‹ La croisee de berthe: comedie-vaudeville en un acteChapitre 14 sur 20 · SCÈNE X · texte numérisé non relu

SCÈNE X

FRICK, puis BERTHE.

BERTHE

Il ne s'agit plus que de trouver un jeune homme de bonne volonté... je n'ai qu'une heure pour cela... bah! le capitaine de recrutement ne sera peut-être pas si difficile... et puis en parant un peu la marchandise... c'est dit, le premier que je rencontre... je mets la main dessus.

FRICK, accourant par la gauche.

Me voilà, on est prêt?., faut-il aller chercher mam'selle Claire?., oui, tant mieux, ça me fait plaisir !

BERTHE, à part.

Eh! mais... celui-là... pourquoi pas?

FflICK.

Dites-moi ? c'est donc pour tout de suite ?

BERTHE

Tout de suite, quoi ?

FRICK

Votre mariage... il paraîtrait... puisque Kalt est venu me chercher au poste pour lui servir de témoin ... par exemple, il faut que le bonheur ait fait tourner la tête à votre futur, est-ce qu'il ne m'a pas dit que ça aurait lieu dans le fossé du rempart... une noce dans un fossé, ça ne s'est jamais vu !

BERTHE, à elle-même sans l'écouter.

Gomment entamer l'affaire... bah! essayons... {Haut, regardant Frick.) Ah! par exemple... voilà qui est bien singulier, et dire que je m'en étais pas encore aperçue.

FRICK, comme s'il comprenait.

En vérité !.. (Se reprenant), k\i\ ça, de quoi aperçu ?

BERTHE

Savez-vous bien, monsieur Frick , que vous êtes assez beau garçon.

FRICK

Oui, assez... mais pas trop !

BERTHE

Si fait... ça saute aux yeux... tournez-vous donc... {Il pirouette sur lui-même.) Encore, encore!..

FRICK

Encore?., dites-moi tout de suite de "valser, ça sera plus tôt fait.

BERTHE, comme à elle-même.

Mais, oui, taille avantageuse!

* Bcrthe, Frick.

J FRICK

C'est vrai... la taille n'est pas mal.

BERTHE

Tournure martiale... physique à l'avenant et puis un petit air tapageur qui n'est pas désagréable du tout... mais du tout.

FRICK

Tapageur!., moi?.. Eh bien! franchement, je ne le suis pas... mais il y a comme ça des mines trompeuses.

BERTHE

Pas la vôtre... je trouve môme que votre air va très bien à votre figure.

FRICK

Ça tient sans doute à l'habitude qu'ils ont d'être ensemble...

BERTHE

Oui, c'est probablement ça. . c'est très bien... très bien!..

FRICK, soupirant.

Ah! si mam'selle Claire pouvait vous entendre, ça la ferait peut-être revenir de ses préjugés à mon égard.

Air : de l'Écu de 6 francs.

D' mon physique ell' fait le martyre...

Si par le hasard le plus grand

Des détails ell' cesse d' médire;

C'est à l'ensemble qu'ell' s'en prend ; Plus j' veux lui plaire et plus y m' semble

Que j' n'aboutis dans ce travail

Qu'a lui faire haïr en détail; C qu'eir n* peut pas souffrir comme ensemble.

BERTHE

Je sais bien d'où cela vient.

FRlCK.

Bah ! vous avez deviné la cause de son indifférence pour moi ?

BERTHE

La cause... c'est que vous avez toujours l'air embarrassé... on dirait que vous n'êtes pas dans votre assiette.

FRICK

Oui^ avec elle.

BERTHE

Et avec vous-même... C'est tout naturel, quand on ne peut pas suivre sa vocation. Tenez, je j*arierais que vous avez manqué la vôtre.

FRICK

Je suis forcé d'en convenir... c'est vrai... Mon père a fait de moi un meunier comme lui, moi j'avais dans l'idée que je deviendrais un jour. . herboriste.

BERTHE

Ou soldat!

FRICK

Non! herboriste!..

BERTHE

Oh! si!.. D'abord, vous êtes brave!

FRICK

Non!., ça dépend... individuellement, dans la garde urbaine, ce n'est pas notre fort, mais quand nous sommes plusieurs.

