‹ La croix d'honneur Georges BellChapitre 11 sur 11 · IC · texte numérisé non relu

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pection rare/évitant soigneusement d’exposer sans utilité une existence toujours précieuse, parvint de cette façon jusqu’à une batterie autrichienne dont le feu causait au loin les plus grands ravages dans nos rangs. Elle était établie sur un terrain découvert qui éloignait naturellement toute idée de surprise. A l’abri derrière un bouquet d’arbres, Jean Pecqueur ne put voir ces canons sans qu’aussitôt l’idée de s’en emparer par un coup de main hardi n’entrât dans son esprit. On l’a dit et répété depuis longtemps : pour un soldat français, de la conception d’une idée à l’exécution, il n’y a qu’un pas, et c’est ce qui, sous les armes et dans les circonstances graves, lui donne une supériorité sur tous les soldats du monde.

En un clin d’œil, les douze hommes que commandait Jean Pecqueur furent massés en peloton autour de lui. Chacun reçut à l’oreille la confidence du projet formé par le chef, et dans tous les yeux on vit briller une animation singulière que les anciens auraient prise pour un présage du meilleur augure.

Au commandement du sergent, ces douze hommes fondirent comme un seul lion sur les canons autrichiens, sur ceux qui les servaient et ceux qui les défendaient. Les” cent mètres de terrain nu qui séparaient l’attaque et la défense avaient été

parcourus au vol. Les artilleurs autrichiens avaient encore dans les oreilles le cri formidable poussé par le père Zou-Zou, que déjà ils sentaient la pointe des baïonnettes et tombaient frappés à mort sur leurs pièces prêtes à faire feu.

j Jamais attaque ne fut plus impétueuse ; jamais aussi attaque ne tut couronnée d’un aussi prompt et aussi magnifique résultat. En, vain, artilleurs et soldats, chargés du service et de la défense des pièces, essayant de se reconnaître, veulent-ils opposer une résistance à cette poignée d’hommes. Les fusils partent à bout portant, et toute décharge est mortelle. Puis c’est la baïonnette qui montre une fois de plus combien elle est une arme terrible dans les mains françaises.

Au milieu de cette bagarre, Jean Pecqueur se multiplie et se signale entre tous. Les coups de fusils éclatent autour de lui sans l’atteindre. Il est tombé sur le gros des soldats autrichiens et a bientôt semé le désordre dans cette troupe qui tente d’inutiles efforts pour présenter une masse compacte. La baïonnette fait de tels vides que chacun est bien vite réduit ou à attaquer ou à se défendre individuellement. Plus d’un, parmi les Autrichiens, donna dans cette conjoncture grave des preuves de cette obstination à ne pas reculer, qui est souvent le courage porté à son paroxysme. Il fallut tout

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tuer pour rester maître des pièces que l’on avait résolu de conquérir. Personnene prit la fuite, personne ne demanda quartier; et le lendemain, quand il fut permis de visiter à loisir le champ de bataille, on ne trouva que des cadavres dont l’attitude dans la mort était encore menaçante à la place où s’était accompli ce merveilleux fait d’armes.

Jean Pecqueur avait eu ses habits criblés par les balles et les coups de baïonnette, car si on frappait, on ne cessait d’être exposé à être frappé ; mais pas un de ces coups n’avait seulement effleuré la peau, chance heureuse qu’on rencontre rare- . ment sur les champs de bataille. Témoin le pèrë Zou-Zou, qui avait secondé Jean Pecqueur avec toute l’ardeur d’un vieux troupier d’Afrique, tout le dévouement d’un ami. Lui aussi avait largement fait sa part dans la besogne entreprise, et plus d’un Autrichien couché dans la poussière avait reçu la ^

mort de sa main. Après Jean Pecqueur, c’était bien

au père Zou-Zou qu’on devait le succès de cette * équipée. Pendant tout le fort de l’action, on le vit manœuvrant avec une dextérité sans égale son fusil qui tantôt allait comme une lance atteindre au loin son ennemi, et tantôt, quand celui-ci approchait trop, frappait avec la crosse comme avec une massue. Au milieu de toutes ces évolutions terri-

blés, lorsque, les rangs s’élargissant sans cesse, les ennemis ne pouvaient pas plus douter de la victoire, nonobstant leur résistance tenace, que les assaillants eux-mêmes, tout-à-coup, le père Zou-Zou s’affaissa.

Une balle autrichienne venait de l’atteindre, et, lui fracassant le bras, était ailée se loger dans le haut de l’épaule.

Cette blessure, reçue presqu’au dernier moment» attrista la victoire d’une façon d’autant plus cruelle que ce fut le seul épisode sérieusement douloureux de ce brillant fait d’armes des douze Enfants-

Perdus.

Le maréchal duc de Magenta apprit pendant l’action ce qui venait de se passer. Par un de ces hasards qui servent les heureux, il avait vu ce détail pendant que de son œil d’aigle il surveillait attentivement tout ce qui se passait sur l’immense champ de bataille. Au reste, les soldats de Jean Pecqueur n’avaient pas plus voulu perdre leurs conquêtes que leur blessé, et ils rentrèrent dans les colonnes en emmenant les canons conquis et le père Zou-Zou, qui fut immédiatement envoyé à l’ambulance la plus voisine.

Le maréchal prit une minute pour féliciter cette troupe héroïque qui se trouva récompensée par 'ces éloges donnés sur le champ de bataille. Puis

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il promit l’étoile des braves à Jean Pecqueur.

Les moments sont précieux quand les canons tonnent de toutes parts, quand le sort des provinces et des peuples se décide dans ce terrible jeu qu’on nomme les batailles.

Or, on en était là après l’exploit de Jean Pecqueur et de ses compagnons. Victorieuse sur bien des points, l’armée française' trouvait partout une résistance que nul n’aurait soupçonné devoir être aussi acharnée. La journée était loin d’être gagnée, d’autant plus loin, qu’à peine une position était prise, on se trouvait en face d’une autre position plus formidable que la première.

Restait donc à porter encore de rudes coups si on voulait avoir gain de cause.

Jean Pecqueur et son régiment bien connu du duc de Magenta ne furent pas épargnés dans ces circonstances.

Le brave sergent, électrisé par les paroles de son général, lit partout où on l’envoya des prodiges de valeur, tant et si bien qu’on aurait pu croire que la bataille n’avait été donnée qu’en son honneur et pour lui procurer un plus rapide avancement. Son colonel émerveillé dit, dans son rapport, que jamais il n’avait vu un plus brave soldat et qu’il méritait plus que tout autre d’être porté à l’ordre de l’armée.

LA CHOIX

Aussi, quand la victoire fut remportée, quand l’o- • rage seul eut sauvé l’armée autrichienne d’une complète destruction, quand l’armée française eut repassé le Mincio sur les ponts que n’avaient pu détruire les ennemis, l’heure des récompenses effectives arriva, cette heure qui a aussi ses anxiétés, ses joies et ses douleurs.

Une des premières récompenses fut l’épaulette de sous-lieutenant pour Jean Pecqueur.

Bien que victorieuse, l’armée française avait fait des pertes sensibles, et il s’agissait de réparer promptement les brèches nombreuses faites au cadre d’officiers par les balles et la mitraille autrichiennes. En pareil cas, c’est le rang, comme on dit, qui fournit généralement toute cette réparation. Quand il fut reconnu devant le régiment assemblé, il n’y eut qu’une voix pour applaudir à la distinction qui venait chercher le- jeune paysan de Sainte-Suzanne . Mais personne ne tut plus heureux qu’Albert de Basso-Campo de la bonne fortune de -son ami. Albert s’était battu comme un lion ; les zouaves étaient contents de lui et contents de l’avoir pour compagnon ; mais, pour ce véritable patriote, la seule récompense qu’il ambitionnait, était la délivrance définitive du sol italien.

Seul peut-être, Jean Pecqueur ne manifesta pas la joie à laquelle on pouvait s’attendre. C’est qu’une

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parole recueillie avidement, Une parole du maréchal duc de Magenta tintait constamment à ses oreilles. Il n’attendait pas l’épaulette et elle venait à lui. Il attendait l’étoile de l’honneur et elle ne venait pas. Jean Pecqueur en était à sa première désillusion. Il n’avait jamais rien désiré dans la vie et l’ambition lui était inconnue. Mais dans sa simplicité, il considérait la parole du maréchal comme une promesse solennelle qu’il était étonné de ne pas voir réaliser plus promptement. Cela lui donnait une préoccupation . vive et douloureuse qu’il ne comprenait pas.

Jean Pecqueur, dans cette circonstance, faisait connaissance avec les sentiments élevés et civilisés de la vie. Jusque-là il avait vécu comme un enfant de la nature, simple, docile 'et croyant. Ce qui se passait maintenant en lui révélait que dans son esprit commençaient à naître les espérances et les déceptions ambitieuses.

Albert de Basso-Campo devina son ami, quoique Jean Pecqueur cachât soigneusement au fond de son cœur, comme une mauvaise pensée, les sentiments qui l’agitaient. Profitant d’un jour de liberté, pendant qu’on ensevelissait les morts de la bataille, ensemble le jeune Italien et le jeune sous-lieutenant allèrent faire une visite qui leur tenait au cœuf . Ni l’un ni l’autre n’avaient oublié le

père Zou-Zou, la triste victime de leur glorieuse équipée sur l’artillerie autrichienne. C’était à lui qu’ils allaient porter les souvenirs et les consolations de l’amitié.

