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LA CROIX D’HONNEUR

Nos pères ont eu leurs légendes. Tous, tant que nous sommes, nous avons été bercés avec le récit des grandes batailles de la première République et du premier Empire. Dans leur lointain, les hommes de Fleurus, des Pyramides, d’Eylau, nous les avons vus entourés d’une auréole lumineuse, grands comme les héros d’Homère et dignes, par leurs proportions épiques, d’occuper une place d’élite dans nos imaginations. Le soir, à la veillée, quand ils nous racontaient leurs étapes glorieuses et leurs grandes équipées, nous les écoutions attentifs, et notre jeunesse regrettait que le temps de ces luttes gigantesques fût passé.

La génération qui vient après nous dans la vie aura ses légendes aussi.

Quand les travaux des mauvais jours d’hiver

retiennent toute une population nombreuse dans les granges, écoutez ce que disent les* campagnards occupés à éplucher le maïs ou les châtaignes ; ils ne racontent plus même les souvenirs d’Afrique, les expéditions au désert ou dans la Kabylie qu’en les mélangeant avec d’autres.

Ils disent les fatigues, les privations et les rudes escarmouches de la campagne de Crimée, et cette marche de deux mois semée de batailles gigantesques qu’on appelle la campagne d’Italie.

L’expédition de Chine, la guerre actuelle avec le . Mexique fourniront encore de nouveaux épisodes qu’il faudra recueillir.

Car il n’y a rien de plus émouvant au monde que ces récits au village. La grande histoire ne s’occupe guère de tous ces héros au petit pied qui ont joué si énergiquement leur rôle de comparses *. dans l’action. Mais ils sont les favoris de la légende. Dans l’atelier comme dans les campagnes, on aime les détails. Le vrai héros populaire, c’est Jean Pecqueur, dont je vais vous raconter l’histoire.

Jean Peequeur est né au petit village de Ste- Suzanne, dans la banlieue d’Orthez, au pied des Pyrénées. Il est le troisième fils d’un fermier qui élève sa nombreuse famille pour les travaux des

champs, sans se soucier du grand bruit d’émigration vers les villes qui se fait autour de lui. Là où vécurent ses pères, il veut que vivent ses enfants.

C’est dire que Jean Peequeur est robuste. Il appartient à cette jolie petite race d’hommes du Midi qui cache dans une taille moyenne une force, une adresse et une agilité peu communes. Ajoutez à cela un courage naturel aiguillonné chaque jour depuis le berceau par le spectacle des grandes merveilles de la campagne pyrénéenne, et vous aurez le portrait complet, physique et moral, de Jean Peequeur.

Aussi, quand les hasards de la conscription l’ont

désigné pour iàire partie du contingent à fournir pour l’année 1856, on l’a immédiatement incorporé au 3 e régiment de zouaves, en garnison à Constantine. ■

Il ne s’est pas* l'ait tirer l’oreille pour partir. Sans doute, il n’était pas d’une gaîté folle quand il a dit adieu à sa famille, au foyer paternel, à tout ce qui faisait sa vie depuis son enfance. Mais cependant, il a su contenir ses larmes pour ne pas trop affliger sa vieille mère; il a compris qu’il était homme, du moment qu’il était appelé à marcher sous le drapeau national, et il a voulu se montrer tel avant de quitter le village.

Ce n’est que le lendemain, à sa première étape, qu’il permit à la juste affliction de son cœur de déborder. Jusqu’à Orthez, Jean Pecqueur a été accompagné par son père et par ses frères, et devant eux aussi, rien de ses émotions intérieures n’a presque transpiré. Mais quând seul, le lendemain, il se trouve sur les hauteurs de Castétis, qu’au bout de quelques pas il va tourner le coteau qui lui dérobera peut-être pour toujours le clocher natal, alors il s’arrête et s’asseoit mélancoliquement sur un tertre de gazon qui borde le chemin; la tête dans ses mains, il se laisse aller aux émotions nouvelles qui agitent son âme et il interroge d’un œil anxieux l’horizon lointain. Il voit enfin, à

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