‹ La croix d'honneur Georges BellChapitre 2 sur 11 · SS · texte numérisé non relu

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d’honneur. 5

l’occident méridional, noyées dans la brume du matin, les roches grises de Ste-Suzanne, il distingue l’église, la vieille demeure seigneuriale, le pauvre toit de son père, et soudain des larmes abondantes s’échappent de ses yeux, sans qu’il songe un seul instant à les retenir.

Ce furent les dernières que versa Jean Pecqueur; - ' . ; • :

Promptement arrivé à Constantine, il ne tarda pas à se rendre familiers tous les détails du service, et six mois étaient à peine écoulés depuis sop départ du village, qu’on le citait déjà dans le régiment comme le modèle des jeunes recrues, et il pouvait marcher de pair avec les vieux soldats. Quelques mois encore et il ne lui manquera que le baptême du feu devant l’ennemi.

Sur ces entrefaites, au milieu de la paix et de la tranquillité qui régnait en ce moment dans notre colonie africaine, un bruit de guerre se répandit. On disait qu’avant peu ces vieux lions d’Afrique et de Crimée seraient appelés sur les champs de bataille d’Europe, et de chambrée en chambrée on s’excitait avec une noble émulation.

Ce n’était là qu’un de ces bruits avant-coureurs que les chefs militaires aiment à voir circuler, parce qu’ils entretiennent l’enthousiasme. Cettefois la conjecture ne précédait le fait que d’une année

à peine. Aussi les troupiers furent-ils joyeux quand on leur annonça officiellement qu’il fallait se tenir dans tous les corps d’Afrique prêts à entrer en campagne. Presqu’aussitôt arriva pour le régiment de Jean Peequeur un ordre nouveau, celui de se mettre en marche pour son port d’embar-

quement.

A la première comme à la seconde nouvelle, Jean Peequeur avait senti son cœur bondir violemment dans sa poitrine. C’était la première fois qu’il allait setrouveraufeu, entendreles balles, la mitraille, les boulets siffler à ses oreilles, s’enivrer de l’odeur de la poudre et du carnage, voir tomber les hommes autour de lui, courir au devant de la mort pour l’honneur de sa nouvelle famille représentée par le drapeau.. Presque tous les camarades qui marchaient avec lui avaient déjà figuré dans mainte affaire sanglante, et ils parlaient de la bataille comme d’une fête formidable, où c’était plaisir de donner ou de recevoir la mort. Tout cela n’était pas bien compris par Jean Peequeur, et il s’avou* ait ingénument dans son for intérieur que peutêtre il aurait mieux aimé conduire ses bêtes dans les campagnes du Béarn que d’aller cueillir des lauriers sur les champs de bataille italiens. Mais il avait pris la bonne habitude de garder pour luimême ses impressions intérieures, et personne

d’honneur.

n’aurait pu lire ses pensées secrètes sur sa figure déjà bronzée par le soleil d’Afrique. D’ailleurs, il faisait bonne contenance et, sans fanfaronnade, ne laissait nullement deviner en lui le conscrit.

Le bâtiment qui portait Jean Pecqueur fut le premier bâtiment chargé de troupes françaises qui entra dans les eaux de Gênes.

Cette ville, que nos aïeux eurent bien raison de surnommer la Superbe , titre qu’elle justifierait encore à ne regarder que ses palais de marbre, est une des villes italiennes où le sentiment patriotique est, a été et sera toujours essentiellement vivace. Elle attendait l'arrivée des troupes avec une grande anxiété. Déjà les hostilités étaient commencées de l’autre côté du Piémont. Les Autrichiens avaient passé la frontière et s’étaient répandus dans les provinces qu’ils traitaient en pays conquis. Gênes, comme Turin, et peut-être bien plus que Milan et Brescia, comptait sur l’arrivée des Français pour donner le signal de la délivrance italienne. Une foule immense, dès que les navires de guerre furent signalés à l’horizon, encombra les môles et les quais. Des cris de toutes sortes partaient de tous les points de cette foule, et semblaient se répondre du palais Doria jusqu’au-dessus du pont

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de Carignan. Les uns, parmi ces hommes où l’on aurait pu reconnaître toutes les races de l’Italie, voyaient les armes reluire au soleil, les autres les pantalons rouges, et tout le monde se communiquait ses impressions en tumulte.