Le vieux troupier était au milieu de bien d’autres attendant, comme lui, que le chirurgien prononçât sur leur sort. Ce n’est point un spectacle réjouissant à l’œil que celui d’une ambulance, le lendemain d’une grande bataille. Je ne sais s’il ne faut pas plus de force pour supporter l’étalage de toutes ces douleurs ramassées ainsi dans un étroit espace, que pour courir sus aux ennemis et se couvrir de gloire au milieu du bruit, des fanfares, des excitations et de l’enivrement du combat. Les médecins militaires sont les modestes héros de ces tristes lieux. Calmes comme des savants, pleins de mansuétude comme des hommes habitués à voir de près les plus horribles plaies, ils accomplissent leur tâche avec une abnégation et un dévouement qu’on ne saurait assez louer ni récompenser. Je pourrais dire ici le nom du médecin entre les mains duquel était tombé le père Zou-Zou. Si je m’abstiens, c’est que je crains de blesser sa modestie. Mais dans maint village obscur de notre France, plus d’une mère- prononce ce nom en le bénissant. Grâce à l’homme qui le porte, elle a revu son fils. Vieux soldat

d’Afrique et de Crimée, quoique fort jeune encore,

il était aimé de tous les hommes qui avaient eu à recevoir ses soins, et dans tous les corps on ne prononçait son nom qu ; avec respect et admiration.

Albert de Basso-Campo et Jean Pecqueur venaient d'embrasser le père Zou-Zou, aussi stoïque à l’hôpital que bouillant d’ardeur et de courage .sur le champ de bataille, lorsque le médecin, faisant sa ronde, s’approcha. Le père Zou-Zou était pour lui une vieille connaissance; ils avaient confiance l’un dans l’autrè et le médecin appliquait tout son art et tous ses soins à guérir la terrible fracture du bras sans avoir recours à l’amputation du membre fracassé.

11 fut heureux de voir que des amis venaient visiter son malade. C’était toujours une distraction qui pouvait produire une diversion utile, enlever pour quelques heures le patient à la pensée de son mal, préoccupation qui a souvent des elfets trèspernicieux. Le médecin, sans rien dissimuler delà gravité de la position, donna cependant des espérances aux deux amis; elles reposaient principalement sur la bonne constitution et l’énergie bien connue du père Zou-Zou.

Un incident qui survint donna beaucoup de poids aux paroles du médecin .

Autour des autres lits se trouvaient aussi des

visiteurs. De tous côtés on apportait des nouvelles de l’armée, et chacun les commentait à sa façon. On apportait surtout la liste des récompenses données après la bataille; car cela pouvait intéresser tout le monde. Or, pendant que le docteur s’était éloigné, Albert de Basso-Campo et Jean Pecqueur causaient avec le père Zou-Zou et le réconfortaient de leur mieux ; autour du lit voisin on lisait une longue liste des promotions nouvelles faites dans la Légion d’honneur. Le père Zou-Zou était créé chevalier. -

En entendant prononcer son nom, le vieux soldat se dressa tout debout sur son séant, et interpellant le lecteur :

— Voyons-ça, lui dit-il d’une voix forte et qui n’avait riçn de maladif, avancez à l’ordre et répétez un peu ce que vous venez de dire.

Celui qui avait apporté la nouvelle ne se fit pas prier. Il vint au chevet du vieux zouave et recommença sa lecture, en lui demandant si cela l’intéressait.

— Je le crois parbleu bien ! s’écria joyeusement le père Zou-Zou, et vous m’en direz des nouvelles quand vous recevrez la croix, car, si cela continue, j’espère bien qu’il y en aura pour tous les braves gens.

Et aussitôt, oubliant la terrible blessure qui

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payait cette croix, le vieux troupier donna les marques de la joie la plus vive. Il aurait voulu embrasser tout le monde.

Le médecin revenait en ce moment sur ses pas. Sa visite était terminée. Il devina du premier coup-d’œil qu’il s’était passé quelque chose d’extraordinaire, et s’approchant de nouveau du vieux soldat blessé :

— Eh bien! qu’y a-t-il? Vous m’avez l’air tout ragaillardi, demanda-t-il d’une voix douce.

— Il y a, major, que moi aussi, je le tiens ce ruban rouge. Et maintenant, vous pourrez faire tout ce que vous voudrez de mon bras, je vous l’abandonne. Mettez-le à la sauce qui vous conviendra le mieux. Je vais être sage comme un petit saint Jean.

Le médecin sourit à cette boutade de soldat, et prenant le bras valide pour voir encore s’il n’y avait pas de fièvre, il laissa lire sur son mâle visage bien des espérances, puis il sortit en répondant presque d’une façon certaine de leur ami au jeune volontaire italien et à Jean Pecqueur.

La récompense qui venait trouver le vieux zouave sur son lit de douleur, avait renouvelé toutes les angoisses, toutes les souffrances intimes du jeune sous-lieutenant. Non, certes, qu’il y eût en lui le moindre grain de jalousie, mais les plus belles natures ont toutes, à de certaines heures, éprouvé de semblables défaillances. Jean Pecqueur éprouvait une espèce de frisson chaque fois qu’il voyait sur une poitrine s’étaler le ruban rouge de la Légion-d’honneur. Il souffrait chaque fois qu’il voyait distribuer de nouvelles croix, et qu’il n’était pas compris dans la promotion. 11 ne pouvait ni se définir le sentiment qu’il éprouvait dans ces circonstances, ni s’en rendre maître.

Albert de Basso-Campo, à l’œil vigilant duquel n’échappait rien de ce qui se passait dans le cœur de son ami, résolut de le guérir de ce qu’il, considérait comme une infirmité. — Profitant de

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quelques heures de causerie tête à tête que lui permettait le retour .au camp de l’autre côté du

Mincio, il parla en termes nobles et élevés de la mission du soldat et de l’accomplissement de ses austères devoirs. Jean comprit parfaitement les allusions de son ami, d’autant mieux qu’Albert se bornait à formuler et à exprimer d’une façon saisissante des pensées que le nouveau sous-lieutenant agitait d’une façon vague lorsqu’il parvenait à se rendre maître de lui. Jamais prédicateur n’obtint succès pareil à celui qui vint couronner les efforts d’Albert. Considérant sa nouvelle position sous son vrai jour, Jean Pecqueur vit bien que la croix de la Légion-d’honneur ne pouvait lui échapper, et qu’il s’agissait pour lui d’un peu de patience. Avec l’avancement rapide que lui donnaient les batailles, cette vertu n’était pas difficile à pratiquer.

Les choses en étaient là, lorsque la nouvelle de l’armistice et de la suspension d’armes courut dans toute l’armée avec la rapidité de la foudre, lorsque de toutes parts on se croyait à la veille de nouveaux combats, et l’on se préparait pour ajouter de nouveaux lauriers aux lauriers de Magenta et de Solférino. Le premier étonnement n’était pas encore apaisé qu’on apprit l’entrevue des deux souverains et la signature des préliminaires de paix à Yillafranca.

Ce fut alors au tour de Jean Pecqueur d’avoir de douces paroles pour son ami Albert deBasso- Campo.

Le jeune Italien avait cru fermement que la campagne ne se terminerait que -sur l’Adriatique. La signature de la paix de Villafranca lui arracha des larmes qu’il ne chercha point à dissimuler. Ce- > ; 1 1 a nt, comprenant bien vite que ce ne pouvait être que partie remise et que la libération complète et absolue du territoire italien devait arriver tôt ou tard, pourvu que l’Italie sût conserver la puissante alliance de la France et ne pas se jeter dans des aventures qui lui avaient été maintes fois si préjudiciables, il voulut à tout prix ne pas perdre les amis qu’il s’était faits et continua de leur montrer aussi bon visage qu’avant la paix. Il eut toujours la même affection pour Jean Pecqueur. Gringalet, qui avait eu la médaille militaire pour la part qu’il avait prise à la conquête des canons autrichiens, reçut un cadeau touchant d’Albert de Basso-Campo : une boîte admirablement travaillée dans laquelle se trouvaient trois médailles de diverses grandeurs et plus de ruban qu’il n’en devait consommer durant sa vie entière. En lui remettant ce cadeau, Albert lui dit qu’il ne voulait pas qu’un aussi brave garçon pût regarder sa poitrine sans penser à l’Italie et aux amis qu’il y laisserait

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lorsque l’armée française quitterait les provinces qu’elle avait délivrées de la présence et de la domination de l’étranger.

Mais celui pour lequel le jeune Italien réserva ses plus affectueuses complaisances, fut le père Zou-Zou, désormais séparé de l’armée par sa blessure. Albert le fit transporter à Milan dans une des maisons qu’il possédait dans cette ville et lui prodigua tous les soins et toutes les attentions qu’il aurait donnés à un frère tendrement aimé. Au reste, hâtons-nous de l’ajouter, le comte d’Arona étant, sur ces entrefaites, venu rendre visite à son ami, les deux jeunes hommes échangèrent des explications fort vives, chacun marchant dans une voie diverse et croyant suivre le bon chemin. Albert de Basso-Campo fut assez heureux pour ramener le comte à son opinion. Dès. ce moment, l’un et l’autre se sentirent plus forts et ils s’allièrent pour faire triompher parmi tous leurs amis la ligne de conduite que suivait Albert.

