SCENE XÏL
GAEIÏKR, CHRISTINE.
CHRISTINE, à elic-même en entrant.
Gautier... je ne conuai* pas ce uouidio.
Thérèse se sera trompée.
GAt Tien. Du tout... belle Chris;..
CHRISTINE , effrayée. Ali !..
Gautier. Je vous fais peur... J ’ose vous dire que vous ne me produisez pas le même inconvénient. ( A part. ) Encore plus gentille que la dernière fois!... ( A Christine.) Mais ne tremblez donc pas comme ça!., regardez-moi en face... la vue n’en coûte lien...
CliniSTINE , regardant à la ilé/vbée. C’est que... quand ou ne connaît pas...
GAUTIER. Et puisqnaud il y a du déchet dans la tenue.
CHRISTINE. Oh ! Thérèse m’a dit que vous étiez...
Gautier. En brave homme !... c’est son mot à cette jeunesse!... Eh bien' '1*1 le Christine.. . me reconuai^sez-vous ?
CHRISTINE. Moi !
gautieu. Vous n’avez pas mémoire de quelque chose.
CHRISTINE. Non.
GAUTiF.n. Il n’y a pourtant pas trois ans que nous nous sommes vus.
CHRISTINE. Nous...
Gautier. Il est vrai de dire que, pour lors, j’étais iicelé d’une manière un peu plus soignée.
Christine. Quoi! monsieur. . . vous êtes venu dans ce village... il y a près de trois ans.
Gautier. Le jour où l’on battait le rappel pour les conscrits de 1812...
Christine. Ah! mon Dieu!
Gautier. Et j’en ai vu du pays, depuis ce tems-là... Des Allemandes, des Prussiennes, des Polonaises, des Bavaroises...
j’en ai vu de belles , mais rien qu’on puisse vous comparer.... Et votre voix.,., c’te jolie petite voix qui va là... J’ai toujours dans les oreilles ces paroles.
cnniSTiNE , à pari. Je tremble*!...
Gautier. Celui qui, dans deux ans, me rapportera ma croix d’or...
Cimisr ine. Ciel !
GAUTIER. Vous êtes-vous sacrifiée de bon cœur !
CHRISTINE, le regardant. Oh ! oui
sacrifiée.
Gautier. Je sais bien qu’à la rigueur...
j’aurais pu vous retrouver mariée... parce que les deux ans sont révolus... Mais si je
ne vous ai pas rapporté ce joyau cette
croix où il y a des cheveux de votre
mère... c’est la faute à ccs gueux de Russes qui m’ont ramassé sur le champ de
bataille. Ils m’avaient gratifié d’une balle
et de six coiqvs de lance j’étais percé à
jour, quoi !.... 11 m’a fallu rester six mois dans un chien d’hôpital : je ne sais pas comment j’ai pu guérir ; ils ont des remèdes t>\ barbares!.... Enfin , dès que j’ai pu mettre un pied l’un devant l’autre, j’ai pris ma feuille de l'ouïe pour le département de la Seine-et-Marne.
CHRISTINE , hésitant à chaque mot. El vous avez pu conserver!...
GAUTIER. Si je l’ai conservée!.... on m’aurait tué dix fois sur place avant de me l'arracher une... mille noms d’une pipe...
CliniSTINE, te regardant. Ah!...
Gautier. Oui, oui, c’est juste, pardon...
la voilà... j’espère que vous reconnaissez le bijou.
CHRISTINE , à pmi. Ab ! que je suis malheureuse !
Gautier. Eli bien! elle se trouve mal. ..
vowLr-vous un verre de vin...
LA CitOI
CHRISTINE , revenant à elle. Ce n'est lien....
GAUTIER , à part. Voilà que je n’ose plus lui dire le reste.
Christine, à part. J’en mourrai... mais c’est égal. ( Haut.) Monsieur...
GAUTIER. Gautier pour vous servir.
CHRISTINE , avec douceur et timidité.
Comme vous le disiez tout à Thème... les deux ans étaient passés... et peut-être
qu’une autre sc serait crue dégagée
mais non pas moi... je lue disais : Celui qui exposa ses jours pour me conserver mon frère... il gémit peut-être dans quelque prison... peut-être il paie de sa libellé son dévouement généreux... ah I je dois rester libre... fidèle à ma parole... prête à accomplir ma promesse au moment ou il en réclamera l’exécution... vous arrivez souffrant, blessé... malheureux... voici ma main.