Enfin l’ancre est jetée. Le débarquement commence. Tout à coup un silence solennel plane sur cette foule naguère si tumultueuse. C’est à peine si l’on entendrait voler dans l’air l’insecte qui va chercher son butin odorant en lutinant de fleur en fleur au milieu des villas, ornements des collines dont Gênes est couronnée. Instinctivement toutes les mains se portent aux chapeaux, toutes les têtes se découvrent.

Que s’est-il donc passé?

Le Drapeau glorieux de la France vient de descendre dans une barque italienne, et vogue à force de rames vers Gênes-la-Superbe.

Ap rès cette minute de recueillement sublime, un immense cri s’échanpe de toutes les poitrines à la fois; hommes, femmes, enfants, échos Redisent : Vive la France ! Vive l’Italie !

De même que le régiment de Jean Pecqueur avait été des premiers à fouler la terre italienne, de même il fut un des premiers à se. trouver aux prises avec l’ennemi redoutable que la France et le Piémont avaient en face d’eux.

Le combat de Palestro fut une rude boucherie.

C’est là que Jean Pecqueur reçut le baptême du sang.

Détaché en avant-garde avec toute sa compagnie, il fut un de ces robustes gaillards qui escaladèrent au pas de course le plateau sur lequel manœuvrait l’artillerie autrichienne, et chargèrent à la baïon- , nette les artilleurs sur leurs pièces. La balle ne faisait pas des ravages assez rapides dans les rangs ennemis, et on aurait perdu un temps précieux à recharger son arme.

Avec une intrépidité qui n’avait pas besoin de stimulant et sans savoir seulement s’il était vu de

d’honneur.

ses chefs, faisant de son fusil et de sa baïonnette une lance formidable qu’il manœuvrait avec la dextérité du montagnard qui, dès l’enfance, ajoué avec le bâton ferré, Jean Pecqueur se précipite sur les artilleurs en désarroi et en tue un à chaque coup. Ses camarades le suivaient de près. Sa bravoure les a électrisés. Ils imitent sa manœuvre et bientôt la batterie toute entière reste au pouvoir de nos soldats.

Cette besogne terminée et avant de passer à une autre, il y eut quelques minutes de répit. Les Autrichiens disparus, chacun put se reconnaître sur cet étroit plateau où il était impossible de faire un pas sans trébucher contre des morts, des mourants, des blessés.

Son capitaine avait vu Jean Pecqueur à l’œuvre , meurtrière et avait admiré son courage et .son habileté. Il sut lui dire quelques-unes de ces paroles énergiques qui, dans un moment suprême, transforment tout soldat français en héa-os. Mais la charge sonne il faut combattre de nouveau; il faut déloger l’ennemi de toutes les positions qui lui restent. On n’a le temps ni de faire ni d’écouter de longues phrases. C’est le jour de l’action. Et cela dure jusqu’àce que l’Autrichien soit -» en pleine retraite, jusqu’à ce qu’il ait complètement abandonné le champ de bataille qu’il avait choisi.

LA CHOIX

Le soir, on campa sur la terre que l’on avait conquise. Alors seulement, Jean Pecqueur s’aperçut qu’une balle autrichienne l’avait effleuré en passant. Au haut du bras, une longue marbrure noire marquait la place de la contusion. Quand le tambour annonça le réveil, Jean Pecqueur avait peine à se servir de ce bras. Mais il ne voulut pas manquer à la revue qu’allait passer le colonel. Et vraiment s’il avait trop fait le douillet après sa brillante conduite de la veille, c’eût été grand dommage: car à cette revue une grande joie lui était réservée.

Après qu’il eut passé dans les rangs, le colonel distribua les récompenses dont il pouvait disposer.

Jean Pecqueur fut fait caporal.

Sur le champ, on attacha des galons improvisés à la manche de sa veste.

Aussi la joie de Jean Pecqueur était grande * quand il repassa dans le village avec tout le régiment. Il ne souffrait déjà presque plus de son bras contusionné, et, pour la première fois depuis l’en- * trée en campagne, il pensa en souriant à tous ceux qui l’aimaient à Ste-Suzanne, et, par le chemin de l.’air, il envoya une pensée joyeuse à sa bonne vieille, mère.

Son grade n’enfla nullement le cœur de Jean Pecqueur. Il n’avait aucune vanité, et si l’on eût trouvé quelque orgueil chez lui, c’était celui de se trouver digne en tout point de l’honneur de servir et de défendre le drapeau sous lequel il marchait.

Au reste, c’était un soldat modèle. Nul ne portait avec plus d’aisance le large pantalon flottant, et le fez sur sa tête avait une crânerie incomparable.