Revenons à nos amis.

L’armée française a repassé le Mincio ët une portion de chacun des corps qui la composent se dispose à rentrer en France. Les régiments auxquels appartiennent Jean Pecqueur, Ben-Ticket, Gringalet, doivent figurer dans la grande fête que Taris prépare pour faire une réception digne d’elle

à cette armée victorieuse. Aujourd’hui, grâce à la vapeur et aux chemins de fer, les distances- sont supprimées. Une armée entière franchit trois cents lieues comme une modeste étape de l’ancien régime et le soldat n’est pas plus fatigué qu’un simple voyageur. Sous une tente au bois de Vincennes nous retrouverions aisément tous nos anciens amis. Ils sont là jouant et devisant comme au lendemain de Palestro et de Magenta. Leur campement agreste est provisoire, car c'est le lendemain qu’ils doivent iaire leur entrée solennelle dans Paris.

Paris se souvient encore de toute cette armée eampée dans les champs et les villages qui avoisinent la gare du chemin de fer de Lyon. Chaque corps avait son campement particulier établi avec un ordre admirable. Tout le monde, dans la journée, pouvait circuler librement dans les rues improvisées et pénétrersous la tente pourvoir de près

ces soldats qui avaient si rapidement fait une si glorieuse campagne. Les Parisiens ou plutôt les habitants de Paris sont curieux naturellement. Ils profitèrent en masse de cette liberté pour aller chercher dans la foule leurs amis, leurs connaissances, leurs concitoyens du village, comme a dit M. de Lamartine.

Jean Pecqueur, dont l’histoire avait fait du bruit à Sainte-Suzanne, «à Orthez et dans les environs, vit venir à lui une foule de compatriotes, qui sont toujours en grand nombre à Paris depuis Henri IV

qui leur en apprit le chemin. Il est probable que tous ces compatriotes ne l’auraient pas regardé si le jeune paysan était resté en Italie ce qu’il était en partant de Constantine. Et cependant la chose aurait fort bien pu se passer ainsi sans que le brave garçon eût un mérite de plus ou de moins. Avec la finesse instinctive de tous les paysans des montagnes, le jeunp sous-lieutenant vit fort bien d’où lui venaient toutes ces marques d’amitié et de sympathie de fraîche date qu’on’ essayait de lui donner. . . Il ne se laissa pas prendre à ces sentiments improvisés et cependant se garda bien de repousser des avances qui, après tout, pouvaient être sincères.

Au reste, depuis qu’il avait quitté la terre italienne, Jean Pecqueur était triste. Il n’avait plus auprès de lui ce jeune homme instruit, élégant et

plein . de cœur qui était venu spontanément à lui

après le combat de Palestro. En lui, Jean Pecqueur sentait qu’il avait un ami d’attache solide et désintéressé. Albert de Basso-Campo était resté en Italie, et les adieux des deux amis sur les frontières de la Lombardie avaient été pleins de tristesse et de mélancolie. On aurait dit que l’un et l’autre pressintaient qu’ils se voyaient et s’embrassaient pour la dernière fois. Tout manquait à Jean Pecqueur à la fois. Le père

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Zou-Zou non plus n’était pas avec lui. Sa blessure le retenait à Milan et qui sait, qui pouvait savoir si jamais il reparaîtrait au corps. En un mot, au lieu de ce garçon alerte, vif, insouciant que nous avons vu au commencement de cette histoire, nous retrouvons un homme sérieux et réfléchi qui comprend sa position nouvelle, mais qui regrette bien des choses dans son passé, quoique ce passé ne vaille pas le présent et surtout n’ait jamais eu les brillantes perspectives de l’avenir.

Au contraire, Gringalet est toujours le même. La médaille militaire accrochée sur sa poitrine ne l’a pas rendu plus fier que les galons de sergent qui maintenant décorent les manches de sa capote grise. Il ne change pas ; son caractère ne subit aucune modification et il croit toujours que les autres sont comme lui. C’est pourquoi, apprenant que le 2* régiment de zouaves est arrivé, il s’empresse, de courir à travers le camp, jusqu’à ce qu’il ait retrouvé son vieil ami Jean Pecqueur.

Il l’aborde comme au temps de Partinozza et de Ventiglia. Il a de nombreux camarades de tous côtés et il propose au nouveau sous -lieutenant de lui faire les honneurs de Paris, que Jean Pecqueur ne connaissait en aucune façon.

Pour chasser les idées noires qui envahissaient son cerveau, autant que pour paraître ne pas faire

sa tête depuis qu’il ôtait par son nouveau grade élevé fort au-dessus de ses anciens camarades, Jean Pecqueur accepta la proposition de Gringalet. Quelques minutes suffisaient pour les jeter en plein Paris, au centre de cette immense ville, bien plus bruyante et animée, sinon plus belle que Gênes, Milan ou Brescia. Ils allaient héler une des mille voitures qui en ce moment arrivaient au camp de tous les points de la capitale, lorsqu’en passant auprès des tentes d’un régiment de grenadiers de la garde, ils s’entendirent appeler par leur nom. En même temps quatre bras vigoureux les enlaçaient et leur donnaient la plus sympathique des accolades. Les deux jeunes soldats du 37 e de ligne que nous avons entendus à Partinozza racontant le combat de Melegnano, incorporés dans ce régiment de grenadiers, venaient de reconnaître Gringalet et Jean Pecqueur, et n’avaient pu retenir leur premier mouvement de plaisir en les reconnaissant. Bon gré malgré, il fallut faire une halte à ce campement de la garde où l’on retrouva bien vite quelques autres amis.

En ce moment, sous les tentes, il se racontait bien des histoires que les écrivains populaires auraient pu recueillir. Les parents, les amis, les con- ' naissances, les simples curieux se montraient avides d’apprendre les moindres détails de cette merveil-

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leuse campagne si rapidement terminée par la paix de Villafranca. Et les soldats ne se faisaient pas faute de satisfaire cette curiosité des bourgeois. Le soldat français est conteur de son naturel. Dès qu’il trouve des gens pour l’écouter, il est toujours disposé à étaler tout son répertoire.

— Figurez-vous, disait un jeune grenadier en entrecoupant ses phrases par de nombreuses libations rafraîchissantes, figurez-vous qu’aucun de nous n’avait jamais pu, même en rêve, se faire une idée d’un pareil tremblement. La terre frissonnait partout où nous passions, et notre artillerie répondant à l’artillerie autrichienne faisait entendre la plus formidable musique que jamais aient entendue des oreilles humaines ! Ah ! mes amis, je puis vous assurer que ce n’était pas gai dans le voisinage de tous ces mamelons, de toutes ces collines fortifiées qui étaient dominées par la grande tour de Solférino, l’espionne de l’Italie, comme on l’appelait autrefois, tant on domine de territoires quand on est perché sur sa crête et qu’on veut regarder au loin. Et cependant pas un de nous n’avait peur. Au contraire, tout ce grand bruit ne faisait qu’aiguillonner les courages et jeter une ardeur sans égale dans tous les cœurs. Tous nous étions décidés à faire plus que notre devoir pour bien prouver qu’en France les soldats

sont toujours aussi intrépides que par le passé. Nos officiers n’avaient guère besoin de nous exciter. Il suffisait qu’ils nous eussent montré le but qu’il fallait atteindre pour qu’aussitôt on nous vît courir comme si nous allions à la noce. Nos vieux généraux d’Afrique, de fiers lapins cependant, c’est moi qui vous le dis, avaient peine à nous reconnaître. Jamais ils n’avaient vu parmi nous semblable émulation. Comme ils nous l’ont dit après, ils en étaient émerveillés, et avec de pareils

hommes ils se sentaient de force à tout oser et

à mener à bien toute entreprise.

Il y eut cependant un moment où, malgré des efforts inouïs, personne ne fut bien assuré de la victoire, excepté nous qui sentions que rien ne nous arrêterait excepté la mort, et celle-là ne manquait pas. Elle pleuvait de tous côtés, dru comme la grêle portée par un violent orage d’été. Et malgré tout, nous avancions fermes et inébranlables! Mais les obstacles à peine franchis renaissaient un peu plus loin. ‘ .

Il y eut là trois ou quatre heures qui furent un dur moment à passer pour tout le monde. Mais enfin, grâce aux canons rayés, qui nous épargnèrent la fin de la besogne en allant détruire les réserves autrichiennes au moment où elles se massaient en colonne pour entrer en ligne avec toute

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l’ardeur de troupes fraîches, nous pûmes définitivement nous loger dans les positions d’où nous étions parvenus à débusquer l’ennemi. Ce n’avait pas été sans peine. Et ce renfort q"ue nous apportait de loin l’artillerie n’était pas de refus. Personne parmi nous ne s’en plaignit et nous commençâmes à respirer un peu plus à notre aise. S’il faut tout vous dire, nous commencions à en avoir grand besoin pour nous reconnaître et nous reformer en comblant les vides que la mitraille, les balles et les boulets autrichiens avaient laits dans tous nos rangs.

En ce moment, il y eut pour nous tous une espèce de halte dont nous profitâmes avec le plus grand plaisir.

