bonheur!

LA BARONNE, les arrêtant d’un geste.

Hélas! c’est pour nous quitter bientôt et voler à de nouveaux combats.

LUDGARDE Oh! c’est impossible!

LA BARONNE

Ce n’est que trop vrai! — Maintenant, croyez-vous que le seul amour de la gloire les attire en Palestine? On dit que les femmes de ce pays des paiens sont belles et séduisantes; on dit qu’elles ont le pouvoir de s’attacher les hommes par des enchantements et des artifices magiques.

LUDGARDE

Quelle horreur!

SUZANNE

Plus de doute, madame, ils sont ensorcelés.

S LA BARONNE Souffrirons-nous qu'ils aillent perdre leur âme dans

ce pays damné? Non! mille fois non! Grâce à Dieu, nous ne sommes pas encore dénuées de charmes.

HECTOR, à part.

Tudieu! je le crois.

LA BARONNE

Et puisque nous sommes seules, nous pouvons, sans rougir, nous rendre justice.

HECTOR, à part.

Allez toujours.

LA BARONNE

Eh bien! montrons à ces volages tout ce que notre cœur renferme de tendresse et de passion.

C'est cela! c’est cela!

LA BARONNK, avec suffisance.

Et si notre grâce et notre jeunesse ne devaient pas triompher.….

LUDGARDE Nous ferions valoir nos droits, LA BARONNE

Nous ferions voir que, si le cœur d’une femme est faible, sa volonté est forte !

SUZANNE

Pardon, madame! ce moyen vous réussirait peut-être, mais tout le monde n’a pas votre supériorité et votre énergie : et tous les maris ne sont pas aussi... pénétrés de leurs devoirs que M. le baron Thrasybule.

LA BARONNE, avec une fausse modestie.

Je le reconnais, Suzanne... mais alors, quel moyen?.…

SUZANNE Il en est un, madame, et dont l’effet est infaillible !

LES DAMES Oh! parlez!

Vous savez toutes que les hommes sont ainsi faits, qu'ils ne font aucun cas de ce qu'ils peuvent obtenir sans peine,

HECTOR, à part.

Voilà une petite pensionnaire qui ne manque pas d'expérience.

SUZANNE

Donnez-leur le fruit le plus délicat, le plus sa voureux et vous verrez qu'ils n’y toucheront pas, ou le croqueront du bout des lèvres; mais s'ils aperçoivent seulement une pomme verte au bout d’une branche, hors de leur portée, aussitôt elle devient l’objet de leur convoitise et ils se casseront le cou pour s’en emparer. Il en est ainsi de leur affection pour nous, madame, et j'ai bien peur qu’elle ne soit composée de plus de vanité que d’amour véritable.

LUDGARDE

Hélas ! c’est vrai!

SUZANNE

Vous connaissez l’histoire de ce villageois qui, possédant un âne rétif, s’avisa pour le faire marcher de lui attacher devant le nez un picotin d'avoine. L'animal, flairant sa pitance, devint aussitôt d’une docilité extrême et se mit à trotter. Mais l’objet de ses désirs s’éloignait au fur et à mesure qu’il avançait.

LA BARONNE

Mais où veux-tu en venir? quel rapport entre nos maris et...

SUZANNE

Il est bien simple, madame ; vous serez l’avoine appétissante et parfumée, et votre mari... le quadrupède qu'il s’agit de dompter. Ainsi, lorsque monseigneur voudra vous presser dans ses bras, demeurez calme et froide. (A Ludgarde.) Lorsque le chevalier de Steinbocherg voudra vous parler de sa flamme, laissez-lui croire que deux ans d'absence ont refroidi votre amour.

LUDGARDE, protestant vivement,

Mais, au contraire, Suzanne.

SUZANNE, à une autre.

Lorsque le vidame de Trippenhaus voudra savoir si le temps vous a paru long , insinuez doucement que vous avez trouvé moyen d'éviter la solitude.

LA BARONNE

Elle a raison, et quoi qu’il nous en coûte, il faut prendre ce parti.

LES DAMES, protestant. Mais, madame...

Oh! je sais que c’est difficile !... et pour moi, combien ne me sera-t-il pas pénible de repousser mon Thrasybule! Mais enfin, vous ne voulez plus étre-délaissées, n'est-ce pas?

LES DAMES Oh ! non!

LA BARONNE

Vous ne voulez pas qu'ils partent pour de nouveaux combats ?

LES DAMES Jamais!

LA BARONNE

Eh bien! jurons de rester inflexibles ; jurons que tant que nos maris ne nous auront pas solennellement promis de demeurer dans leurs domaines, nous ne leur accorderons plus la moindre faveur.

LES DAMES Nous le jurons ! nous le jurons!

(Son de cor.) LA BARONNE Qu'est-ce?

UN PAGE, entrant.

Noble châtelaine! au loin, sur la route du château, s’avance une troupe de cavaliers. Le gardien de la tour a reconnu la bannière de votre illustre époux, le baron Thrasybule de Pompernicle!

‘ LA BARONNE Mon mari! c’est lui!

LES DAMES, avec élan.

Ah! courons.

LA BARONNE, sévère.

Eh bien! mesdames, et votre serment?... Venez! Suivez-moi!

(Sortie. )

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