‹ La croix de Malte drame en trois actesChapitre 24 sur 52 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Les Mêmes, DON LÉON.

ALTAVILLA, bas i Léon.

Don Léon, le Prieur va vous parler selon l'usage... c'est un vieillard timoré, il va chercher à vous faire changer de résolution.

LÉON, de même.

La mort ou la croix de Malte, telle est ma ferme volonté !

ALTAVILLA, de même.

Du murage!.. (A part.) Jevaisavancer l'heure de la réception. (il sort.)

LE prieur, à part en voyant don Léon.

C’est lui ! c’est Léon ; pour la première fois, je puis le voir en face... je puis le contempler à loisir... Il vient de lui-méine s’enfermer dans ces murailles, où nosdcuxexistenccs peuvent s'écouler ensemble... et il faut que je l’en éloigne!., mon Dieu! soutiens-moi !.. (Haut) Don Léon de Cabrera, approchez; vous avez demandé des dispenses de noviciat pour entrer dans la religion; le Chapitre vous les a accordées; avant de prononcer des vœux dont la rigueur vous est inconnue, je dois, comme chef de la langue d'Italie , me convaincre pleinement que vous avez , non-seulement la volonté, mais que vous aurez la force d’accomplir vos devoirs.

LÉON

Monseigneur, les vœux que je prononcerai, ' quels que sévères qu’ils puissent être, seront fidèlement observés par moi ; j’engage , non-seulement le salut de muii finie dans l’autre vie, mais mon honneur dans celle-ci ; et ceux de nia rare connaissent la sainteté d'un serinent.

LE PRIEUn.

Mais, malheureux enfant, qaantl vous le tiendriez fidèlement, ce serment terrible qui va vous lier, savez-vous ce qu’il vous en coûterait de souffrances et de douleurs à chaque heure de votre vie ! un chevalier de Malle n'a ni affections, ni famille!., il ne pense pas. i! n'aime pas, fl ne vit pas,,, c’est une statue à joindre aux qui décorent les piliers des égli-

ses... Croyez-moi, don Léon, à votre âge, cette croix que nous portons, est lourde comme était celle du Sauveur, et le Sauveur a plié sous le poids de la sienne !..

LÉON

A mon âge, il n’y a pins d’existence, lorsqu’il n’y a plus d’espoir ! La religion est un tombeau , dites-vous , c’est pour cela qne je veux y entrer. La seule affection que j’avais sur celte terre est brisée à jamais ! celle que j'aime est perdue pour moi; je viens de lui écrire que j’étais mort pour elle , je vais mourir en prononçant mes vœux... Ce ne sera pins que mon âme ui survivra pour de nobles devoirs, et dans ces evoirs que vous m’avez faits si terribles , vous en avez oublié un surtout dont la pensée fait bondir mon cœur d’une dernière joie... c'est la guerre ! la guerre sainte qui mène à la gloire on an martyre.

LE PRIEUR

Malhenreux!.. tu rêves la gloire!., tu ne sais pas que, dans les triomphes des chevaliers . les périls sont pour eux... mais la gloire est à Dieu seul... un chevalier de Malte, sur le champ de bataille, n'a plus de nom... toutes les croix s'y ressemblent... mais quand tu l’aurais acquise , cette gloire, pour toi seul, elle ne serait plus qu'un poids insupportable... après la victoire, tu chercheras un père... une famille... une femme peut-être... quelqu’un dont le nom aura manqué sur tes lèvres pour t’encourager dans les dangers , quelqu'un qui puisse se |>arcr de tes succès, -et lu te sentiras éternellement seul... tes douleurs seront comme tes joies... tu ne pourras les dire... alors, cet amour que tu crois éteint se rallumera plus ardent et plus implacable!.. Tu ne sais pas que le cloître silencieux ne vous laisse écouter que la voix intérieure de ces passions qui , peu à peu , s'alimentent par votre oisiveté et ressaisissent enfin l'homme tout entier. Alors, tu maudiras tes vœux, qui ne t’auront servi qu’à te faire commettre deux crimes au lieu d'uti !.. tu invoqueras la Providence en pleurant des larmes de sang, et la Providence restera muette au ciel pour te punir d'avoir cédé à un moment de désespoir... Oh ! tu ne peux savoir quelles seront alors tes tortures, et de quelles jouissances, saintes et légitimes pour tout autre, ton imprudence t’aura privé pour jamais. LÉON.

Alt! pour croire qu’un cœur brisé comme le mien puisse un jour se ranimer, vous n'avez jamais senti , je le vois , ce que c’est qu’une semblable souffrance...

LE prieur.

Insensé!., écoute, Léon , je veux te citer un exemple terrible que la Providence a placé sous mes yeux ; il fut un chevalier de Malte plus fort et plus courageux que loi, il reçut la croix de Malte en naissant et vécut toujours dans un doitre, cependant il rit une femme , il l'aima malgré lui... épouvanté de sa passion, il voulut l’oublier, mais en vain !.. une force surhumaine retint scs pas; emporté par sa démence, il osa parler d'amour à cette femme, s'en faire aimer enfin, et il devint parjure à sa foi , à son honneur , à .son Dieu.

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