Mais jamais, au grand jamais, vous ne pourriez vous imaginer au milieu de quelles ruines nous nous trouvions. Si les hommes étaient en déroute, on pouvait en dire autant des pierres des fortifications qui couvraient toutes ces collines. Tous les pans de mur qui restaient debout, soit des défenses nouvelles, soit des défenses anciennes, étaient déchiquetés, travaillés à jour par les obus comme par la main d’un habile ouvrier. Vous auriez dit une dentelle gigantesque. Et c’était au milieu de toutes ces pierres branlantes qui menaçaient à tout instant, sans crier gare, de venir se joindre

à celles qui jonchaient le sol, que nous nous reposâmes un instant.

Nous autres, les grenadiers, nous fûmes des mieux partagés. L’artillerie autrichienne reculant de plus en plus pour se mettre à l’abri de nos canons rayés dont chaque volée faisait des ravages effroyables, nous nous trouvâmes bientôt hors de sa portée. Mais cela ne faisait pas entièrement notre affaire. Jusqu’à ce que la victoire fût définitivement rangée sous nos drapeaux, nous voulions être exposés au feu comme les camarades et travailler tant qu’il restait un pouce de terrain à conquérir. Nous en eûmes pour notre argent. Nous n’avons pas à nous plaindre pas plus que les autres. Chacun de • nous dans tous les corps de l’armée a eu sa portion de besogne. Nous l’avons bien vu quand nous avons pu lire les rapports et lés bulletins. La jalousie - n’est possible entre aucun de nous. N’estce pas, mon lieutenant ? ' "

Le grenadier s’adressait ainsi directement à Jean Pecqueur qui répondit en faisant de la tête un signe d’assentiment.

— Maintenant, mes amis, ajouta le grenadier s’adressant aux bourgeois qui se pressaient sous la tente, si vous voulez d’autres renseignements et d’autres détails, adressez-vous aux camarades avec confiance. Pour moi, je vous ai dit ce que

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j’ai lait et Ce que j’ai vu à la grande bataille de Solférino.

— C’est bien assez pour un seul homme, dit un loustic qui se trouvait dans la foule.

— Eh bien ! c’est comme ça pour chacun de nous, répondit le grenadier.

Ce que nous racontons là est un épisode entre mille : partout il y en avait de semblables. Car les Parisiens se portaient en foule aux camps formés par toutes ces troupes qui devaient recevoir l’ovation de Paris.

Avant la grande fête officielle, il y en avait une multitude de partielles auxquelles tout le monde prenait part. De tous côtés, il y avait des groupes semblables à celui que nous venons de décrire où l’on voyait des soldats conteurs et des bourgeois avides de les entendre.

Jean Pecqueur, auquel manquait depuis longtemps la conversation si attrayante d’Albert de Basso-Campo, ne pouvait trouver un grand charme à ces récits militaires. Son ami l’avait accoutumé à une nourriture de l’esprit plus substantielle. Les livres seuls pouvaient désormais, tant que durerait l’absence ou l’éloignement de cet ami, remplacer le jeune Italien, les livres ou la fréquentation des hommes instruits, la vue des monuments et la méditation.

C’est pourquoi, faisant signe à Gringalet, il s’empressa de sortir de cette tente où quelque nouveau bourgeois allait faire recommencer la même histoire à quelque autre soldat conteur.

Mais, comme on dit, il ne sortit de Charybde que pour tomber en Scylla.

Il avait à peine fait quelques pas dans le camp avec l’intention de prendre le chemin de Paris,

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qu’il se vit barrer la route par une bande de turcos qui arrivaient en folâtrant de l’autre côté. Durant ces jours qui précédèrent la grande solennité, les turcos furent, dans la ville comme au camp, les vrais lions du moment. Ils excitaient de toutes parts une vive curiosité, et chacun se pressait, partout où l’on pouvait les rencontrer, pour les voir de près et tout à loisir. Paris est > ainsi fait. 11 lui faut sans cesse quelque objet violent d’attraction, qui puisse donner satisfaction aux instincts de curiosité de ses. badauds et de ses flâneurs. Au reste, hâtons-nous de l’ajouter, tous les journaux avaient, pendant la campagne d’Italie, tellement parlé du régiment de tirailleurs indigènes de l’Algérie, que, dans la circonstance présente, on comprenait parfaitement l’intérêt qu’excitaient les turcos. Dans toute autre ville de France, les choses se seraient passées absolument de la même façon qu’à Paris. L’uniforme, le visage, l’allure étaient de nature à partout appeler l’attention de tout le monde. Et, chose singulière, c’étaient surtout les soldats qui avaient le privilège d’attirer ainsi la curiosité. Quant aux officiers indigènes, portant des armes d’une richesse incroyable, la tête couverte de turbans en cachemire qui auraient fait envie à une petite maîtresse, # on ne les regardait presque pas plus que les officiers des autres corps.

LA CHOIX

Labande qui coupait la ruedans laquelle s’étaient engagés Jean Pecqueur et Gringalet, était conduite par un homme qui se détacha vivement du groupe à leur approche.

Ben-Ticket était à Paris tel que nous l’avons vu en Italie, tel qu’il était en Afrique et en Crimée, un type d’insouciance et de bravoure, ami du plaisir quand la bataille ne le réclamait pas, au demeurant un excellent garçon. Tout ce qui était bruyant l’attirait instinctivement. Dans le camp, il se faisait remarquer par l’entrain qu’il apportait à mettre en branle tous ses compagnons. Plus qu’aucun autre il était heureux de visiter la grande capitale et le montrait. On pouvait dire avec certitude qu’on allait rencontrer Ben-Ticket partout où il était question de s’amuser et surtout de s’amuser avec éclat.

— Voilà des amis ! s'écria le tirailleur algérien quand il ne fut plus qu’à quelques pas de Jean Pecqueur et de Gringalet.

Et aussitôt il courut à eux et leur prit les mains avec les démonstrations de la joie la plus vive et la plus expansive.

— Il vaut encore mieux être ici qu’au village près de Milan, ajouta-t-il dans son baragoin qui offrait le curieux mélange de tous les idiomes de la Méditerranée servant à la confection de la lanque franque.

d’honneur. 247

— Cela dépend, répondit Jean Pecqueur qui ne voyait dans Ben-Ticket que l’ami du père Zou-Zou.

— Bah ! répondit le turco, tous les jours fête et plaisir et pas d’ordre de départ qui vous oblige à quitter les amis au bon moment.

— Ainsi, vous êtes content, mon brave Africain.

— Tant que cela durera et pourvu qu’on nous renvoie bien vite en Afrique.

— Soyez tranquille , dit Gringalet, vous serez satisfait, on ne va pas vous garder ici éternellement. *

Là-dessus, serrant encore la main que leur offrait Ben-Ticket, habile et prompt à copier tous les gestes des civilisés, les deux amis purent enfin gagner les avant-postes du camp, se jeter dans une voiture et venir visiter les boulevards de Paris qui n’ont pas leurs pareils dans le monde entier.

Quoique Jean Pecqueur eût laissé beaucoup de sa naïveté première en Italie, après avoir dépensé beaucoup d’admiration devant les monuments de ' Gênes, de Milan, de Brescia, il put encore admirer les grandes perspectives que Paris offrait à ses regards. Mais ce qui l’émerveillait principalement, c’était la population qui sans cesse anime les

grandes artères de la capitale, ce mélange permanent des affaires et des plaisirs ; et c’est bien là du reste ce qui frappe tout d’abord les étrangers. On peut dire avec vérité que tel est le cachet distinctif de la capitale de la France et de la civilisation européenne. Conduit par Gringalet, qui était fier de son rôle de cicerone, Jean Pecqueur admirait tout ce qui frappait ses regards. Si les monuments n’avaient pas pour lui cèt attrait de nouveauté qu’ils auraient eu avant la campagne d’Italie, ils ne lui en paraissaient pas moins beaux et dignes en tout du peuple puissant qui les avait élevés. Il répétait, à chaque instant, des phrases qui trahis- * saient tout ce qui se passait dans son intelligence, et s’il avait quelque regret, un seul était persistant, celui de ne pas retrouver auprès de lui son inséparable et charmant ami Albert de Basso- Campo.

Au milieudeces coursesetde ces délassements de toute sorte, le jour fixé pour l’ovation solennelle del’armée arriva. Nous n’essaierons pas de redire ici les émotions qui agitèrent Paris quand il vit défiler, division par division, régiment par régiment, de la place de la Bastille à la place Vendôme, les soldats héroïques de Palestro, de Magenta et de Solferino.

Il y a des spectacles qu’il faut avoir vus pour les comprendre, et quand on les a vus, toute description

parait froide, lorsqu’on revit plus tard avec ses souvenirs. Laissons donc chacun à ses propres pensées. Quiconque fut témoin de cette solennité, comprendra notre discrétion et l’excusera.

Ce long défilé dura plusieurs heures, et, sur tout ce grand parcours, les plus belles couronnes comme les plus chaleureuses acclamations ne ' furent pas toujours pour les généraux et pour les ofiiciers, qui tous avaient des amis et des parents dans la foule encombrant les trottoirs des deux côtés. Bien souvent un régiment entier recevait de bruyants applaudissements populaires. Le peuple aime les soldats, parce que c’est lui qui les fournit. Il les aime encore, parce qu’au moment où ils quittent le drapeau, leur temps de service fini, c’est dans le peuple qu’ils rentrent. Les couronnes et les lauriers populaires allaient donc chercher le soldat dans les rangs, et celuici, qui d’instinct comprenait ce que cela voulait dire, s’empressait d’accueillir ces fleurs et ces verdures, dont il faisait des couronnes pour ses armes. Je puis affirmer en témoin oculaire qu’il y avait là un spectacle touchant.