Jamais armée dans aucun pays ne reçut l’accueil • qui fut fait à l’armée française en Italie. Depuis l’heure du débarquement jusqu’au dernier moment, nos soldats ont trouvé partout la cordialité la plus parfaite chez ces populations éminemment intelligentes, qui comprenaient que le drapeau de France était le point de ralliement autour duquel devaient se grouper tous ceux qui voulaient une

patrie italienne libre. Au eombatoù s’était fait remarquer Jean Pecqueur, les Piémontais étaient mêlés à nos soldats, et c’était sous les yeux du roi Victor-Emmanuel que les plus rudes coups avaient été portés. Lui-même avait déployé sur le champ de bataille une de ces bravoures héroïques qui donnent bientôt autant d’àmis dévoués qu’on a eu de compagnons d’armes.

Mais ce qui fut remarquable surtout, ce fut la; grande fi'aternité qui s’établit aussitôt entre les Italiens et les soldats du 3° régiment de zouaves. Dans l’armée de Victor-Emmanuel, il n’était pas rare de rencontrer les plus grands noms de l’Jtalie sous l’uniforme du plus obscur des régiments. Cette guerre nationale a cela de bon, pour l’avenir de la péninsule italique, que tout le monde a voulu y prendre part. Les jeunes hommes se sont partout ; enrôlés avec un enthousiasme qui faisait comprend * dre celui dont la nation française avait été prise en 1792. Nobles et bourgeois, étudiants et professeurs, tous avaient pris le fusil avec la même foi profonde, et tous, oubliant les habitudes d’une ancienne vie, (; se battaient contre les Autrichiens avec le même ij entrain et lamême vaillance. Ce phénomène ne doit pas être laissé dans l’oubli; car c’est ainsi, et ainsi seulement, que peuvent se fonder de fortes na- ■ tionalités.

d’honneur.

À côté de Jean Pecqueur, quand il se précipita sur les canons autrichiens, marchait un jeune volontaire de Charles-Albert. Séparé, par un accident de marche, du corps dans lequel il servait, au moment où sonnèrent les premières fanfares de la bataille et tonnèrent les premiers coups de canon, le jeune homme s’était trouvé à côté des zouaves. Il avait aussitôt pris place dans les rangs qui s’ouvrirent pour le recevoir, et au milieu des soldats français, il avait combattu en homme «le cœur qui sait qu’aux heures suprêmes, la patrie a un droit souverain sur la vie de chacun de ses enfants.

Albert de Basso-Campo pouvait avoir vingt ans. C’était la beauté de l’adolescence italienne dans toute sa fleur. De haute taille, de minefière, d’allures énergiques, il gagnait du premier coup toutes les sympathies, surtout quand on le voyait se ruer à la bataille, avec une ardeur et un acharnement qui témoignaient de sa haine vigoureuse pour l’ennemi éternel de son pays. De fortes études n’avaient fait que développer cette haine instinctive. Dans les nations d’élite, le bras ne perd rien à être secondé par l’esprit.

Aussi bien que Jean Pecqueur, Albert aurait pu et dû obtenir une distinction après le combat de Palestro. Mais il se contenta de demander à ses

chefs de rester dans les rangs des Français où il comptai autant d’arnis que de gens qui l’avaient vu à

l’œuvre. Cette faveur, on le pense bien, fut aisément accordée au jeunevolontairepatrioteparleshommes . intelligents qui dirigeaient le réveil de l’Italie.

Entre tous, pour en faire son ami particulier,

Albert de Basso-Campo choisit Jean Pecqueur, dont la vaillante simplicité l’avait séduit. Le pauvre paysan de Sainte -Susanne se -trouvait ainsi avdir pour camarade intime l’héritier d’un des plus beaux noms de l’Italie moderne dans le duché de Modène. Car Albert appartenait à cette puissante et historique famille modénaise qui, après avoir fourni de hauts dignitaires à l’Eglise romaine, s’est, depuis les bouleversements qui signalèrent la fin du sièele dernier, retirée modestement dans ses terres, ne recherchant ni emplois ni fonctions, mais se tenant toujours prête à prendre les armes au premier appel de la patrie.

Cette rencontre et cette amitié furent une des chances les plus heureuses de la vie de Jean Pecqueur. ,

Car si la gloire est une belle chose, on ne l’acquiert pas toujours aisément, et tel général que je connais vous ferait dresser les cheveux sur la tête en vous racontant ce que «lui coûtèrent jadis ses galons de caporal.

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