Gautier. Votre main... pourquoi faire?
Christine. Puisque vous me rapportez ma croix?
Gautier. Mais ce n’est pas à moi que vous Tavez donnée.
Christine. Comment ce îTtsl pas à vous?
Gautier. Eli non! mille millions de...
excusez ?..
CHRISTINE , souriant. Oh ! vous pouvez jurer tout à votre aise. .. à présent , ne vous gênez pas.
GAUTiEn. Pauvr’ jeunesse, vous êtes ben plus à plaindre que vous ne pensez.
Christine. Ah ! mon Dieu !
GAUTIER. Vous n’avez jamais vu celui ui est parti... imaginez-vous un amour e soldat... un Français taillé pour la gloire et le sentiment;., parti simple fantassin , par son mérite... par son courage , et c’étaient de belles protections dans ce teins-là , il avait accaparé l’épaulette d’emblée... c’était du bois dont on fait des généraux, avec ça qu’il vous aimait sans vous connaître.
Christine. Comment?..
Gautier. Nous parlions si souvent de vous; c’est moi, moi... le sergent... qui vous ai remis le congé...
Christine. Ali ! oui... oui... je me souviens...
Gautier. Dieu !... auriez-vous été heureuse avec lui ?
Christine. Heureuse.
Gautier. Mais il paraît que celui de là-haut a donné sa démission et qu’il ne se mêle plus des choses d’ici-bas , ça fait qu’il n’y a plus de bonheur pour les bra-
x u'or . 17
ves... à Smolensk... voilà encore la marque de la balle, sur la croix là...
CtiniSTiNE. 11 a été blessé !...
Gautier. Oui, blessé blessé à n’en
pas revenir.
CHRISTINE. 11 est mort!
Gautier. J’avais déjà mes six coups de lance., mais j’étais debout... beige ni, qu’il me dit : tu la connais... Lu la remettras à elle-même; car , vois-tu... il ne faut pas quYlle m’attende plus long-leius... dis-lui qu’elle fasse le bonheur d’un autre, que.
je lui souhaite toute sorte de... Et comme j< lui pressais la main en recevant ce brimborion , voilà qu’une gredine de balle dans la cuisse me couche à ses côtés... J’ai resté là... je ne sais pas combien... mais je me suis réveillé dans un hôpital, tandis que lui il ne s'est plus réveillé du tout.
Christine. Noble cœur! faire des vœux pour mou bonheur à l’instant où je causais sa mort. .. ( A la croix . ) Oh!. . . jamais*, jamais tu ne me quitteras, moi aussi je te sciai fidèle jusqu’à la mort.
GAUTIER, En voilà une Française!
ali ! gredins de Russes!... scélérats de cosaques! un petit bout de guerre seulement, et vous me le paierez; mon lieutenant, il m'en faudra des capitaines et des colonels
Christine, Monsieur Gautier.
GAUTIER. Présent !
CHRISTINE. Je vais vous faire préparer un lit, une chambre... vous resterez avec nous... vous prendrez votre retraite ici.
Oh! c’est bien le moins... oh! vous ne nous gênerez pas !... nous sommes riches à présent... et notre maison passe pour la meilleure auberge de la Brie.
GAUTIER, à demi-voix. De la Brie,...
J’aurais préféré la Bourgogne.
CHRISTINE. Et puis, voyez- vous , j’ai besoin qu’on me parle de celui qui n’est plus... qu’on m'en parle souvent... toujours, toujours...
Gautier. Et vous y avez la main... J’en parlerais trente-six heures de soi-C sans boire ni manger... qu’aux heures de repas.
CHRISTINE, qui a remonté la sccnc. Jean ?
jean , entrant. Plait-y , bourgeoise?
CHRISTINE, montrant le sac de Gautier.
Prends ce sac... etportc-lc dans la chambre du rez-dc-ehaussée, n°2. f A Gautier.) Suivez ce garçon-là... prenez du repos....
vous en avez besoin.
GAUTIER , à Christine. O Française! ( A Jean. Marche, conscrit.
(B sort.)