Le lendemain de cette grande fête nationale, on s’occupa d’éloigner de Paris cette grande agglomération de troupes. Il aurait été difficile, pour ne pas dire impossible, de les garder plus longtemps. Les régiments auxquels appartenaient Jean Pecqueur, Gringalet et Ben-Ticket reçurent l’ordre de retourner dans leurs garnisons habituelles d’Afrique. Mais avant de repasser la mer, Jean Pecqueur obtint la permission d’aller embrasser sa vieille mère, revoir son village de * Sainte-Suzanne et passer quinze jours au pied des Pyrénées.

Pour le brave garçon, la joie qu’il se promettait en se retrouvant au milieu d’une famille qu’il adorait était bien supérieure à celle qu’il avait éprouvée à Paris au milieu de la foule immense accourue pour voir rentrer l’armée d’Italie. Ilclas! une de ces-douleiïrs qui saignent toujours au cœur

d’honneur. 251

des honnêtes gens l’attendait sur le seuil de sa chaumière natale. Toute sa famille en deuil était

rangée autour d’un grand lit de campagne sur lequel, la pâleur de la mort au visage, reposait la mère de Jean Pecqueur. On eut dit qu’elle n’attendait que le retour de son fds bien-aimé pour rendre le dernier soupir. Car elle en était déjà à la suprême agonie, et l’on s’attendait de minute en minute, selon la poétique expression des paysans, à la voir passer.

Sans faire autrement attention à scs frères et à ses sœurs, à son vieux père dont la tête blanchie s’inclinait sur la poitrine pendantque tout son être témoignait qu’il était plongé dans une affliction profonde, JeanPëcqueur alla s’agenouiller au chevet delà mourante. Il prit dans ses mains sa main déjà froide et raidie, et laissa tomber les larmes qui le suffoquaient et lui brûlaient le cœur. La vieille mère parut sortir d’un assoupissement léthargique prodrome du sommeil éternel, poussa un soupir profond , et ouvrant des yeux démesurés :

— Mon fils Jean est là? dit-elle d’une voix éteinte.

Jean se leva avec peine, ses genoux fléchissaient souslui, et collant ses lèvres aux lèvres de sa mère, il ne put que lui témoigner par ce baiser combien

il l’aimait toujours, combien il n’avait pas un seul instant cessé de l’aimer.

Les forces parurent revenir à la bonne femme. Elle regarda son fils avec une tendresse ineffable, et ses lèvres s’entr’ ouvrirent encore pour murmurer :

— Officier! avec l’épaulette d’or ! tfe l’avais bien vu. Dieu ne pouvait pas me tromper. Je meurs heureuse!...

Et l’on n’entendit plus rien. Les traits se fixèrent avec une expression séraphique qu’on ne leur avait jamais vue. Jean tenait toujours la main de sa mère et dans toute la pièce régnait un silence religieux. Enfin l’une des sœurs poussa un grand cri qui sembla réveiller tout le monde. Elle venait de s’apercevoir que la mère était morte.

Le vieillard quitta péniblement son siège. Il vint, au milieu de ses enfants, donner pour là dernière fois un regard d’amour à celle qui avait été la ' compagne fidèle de sa vie, puis d’une main tremblante il lui ferma les yeux.

Le lendemain on rendit à la terre cette dépouille mortelle. En voyant ce pauvre convoi suivi par ce brillant officier, tout le village de Sainte-Suzanne apprit la fortune rapide qu’avait faite un de ses enfants. Beaucoup en doutaient encore quoiqu’on le leur eût dit aux marchés d’Orthez et de Navar-

d’honneur. 253

reux. Mais désormais il fallait bien se rendre à l’évidence. L’épaulette d’or était un témoin irrécusable. Grâce un peu peut-être à cette circonstance, dans son affliction la famille de Jean Pecqueui n’eut qu’à se louer de tous ses voisins.

Ne me demandez pas maintenant pourquoi, quinze jours après, on remarqua à Marseille une teinte de mélancolie sur la figure de Jean Pecqueur au moment où il monta l’échelle de l’un des paquebots qui font le service de l’Algérie. Vous le savez aussi bien que moi.

Sur ce même paquebot, nous retrouvons Ben- Ticket, qui n’a pu se résigner à quitter Paris en même temps que ses camarades, et qui maintenant est pressé de rejoindre son régiment, et Gringalet qui est parvenu à reprendre sa place dans les zouaves. Oubliant leur vieille rivalité d’amour, Ben-Ticket et Gringalet sont au mieux ensemble. Ils ne se sont pas quittés depuis Paris et se promettent bien de rester toujours bons amis sur la terre d’Afrique.

Avant tout le monde, le Parisien et l’Africain ont remarqué la tristesse qui voile la figure ordinairement si avenante de Jean Pecqueur. Ensemble ils prennent à tâche de distraire le jeune souslieutenant, de l’arracher à sa mélancolie, tout en respectant un secret qu’il ne leur a pas communiqué.

Rien n’est plus discret qu’un Arabe, mais en

d’honneur.

même temps aucune imagination n’est plus inventive, si ce n’est peut-être une imagination parisienne. Gringalet et Ben-Ticket étaient parfaitement faits pour se comprendre et vivre d’une vie commune également agréable pour tous les deux. Ils n’eurent pas longtemps à se concerter pour dresser *un plan de campagne et lui donner un commencement d’exécution.

— Mon lieutenant, dit Gringalet en s’approchant par la droite, pendant que Ben- Ticket s’approchait par la gauche, voilà le turco qui me soutient depuis une heure que nous n’avons pas en France d’ouvriers capables de travailler comme les Maures d’Alger.

— Sans doute, reprit d’un ton énergique Ben- Ticket, chacun son métier. Vos fabriques ne valent pas les nôtres pour ce que nous aimons et vos outils ne sont pas aussi habiles que nos mains.

— Bien, bien ! mais nous faisons beaucoup mieux tout ce qui peut être utile dans les pays civilisés.

— Reste à savoir.

— C’est tout su.

— Non pas, et la preuve c’est que j’ai vu dans vos bazars et chez vos marchands bien des choses qui viennent d’Alger.

— Oh ! quelle farce ! mais il y a de tout dans nos bazars.

— D’accord, et voilà pourquoi je persiste dans mon opinion.

Rien n’était plus comique que cette discussion, et dans toute autre circonstance ou disposition d’esprit, Jean Pecqueur en aurait ri de bien bon cœur. Mais en ce moment il n’écoutait ce bruit de paroles que parce qu’il ne savait comment s’en débarrasser.

— Quand vous viendrez dans, ma maison, reprit Ben-Ticket, je vous ferai voir des armes et des broderies maures comme vous n’en avez jamais vu . J’ai dans mon divan deux fusils conquis sur les Marocains, des éventails, des drapeaux, des gibecières, des écharpes qui pourraient faire envie à un chef redoutable. Mais tout cela est à moi et personne ne me l’enlèvera jamais, parce que je l’ai gagné en risquant ma vie. Tout le monde le sait parmi les miens et tout le monde me respecte à cause de cela. Je n’ai rien vu, ni en Italie, ni en France, qui vaille mes trophées. Vous les verrez et vous jugerez. Dans vos pays, je n’ai jamais trouvé de grandes richesses que dans les églises où vous adorez Dieu.

— Bravo ! voilà qui est bien parlé.

— Je le sais bien et je vous dis que vous parlerez comme moi quand vous aurez vu.

— Ah ça, dit Gringalet changeant de ton, e’ est

d’honneur. 257

donc une invitation que vous nous faites d’aller vous voir.

— * Eh! sans doute.

— Bon! j’accepte.

— Croyez-vous que je vais vous laisser passer devant la porte de ma maison sans vous engager à entrer?

— Suffît ! c’est accepté.

— Vous verrez que nous aussi nous savons arranger des habitations pour nous reposer tranquillement quand l’âge commence à briser nos forces et raidir nos membres. Je n’en dis pas plus long ; je veux que vous voyiez pour être convaincu.

A cette dernière phrase, Jean Pecqueur, qui n’avait point oublié l’histoire de Gringalet et de Saïda, releva la tète et regardant en face les deux amis:

— Je vous croyais marié, Ben-Ticket, dit-il d’un ton qui aurait fait frissonner de la racine des cheveux à la plante des pieds tout autre qu’un Arabe.

— C’est vrai, lieutenant, et fièrement marié encore. Ma femme est la fille unique de Ben-Ahmed, un homme puissant et sage de l’oasis d’Ougli. Elle se nomme Saïda, et nulle femme ne l’emporte sur elle en grâce et en beauté.

— Et cela ne vous fait pas hésiter avant d’amener des amis dans votre maison ?

t • Ce fut au tour de Ben-Ticket à regarder en face Jean Pecqueur. Il ne voyait pas clairement dans ce qu’avait voulu lui dire le jeune sous-lieutenant. Enfin, l’idée soupçonneuse entra dans son cerveau.

— Celui qui concevrait jamais une pareille pen- *■ sée, dit-il lentement et d’un air sombre, pourrait dire qu’il a vécu.