BERTHE

Oui, comme qui dirait avec un régiment... c'est beau, n'est-ce pas, de figurer au premier rang d'une compagnie?., de tenir sa place ou celle d'un autre... celle de Kalt, par exemple, car ce n'est pas pour vous flatter, mais je trouve que vous représentez tout aussi bien que lui. FRicK , à part.

Hein?., on dirait une déclaration... Un jour de noce... c'est singulier!..

BERTHE

Il y a même des occasions où vous mériteriez la préférence... et, je trouve qu'en vous prenant à sa place, on ne perdrait pas au change. FRICK, à part.

Ah ! sapristi, celte jeunesse a des intentions positives... il faut arrêter ça... {Haut) Je vous comprends, mam'selle Berthe; mais je suis un honnête garçon, et je vous préviens que j'en tiens pour votre cousine... mais, là, ferme!

BERTHE

Mais...

FRICK

Oh ! n'y a pas de mais...

Mais, je...

FRICK

Non! vous auriez tort d'insister.

BERTHE

Je dis, mais par malheur vous ne savez pas comment vous y prendre pour être payé de retour... cependant, le moyen est bien simple, si vous voulez que je vous l'enseigne.

FRICK

Si je le veux... {A part.) Qu'est-ce qu'elle va doncm'apprendre?.. Au surplus, je peux me risquer, il paraît que ce n'est pas pour elle.

BERTHE

Avec nous autres, jeunes filles, il ne suffit pas qu'un amoureux soit aux petits soins, soumis, fidèle... il faut d'abord flatter notre vanité... Qu'estce qu'un paysan... un soldat de la 2;arde urbaine... ça, et rien du tout, c'est absolument la môme chose.

FRiCK, vexé.

Ah ! mais, dites donc.

BERTHE, continuant.

Mais un militaire! un vrai militaire! qui porte bien l'uniforme, comme Kalt, par exemple... qui a fait parler de lui... encore comme Kalt, à la bonne heure, on l'aime celui-là !.. On est fière de le montrer à tout le monde et jalouse de le garder pour soi.

FRlCK.

Vous croyez?

Certainement!., il ne vous manque que l'habit de chasseur du Tyrol et trois ans de campagne comme Kalt, pour que ma cousine soit folle de vous.

FRCIK.

Si j'en étais sûr!..

BERTHE

Dame!., c'est votre dernière ressource... il ne coûte rien d'en essayer.

FRICK

Ça me coûterait trois ans et les désavantages de la profession.

BERTHE

Oui, mais est-ce qu'on ne pourrait pas vous les faire oublier en vous donnant 600 florins.

FRlCK.

600 florins et l'amour de mam'selle Claire... Diable, mais ça demande réflexion.

BERTHE

Oui, mais vous n'avez pas le temps de réfléchir, c'est à prendre ou à laisser à un autre... il y a concurrence... voyez si vous voulez perdre une si belle occasion d'être aimable... et soldat.

FRICK

Et vous me promettez que dans trois ans, votre cousine sera éperduement amoureuse de moi.

Ça ne peut pas vous manquer... mais dépêchez vous, le temps presse... {Elle lui donne le portefeuille.) courez chez le capitaine de recrutement, présentez-vous à lui de la part du général et endossez l'uniforme, il n'y a que ça qui psisse vous faire aimer.

FRICK

J'y cours, et je reviens... ah! que je vous remercie du service que \ou^ me rendez !.. je vais enlever mam'selle Claire à la baïonnette.

Air : de l'Ambassadrice. (Auber.)

De votre assurance

Mon cœur est charmé.

Grâce à mon absence

Je vais étreaimé- Lorsquc sans cesse auprès d'elle Mon amour faisait r'tentir Ses gros soupirs ; la cruelle Ne pouvait pas me sentir.

BERTHE

Oui, ma cousine est capable', Notre cœur est fait ainsi.

De vous trouver adorable Dès que vous serez parti- De mon assurance Qu' vol' cœur soit charmé Grâce à votre absence Vous serez aimé.

[ FRICK

De votre assurance, etc.

{H sort en courant.)

Page 1