KÉROUAN, JEAN, MARIE, LE CHEVALIER, LF. BAILLY
le bailly, au Chevalier qui entre après lui.
Par ici, monseigneur.
MARIE
Un étranger avec monsieur le bailly !
, KÉROUAN
Quelque grand personnage sans doute!...
LE BAILLY
Vous êtes arrivé...
LE CHEVALIER
Eh bien, j’en suis ravi, d’honneur. Ce sentier est d’un escarpement à rebuier tout ce qui, comme moi, n’a pas l’habitude d’aller h pied. Donc, me voilà, dites-vous, à l’endroit que je cherchais?
LE BA11.LY
Monseigneur peut facilement s’en convaincre par le témoignage de ses yeux.
LE CHEVAI.IBR.
Très-facilement... je ne serais pas fâché de l’essayer en votre présence... ne me dites rien. (A Kérouan et aux autres.) Ni vous
LA CROIX DE AUkRiî.
non plus là bas. .. ( Regardant les débris de l’abbaye.) Ce sont des ruines que j’ai là devant moi, n’est-ce pas?
LE Bailly.
Celles de la chapellle de Notre-Dame de Kermo.
LE CHEVALIER
Et, tout à côté, il y a un monastère?
LE BAILLY
Le couvent des sœurs de la miséricorde, qui a succédé à l’ancienne abbaye.
LR CHEVALIER.
Et par ici, au dessous de nous, toutes ces maisons... c’est la village.
le bailly, le regardant avec surprise.
D’où nous sortons, monseigneur.
le chevalier.
Parbleu ! je distingue â merveille... voilà des colonnes, des vitraux, un arbre, c’est bien ça?
kérouan, à part.
Tiens ! il a l’air assez original.
lb chevalier.
Voilà un vieux mur... Vous, vous êtes un bailly.,. assez vieux aussi.
LE BAILLY
Par exemple !
le chevalier, regardant Kérouan.
Ici, un pêcheur de la côte... là, une jeune fille.
KÉROUAN
La mienne, monseigneur.
LE CUBVALIEH.
Là... un sous-officier de marine !
jean, à part.
Aura-t-il bientôt terminé son inventaire?
le chevalier, avec le plus grand contentement de lui-même.
J’y vois parfaitement.
LB BAILLY
Monseigneur, je ne me serais jamais permis d’en douter.
LE CHEVALIER
Je le pense bien... vous n'avez aucun intérêt, vous autres, à me supposer une infirmité comine celte que l’on me prête... vous êtes des gens simples .. aussi n’est-ce pas pour vous que je dis ça... mais pour ceux de là-bas.
a* i, SCENE VII.
LE BAILLY
De là basT
LE CHEVALIER
Pour mes amis de Paris, qui ont trouvé plaisant... [Riant.) Ah ! ah ! C’est une conspiration contre moi.
LE BAILLY
Une conspiration?
LE CHEVALIER
Un tour du régent... une plaisanterie qui consiste à me faire passer aux yeux de tout le mondo pour maniaque, imbécile I
JEAN
Tiens ! c’est drôle !
LE CHEVALIER
Il n’y a pas de doute... d’autant que j’aurais pu, comme les autres, donner dans le panneau... vous comprenez?... j’avais vu son Altesse s’évader de nuit, de chez... une dame.
kérouan , à Marie.
Va donc regarder un peu par là. ( Marie remonte la scène.)
LE CHEVALIER
Or, le meilleur moyen de prévenir tout éclat de ma part, c’était d'imaginer cette espièglerie, de me persuader que je voyais les objets absolument tout de travers. .. Eh ! eh ! par là, son Altesse se tirait habilement d’affaire et mettait les rieurs de son côté... elle n’y a pas manqué... et m’apostrophant un beau matin, à son lever : « Chevalier, on prétend que vous ôtes atteint d’une singulière infirmité. Vous confondez les personnes et ne voyez pas, dit-on, comme tout le monde.», vous-enêtos vous aperçu?...» Et comme j’allais me récrier: «Tenez, voici monsieur le duc de la Vrillère qui me l’assurait encore tout à l’heure. » Or, en disant cela, son Altesse me présente, non pas le duc de la Vrillère, mais monsieur de Canillac que je connaissais parfaitement... Vous voyez l’effet d’ici... ça me trouble... je regarde mon homme, je le regarde... bref, je demeurai assez longtemps la bouche béante, les yeux tout grands ouverts devant cette figure qu’on débaptisait... j’étais üémonté... Il paraît dôme que dans ma surprise , j’ai laissé échapper un : ah ! bah! qui eut le plus graud succès.. . Le régent s’empressa d’ajouter : « Vous avez là, monsieur, une étrange maladie : il faut vous faire traiter : vous serez à merveille pour cela dans vos terres... je vous donne huit jours pour vous y rendre. »
, LE BAILLY
Tiens ! tiens I
le chevalier.
Oui... je 11e me suis pas fait traiter... je n’avais pas à me faire traiter. J’étais parfaitement sûr... et d’ailleurs ma femme ne s’était que fort imparfaitement justifiée.
2/» . LA CROIX DE RfAttin.
KÉROOAN.
Ah ! c’est de madame...
Parbleu ! A dater de ce moment-là , il ne fut plus question à Paris que de ma maladie... c’était à qui ne se laisserait plus reconnaître par moi... « Chevalier 1 vous vous trompez ! Chevalier, vous me prenez pour un autre!... Chevalier , vous ne devinez pas!... ». Absolument comme au bal masqué!... La cour s’en divertit jusqu’aux larmes, etd’honneur je crois qu’elle en rit encore.
le bailly, riant.
Eh ! eh !
LE CHEVALIER
Oui : je vous ai prévenu. C’est drôle.
kérouan, riant.
Ah! ah!
LE CHEVALIER
Vous le trouvez aussi?... [Riant.) Eh ! eh !
KÉROUAN, JEAN et LE BAILLY- Ah! ah! ah! (Ils rient tous les quatre.)
marie, se rapprochant.
Qu’est-ce donc?
KÉROOAN.
Rien.
LE CHEVALIER
Ah çk, puisque je suis ici, je ne ferai aucune difficulté de me mêler ce soir à vos jeux.
le bailly, respectueusement.
Monseigneur!...
le chevalier.
A vos danses.
MARIE
Des danses? mais il n’y eu aura pas.
LE CHEVALIER
Comment ! ce n’est donc pas une fête?
JEAN
Celle-ci ne ressemble pas à toutes les autres , monsieur. On célèbre aujourd’hui...
le chevalier.
Je sais !
' KÉROOAN et LE BAILLY.
Nous fêtons...
le chevalier.
Je sais.,, la vierge de l’ancienne abbaye, la patronne du pays,