Il y eut un moment de silence pendant lequel , w les trois amis continuèrent à se promener sur le pont du paquebot. Le sergent des tirailleurs indigènes d’Algérie reprit le premier la parole. II était absolument maître de lui ; toute trace d’émotion avait disparu et il dit en riant :

— Vous avez entendu raconter bien des histoires de fêtes en Afrique. Eh bien! croyez-moi... Jamais l’oasis d’Ougli, ni aucune portion du Désert algérien n’oht vu une noce pareille à la mienne. Ben-Ahmed avait une fortune considérable, et il voulut, dans cette grande circonstance, déployer toute la magnificence dont les Arabes sont capables. Il y eut là des splendeurs dignes d’être rapportées par nos poétiques conteurs. Ce fut merveilleux comme ce que nous lisons dans les livres qu’écrivait la sultane pour distraire son

seigneur Shaabaham. Permettez-moi de vous en donner une idée.

Quand la nuit fut venue, on alluma partout des flambeaux à branches innombrables. Toutes ces lumières, répandant de toutes parts les plus brillantes clartés, auraient fait pâlir l’éclat du jour. Toute la maison avait aussi des feux qui jouaient avec les arabesques et les peintures des galeries. Puis, quand les musiciens arrivèrent et que l’heure de la promenade fut venue, des serviteurs noirs comme l’ébène prirent ces flambeaux, dont les lueurs faisaient ressortir l’éclat des physionomies et des costumes ; les hommes en burnous blancs, jouant de la mandoline et de. la flûte, se mirent à notre tête et tout le cortège s’avança sur la route en cadence. Nous traversâmes ainsi tout le village, et partout sur notre passage ce n’était qu’un cri d’admiration.

Les vieillards disaient que jamais ils n’avaient vu chose pareille, et les jeunes gens se promettaient d’en garder précieusement un long souvenir.

Ben- Ahmed seul, tout en déployant un grand luxe, paraissait triste. Il est vrai qu’on ne se sépare pas d’une lille unique comme Saïda sans qu’il en reste quelque mélancolie dans le cœur. Tout le monde d’ailleurs compâtissait à la triste position du veillard. Et moi tout le premier, si je

l’avais osé, après les premiers jours du mariage, j’aurais proposé à Saïda de la laisser auprès de son père afin qu’elle consolât le vieillard et lui tînt compagnie. Mais qu’aurait-on dit de moi dans les tribus et l’honneur de Saïda n’aurait-il pas eu à souffrir de ce qui aurait eü toutes les apparences d’un délaissement ? Je méditai longtemps sur toutes ces choses, car j’ai le cœur bon, malgré toutes les légèretés apparentes de mon caractère.

Plus je réfléchissais, plus je trouvais ma position délicate et difficile. D’une part, je voyais que bien souvent mes devoirs de guerrier m’obligeraient à laisser ma femme seule. De l’autre, Ben-Ahmed me paraissait profondément atteint par la perte de sa fille unique. Mais entre les deux m’apparaissait l’honneur compromis de Saïda. Dans ces circonstances, je n’hésitai pas. Je sacrifiai le vieillard, non sans éprouveç un serrement de cœur, mais avec un courage inflexible. Je conduisis Saïda chez mon père, où elle fut reçue comme la fille de là maison, et moi-même, en revenant quelque temps après au milieu de mes camarades, je prouvai que je savais tenir le serment que j’avais juré à mes officiers et à mon drapeau. Cette conduite m’a porté bonheur : car depuis cette époque j’ai bien souvent fait la guerre et je me suis exposé autant qu’un autre dans des endroits, où la mort

d’honneur. " 261

atteignait les plus braves. Jamais une balle n’est entrée dans mes chairs ; jamais la baïonnette ou le

sabre d’un ennemi n’ont égratigné ma peau.

Ben-Ticket s’arrêta, et ni Jean Pecqueur ni Gringalet n’essayèrent de prendre la parole pour lui répondre. Le jeune Arabe leur apparaissait sous un jour tout nouveau que ni l’un ni l’autre n’auraient pu soupçonner.

Ainsi cette conversation si bizarrement et si gaiement commencée se terminait par une espèce d’élégie du désert.

Mieux que tout autre, Jean Pecqueur était dans une disposition d’esprit à comprendre tout ce qu’il y avait de sentiments nobles et élevés dans ce que venait de dire Ben-Ticket. Aussi, dès ce moment, le jeune Arabe fut placé dans son estime et dans son amitié presque sur le même rang qu’ Albert de Basso-Campo. Le turco aurait pu s’apercevoir de la révolution favorable qui venait de s’opérer dans l’esprit du jeune sous-lieutenant par le ton sur lequel celui-ci reprit la conversation.

— Et vous aimez d’amour la belle Saïda ?

— Si je l’aime, reprit l’Arabe. Mon officier, je ne sais pas bien au juste le sens qu’en Europe vous attachez à ces mots. Dans notre Afrique et surtout au désert, quand nous les avons prononcés une fois, cela dure autant que la vie la plus longue.

Il s’arrêta un instant et regarda mélaneolique-

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ment les Ilots azurés de la mer qui se perdaient dans un horizon infini.

— Les sentiments occupent peu de place dans notre vie, reprit-il, ou pour mieux dire ils sont peu nombreux. Mais aussi en général, ils ont une profondeur que je n’ai jamais remarquée parmi vos compatriotes que j’ai pu connaître. Moi, par exemple, que vous seriez tenté d’accuser de légèreté, j’aime Saïda de toute la force de mon âme, et je n’ai de bonheur que lorsque ma pensée vole vers elle sur une aile rapide. Mais quand j’ai uni cette jeune fille à ma destinée, quand j’ai mis sa main dans la mienne, j’étais engagé d’honneur à servir sous le drapeau français. Je voulais que la renommée , comme nous appelons votre étoile d’honneur, brillât sur ma poitrine, afin que la femme qui devait me donner son cœur et à laquelle je donnerai le mien, pût être fière de moi comme d’un guerrier illustre. Maintenant le bonheur est venu avant la gloire, tant mieux. Je ne soupire qu’ après le jour où je pourrai revoir tranquillement et les vastes campagnes où je suis né et la maison qui m’appartient, et vivre auprès de ma Saïda bien-aimôe .

— Tout cela est bien et sagement pensé, Bon- Ticket, et je vous promets d’aller vous faire une visite.

— J’y compte bien, mon lieutenant. Et tout de suite au débarquement.

— Cela ne sera guère possible, mon ami.

— Au contraire, mon lieutenant, et de cette sorte c’est on ne peut plus facile.

— Comment cela ?

— Quand vous débarquerez, il vous restera trois ou quatre jours de liberté avant l’expiration de votre congé. Ce temps-là nous «suffit.

— Nous n’irons donc pas dans l’oasis d’Ougli?

— Non, mon lieutement. Saïda habite avec mon père et toute ma famille, entre les villes de Tlemcen et d’Oran, dans un village que nous atteindrons en quelques heures de marche sur les chevaux qui m’attendront au port. .

— Allons, puisque vous l’arrangez ainsi, c’est décidé.

— Je vous ferai voir une fête que vous ne connaissez sans doute pas, la fête des nègres.

— Je l’avoue, je ne connais pas cette fête, même de nom.

— Eh bien ! mon lieutenant, vous verrez qu’elle vous amusera.

— En quoi consiste-t-elle ?

— Cela dépend. Les nègres de notre Afrique ont deux époques où ils se réjouissent plus particulièrement. Nous sommes en ce moment à leur

d’honnkur.

période d’été. Leurs réjouissances sont plus belles pendant cette saison que pendant l’hiver. En ce moment ils peuvent en liberté déployer toute leur vigueur et leur habileté dans les jeux de force et d’adresse.

— Mais enlin, dit Gringalet, que son rôle de muet commençait à fatiguer, n’ont-ils pas quelque jeu particulier? '

— Vous verrez, vous verrez, je ne veux pas vous ôter le plaisir de la surprise.

— N’importe, parlez toujours, Ben-Ticket, nous comprendrons mieux.

— Eh bien ! mes amis vous verrez comment les nègres ont fait du fouet une arme terrible.

— Du fouet?

— Oui, mes amis. C’est d’abord un passe-temps pour eux. Mais à l’occasion ils s’en servent pour attaquer et pour se défendre.

— Ce doit être drôle.

— Dans leurs amusements, ils commencent par établir une espèce de champ clos sur la lisière duquel se tiennent les spectateurs. Ceux-ci sont maintenus par des espèces de gardes du camp qui se promènent armés d’une longue lance et d’un bouclier comme au désert. Au milieu du terrain se trouve une espèce de chevalet grossier qui indique la limite jusqu’à laquelle peut s’avan-

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cer chacun des combattants. Les deux champions entrent dans l’arène chacun de son côté. Us sont entièrement nus, sauf sur le milieu du corps qui est recouvert d’une légère pièce d’étoffe grossière. Dans leur main s’agite un fouet court, mais bien flexible, en général formé avec un nerf de bœuf. Us s’avancent courtoisement l’un vers l’autre, se saluent pour indiquer qu’ils ne veulent que s’amuser et intéresser les spectateurs. Puis quand, en étendant les bras, ils croient pouvoir atteindre leur adversaire, tout à coup le nerf de bœuf vole. S’il vient cingler fortement les épaules auquel il est destiné, le coup est bien porté. Toute l’assistance applaudit et l’amusement commence. Mais si le fouet n’a frappé que le vide, alors les huées éclatent au lieu des applaudissements et le maladroit lutteur se voit couvert d’invectives et d’épithètes grossièrement injurieuses par tous les spectateurs. Vous comprenez qu’en pareille circonstance ce n’est plus de l’ardeur qui anime les combattants, c’est de la rage, et une rage qui les pousse souvent à de regrettables excès. Le sang ne tarde pas à couler sous les coups redoublés du nerf de bœuf. Les genoux touchent le chevalet et aucun des deux champions ne veut reculer d’une semelle. Tant que les bras ont quelque reste de vigueur et d’énergie ils frappent, sans qu’une

d’honneur. 267

■plainte signale les blessures et puisse faire croire à une douleur trop vive. Presque toujours il faut que les spectateurs interviennent. Ils forcent alors les consignes, bousculent les gardes du camp qui opposent une vaine résistance et parviennent non sans peine à séparer les combattants qui sont remis entre les mains des matrones chargées de panser et de guérir les blessures.

■ — Mais c’est un duel que vous nous racontez là, Ben-Ticket?

— Sans doute, mais un duel qui ne devient grave et dangereux qu’autant que veulent bien le tolérer les spectateurs.

— Si cela les amuse, ils doivent toujours laisser faire, fit Gringalet avec son insouciance accoutumée.

— C’est le plus grand plaisir des nègres et pas une de leurs fêtes d’été n’est complète si l’on n’y rencontre sur différents points deux ou trois de ces luttes.

Au milieu de ces causeries, la traversée touchait à son terme ; on était déjà dans les eaux africaines, et avec un peu de bonne volonté, on aurait pu distinguer la terre dans le lointain.

Ben-Ticket fut le premier qui donna une pensée à ce sol, dont il Reflétait si bien toutes les élégances et toutes les ardeurs.

— Dans trois heures, nous serons à Oran, êitil, interrompant le silence qui avait suivi son histoire nègre. >■ •

— Croyez-vous?

-r Certainement. Déjà je sens le parfum des plantes de la côte et je respire avec bonheur l’air embaumé qui me vient de la patrie.

— Puissiez-vous dire vrai, fit Jean Pecqueur qui n’était pas de première force sur les calculs nautiques, la mer commence à me fatiguer.

— Je dis vrai, lieutenant ; tenez, voilà des oiseaux qu’on ne rencontre jamais bien loin du rivage.

— J’ignore tout cela, répondit le jeune officier qui donna en même temps une pensée à son ami Albert de Basso-Campo, dont les bons soins avaient essayé de faire de lui un homme passablement instruit.

Au mouvement qui, depuis quelques instants, se faisait remarquer sur le pont du navire, il était cependant facile de voir que le port de débarquement ne devait pas être éloigné. Passagers et matelots allaient et venaient comme des gens affairés qui n’ont pas de temps à perdre. Où qu’on aille, c’est toujours la mêri^ chose ; le départ et l’arrivée présentent toujours le même spectacle.

d’honneur. 269

Ben-Ticket était attendu à Mers-el-Kebir, où s’arrêtait le paquebot. Sans donner à Jean Pecqueur et à Gringalet le temps de se reconnaître, il les entraîna sur ses pas, et le navire n’avait pas encore vidé tout son monde et tous ses bagages que déjà les trois amis couraient sur la route d’El-Kamarh, le village qu’habitait la famille du jeune sergent de tirailleurs algériens.

Dire qu’ils furent reçus, non comme des hôtes, mais comme des fils de la maison, serait croire que le lecteur n’a aucune notion des mœurs hospitalières des Arabes. Il avait suffi que Ben-Ticket dît : Ces Français sont mes amis, pour qu’ aussitôt maîtres et serviteurs se fussent mis à la disposition de Jean Pecqueur et de Gringalet. L’ancien paysan de Sainte-Suzanne était tout à fait à son aise au milieu de ces habitudes patriarcales. Il n’en était pas tout à fait de même du Parisien qui, du reste, paraissait fort déconcerté depuis les conversations du paquebot. On serait fort embarrassé d’affirmer qu’il avait complètement renoncé aux projets annoncés à la société de Ventiglia. Du moins, n’en laissait-il plus rien pressentir et l’on peut croire que la façon énergique et tendre dont s’était exprimé Ben-Ticket à l’endroit de Saïda, avait fait naître bien des réflexions salutaires. Après tout, le Parisien, à quelque rang de

la société qu’il appartienne , est l’homme du monde qui se console le plus aisément d’une déconfiture d’amour.

Jean Pecqueur, tout en jouissant des charmes de l’hospitalité arabe, ne perdait pas de vue Gringalet. Il s’était constitué le gardien vigilant de l’honneur de Ben-Ticket, parce que pour rien au monde il n’aurait voulu qu’il arrivât une catastrophe. Au reste, justice doit être rendue au Parisien. Après les premières heures, il avait repris toute son insouciance, et, si elle était jouée, elle aurait dérouté la plus fine subtilité. Saïda parut comme paraissent les femmes arabes dans les maisons. Elle servit son mari et le père de son mari après que ceux-ci eurent servi leurs hôtes. Car, il est bon de le remarquer, jamais le maître d’une maison arabe n’abandonne à qui que ce soit le soin de ceux auxquels il offre l’hospitalité. Pour si grand et si puissant qu’il soit, il tient à honneur de s’acquitter de ce devoir. C’est un acte de religion. Gringalet n’eut l’air de rappeler à la jeune

femme aucun souvenir importun. Peut-être même avait-elle oublié qu’elle avait vu cet homme dans la maison paternelle. Car bien souvent nos passions, surtout nos haines et nos rancunes, n’ont d’autre origine qu’un faux point d’optique. Nous croyons qu’une jeune fille nous a regardé avec complaisance lorsqu’elle a passé indifférente auprès de nous.

C’est une question où l’amour-propre inhérent

à chacun de nous, surtout l’amour-propre de la

séduction conquérante, se fait volontiers complice de nos illusions. Peut-être aussi, à cause de cela, ces illusions sont-elles excusables, quand elles ne sont pas poussées au-delà des bornes raisonnables et ne portent pas préjudice au voisin.

Ici, c’était bien le cas.

Car, revenant à la femme de Ben-Ticket, Saïda, ravissante créature, type accompli de la beauté arabe, ne laissait voir dans ses beaux yeux presque toujours pudiquement baissés, aucune trace de duplicité. Il n’y avait donc pas à s’y méprendre. Quand Gringalet avait parlé de la sympathie qu’il croyait avoir inspirée à la jeune fille, ils’étaittrompé ou avait été abusé lui-même par quelqu’une de ces fatuités si familières aux entants de Paris.

Un jour qu’ils étaient seuls, ce qui arrivait fort rarement, Jean Pecqueur cnit devoir interroger

d’honne;ur. . 273

le Parisien et chercher s’il ne cachait point quelque arrière-pensée dans le cœur. Mais Gringalet à cette interpellation directe se montra beaucoup moins matamore que lorsqu’il était au milieu de ses camarades à Ventiglia. Il confessa naïvement qu’il avait été dupe des apparences, et que dans les paroles de Ben- Ahmed il y avait toujours eu de grandes restrictions ; la principale portait sur l’acte religieux, et Gringalet ne s’était jamais donné la peine de réfléchir à toutes ces choses. Il résulta pour J ean Pecqueur de cette conversation la conviction qu’aucune pensée de vengeance ne couvait sous roche, ce qui permit à ce brave garçon d’accepter sans remords tous les soins que lui prodiguait la famille de Ben-Ticket.

Il se trouvait même si bien au milieu de cette vie heureuse des Arabes, qu’il aurait prolongé son séjour parmi eux, si le devoir ne l’eût rappelé à Oran.

Quand il reparut dans son régiment, il trouva un ordre du colonel qui l’appelait immédiatement auprès de lui.

Depuis la mort de sa mère, le jeune sous-lieutenant ne pensait presque plus à ce qui l’avait tant tourmenté pendant les derniers temps de son séjour en Italie. Jean Pecqueur ne comptait plus sur la croix que pour le moment où quelque action d’éclat l’aurait de nouveau mis en relief.

Grand fut donc son étonnement quand le colonel, ouvrant un large portefeuille, en tira un brevet de chevalier de la Légion-d’Honneur au nom de Jean Pecqueur.

En le remettant, l’officier supérieur sut trouver quelques-unes de ces bonnes et énergiques paroles qui vont toujours droit au cœur des soldats. C’était un homme qui avait gagné tous ses grades un à un à la pointe de l’épée, et il était toujours bienvenu à parler de bravoure, d’honneur et de loyauté, parce que dans l’armée entière on n’aurait pas pu citer un homme plus brave, plus honorable et plus loyal que lui. Jean Pecqueur, en recevant ce brevet et en écoutant son colonel, pleurait à chaudes larmes, — larmes douces, qui soulagent le cœur sans l’amollir et surtout sans jamais le faire souffrir.

Si le jeune sous-lieutenant n’avait point profité des derniers jours de son congé pour faire connaissance avec la vie arabe, il aurait appris bien plus vite la bonne fortune qui lui arrivait. Car tout le monde au régiment en était informé ; seul le jeune officier l’ignorait encore.

C’est toujours une chose grave que la remise d’une décoration sur la poitrine d’un officier français. A plus forte raison, quand c’est l’étoile de l’Honneur qu’on attache ainsi.

Le fondateur de l’ordre a bien compris ce qu’il faisait quand il a voulu que ce mot, le plus sonore de tous ceux qui peuvent résonner à des oreilles françaises, fût attaché à la chevalerie nouvelle qu’il essayait de fonder sur les ruines amoncelées de l’ancien monde.

Ce jour-là, Napoléon I er n’a pas été seulement un guerrier illustre, un empereur puissant, un homme prédestiné au commandement par ses hautes facultés, il s’est montré encore penseur profond et a forcé toutes les générations qui ont suivi à s’arrêter devant son œuvre grandiose, à méditer et à réfléchir avant de porter sur elle le jugement définitif de l’histoire.

La Légion-d’Honneur est la plus belle chose qu’aient inventée les temps modernes dans l’ordre moral. Nous ne connaissons rien qui puisse lui être comparé. Bien plus, quand on veut se donner la peine 'd’étudier et de rechercher l’origine première de tous ces hochets que les hommes portent à leur cou ou sur leurs habits, pour aucun on ne trouvera la splendeur qui présida à la création de la Légion-d’Honneur. Pour beaucoup même et des mieux prisés par les gourmets en fait de rubans et d’honneurs, tels que l’ordre de la Toison d'Or, de la Jarretière ou du Bain, on trouverait des causes tellement futiles, même, disons le mot,

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sans crainte de diffamer historiquement des princes qui ont vécu quelques siècles avant nous, — des causes tellement honteuses , qu’un honnête souverain de nos époques bourgeoises n’oserait pas les avouer. La France est la seule nation qui, tout en pardonnant les faiblesses humaines à ses princes, n’a jamais cherché à les sanctifier par des glorifications posthumes.

Mais revenons à nos héros.

Le lendemain, en présence du régiment assemblé et devant le drapeau qui portait lui-même les insignes conquis à Magenta, Jean Pecqueur fut reconnu et décoré officiellement. Personne ne jalousa cette récompense, parce que tout le monde aimait le jeune sous-lieutenant et tout le monde trouvait qu’il avait dignement et glorieusement conquis le bonheur qui lui arrivait. Quand le régiment regagna ses quartiers, Jean Pecqueur reçut donc de nombreuses félicitations parties de tous les rangs.

Mais aucune parole ne fut plus douce à l'oreille du jeune homme que celle d’un vieux zouave chevronné, qui marchait fièrement à son rang en homme rompu depuis longtemps à la discipline.

Le bras en écharpe n’empêchait pas de distinguer

sur sa poitrine le ruban rouge à côté de la médaille

militaire, de la médaille de Crimée et de la croix de Sardaigne.

Nos lecteurs ont sans doute deviné que ce vieux soldat n’était autre que le père Zou-Zou.

A peine remis sur ses jambes, et à peu près en état de supporter la route, le vieux soldat n’avait pas voulu rester plus longtemps éloigné du pays de ses affections. Sans s’inquiéter du triomphe que Paris décernait à l’armée d’Italie, il avait demandé avec tant d’instance à rentrer en Afrique, qu’on avait fini par lui accorder sa feuille de route avec un congé de convalescence dont il ne profita que pour rentrer au corps.

Jean Pecqueur retrouvait dans son ancien camarade un ami véritable, juste au moment où il avait le plus besoin d'un cœur avec lequel il pût fraterniser. Dès qu’il fut libéré de son service, le jeune officier entraîna le vieux troupier dans son logement, et là ils s’embrassèrent avec effusion. Puis on parla de tous ceux qu’on aurait été heureux de serrer sur son cœur en un pareil jour.

On parla surtout de Ventiglia et des bonnes

d’honneur.

heures qu’on avait passées entre deux batailles dans la maison hospitalière du jeune comte italien.

Au nom d’Albert de Basso-Campo, le vieux soldat hocha la tête avec mélancolie, et, comme aucune parole ne venait compléter et traduire ce mouvement, l’inquiétude s’empara de Jean Pecqueur, et il interrogea vivement le père Zou-Zou pour savoir ce qu’il avait voulu dire en gesticulant de cette sorte.

— Ne m’en pariez pas, dit alors celui-ci, je les ai laissés tristes comme le bonnet de nuit d’un pauvre homme. Ils passent leur temps à ruminer, non seulement comment ils conserveront les conquêtes qui les ont tous faits libres, mais encore comment ils pourront les agrandir. Tous les jours, chez Albert, j’entendais former des plans, et les principaux parmi les Italiens venaient les discuter. Un des plus acharnés était ce comte d’Arona, que tu te rappelles, sans doute. Celui-là ne rêve que Venise, et le nom de cette ville revient sans cesse dans sa conversation. Avec lui d’autres venaient qui parlaient de la Sicile, de Naples, des Calabres, de Rome même, où ils se plaignaient de voir s’éterniser nos soldats. Je n’entendais pas bien tout ce qu’ils disaient parce qu’ils parlaient en italien, et, les langues étrangères, ce n’est pas

mon affaire. Enfin, tout cela a fini par m’ennuyer

plus qu’il ne fallait, et, quoique je n’eusse qu’à me « m louer de tous les soins qu’on avait pour moi, j’ai

préféré à tout cela revoir le régiment et les camarades. J’en avais assez de la vie de paresseux que je menais par là-bas. Maintenant, s’il faut que je te dise tout, je ne serais pas étonné, mais pas du tout étonné de voir notre ami Albert, le comte d’Arona etvingt autres que je pourrais te nommer, se jeter dans quelqu’entreprise folle, à la suite de leur grand homme, de leur héros, de leur Garibaldi. Il semble, quand ils ont dit ce nom-là, que tout est épuisé, terminé, fini, et qu’il n’y a plus pour eux tous qu’à tirer l'échelle. Ils n’en manquent pas cependant de grands hommes, avec leur instruction supérieure, et ils pourraient aisément en revendre aux autres nations du globe qui en manquent quelquefois.

Mais on dirait que celui-là les a ensorcelés avec

je ne sais pas ce qu’il a dans sa barbe rouge. Il

suffit qu’il leur marmotte ou leur fasse marmotter

quatre ou cinq paroles à l’oreille pour qu’ils soient

tous aussitôt comme des possédés, et alors ils ne

rêvent plus que batailles et dans tous les coins de

la maison on fourbit des armes. Il ne faudrait pas

jurer qu’avant peu la poudre ne fit encore des

siennes du côté de l’Italie. Alors personne ne peut . #

d’honneur.

plus répondre de rien. Que deviendront nos amis? «

Ce n’est pas moi qui le dirai. Leur héros Garibaldi peut les conduire partout où il voudra. Ils lui obéiront les yeux fermés et le suivront partout. Mais je ne jurerai pas qu’il les mènera toujours dans un bon chemin soit pour eux, soit pour ,1a patrie qu’ils adorent.

Jean Pecqueur laissa passer tout ce flux de paroles du zouave sans l’interrompre et ne répondit rien. Toutes ces révélations lui brisaient le cœur, parce qu’il connaissait Albert de Basso-Campo comme on connaît un frère. Sans rien communiquer de ce qui se passait en lui, il lut avec assiduité les journaux pour ne point perdre de vue les nouveaux mouvements qui pouvaient éclater en Italie, et il attendit les nouvelles avec anxiété.

' Il attendit longtemps et sa patience ne se lassait point. Plusieurs mois s’écoulèrent sans que rien de nouveau parut à l’horizon. Enfin il se fit comme un bruit sourd du coté de la Sicile qu’pn, disait en insurrection, et l’attention de Jean Pecqueur redoubla.

Un matin, au moment où il se disposait à sortir, on vint frapper à la porte de son logement. * Comme la plupart des jeunes officiers, Jean Pecqueur recevait peu de visites. A ce bruit inae-

coutumé, il se bâta d’aller ouvrir et se trouva en

face d’un homme de grande taille, aux cheveux roux, aux allures gauches, dans lequel il eut toutes ' les peines du monde à reconnaître l’allemand Fritz, l’amoureux de Mlle Gretchen, avec lequel nous avons fait connaissance à l’époque de la bataille de Magenta. Fritz apportait au jeune sous-lieutenant une lettre d’Albert de Basso- Campo.

Le jeune italien, partant pour la Sicile comme engagé volontaire dans l’expédition dite des Mille, avait voulu se rappeler au souvenir de son ami. Il avait facilité à Fritz les moyens de passer en Algérie, où l’Allemand comptait se fixer comme colon et il le recommandait à Jean Pecqueur.

— Y a-t-il longtemps que vous avez quitté Albert et l’Italie? demanda le sous-lieutenant le cœur serré.

— Une quinzaine de jours.

— Où était-il?

— A Gênes.

— Pauvre bon garçon !

— Et il m’a chargé de vous remettre ceci.

Et Fritz tira de sa poche un petit paquet qu’il remit à Jean Pecqueur. En l’ouvrant, celui-ci trouva dans un riche écrin une étoile en diamants représentant la croix de la Légion-d’Honneur.

d’honneur. 283

— Pauvre Albert ! c’est lui qui aurait dû l’atta-

cher sur ma poitrine !

Telle fut l’unique réflexion du jeune sous-lieutenant, puis il tomba dans une rêverie profonde. Il n’en sortit qu’en voyant Fritz toujours raide devant lui comme un soldat au port d’armes.

— Et Mlle Gretchen?

— Quand je suis rentré au village, elle était mariée.

rt -

A Marsala, ëa Sicile, une pierre tumulaire indique qu’Àlbert de Basso-Campo est tombé le premier sur cette plage pour la cause de l’unité italienne .

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