LA CHARRUE DANS L'ORDRE MATÉRIEL
O fortunali nimium sua si bona morint agricolzæ.
La croix nous a donné une patrie, l'épée nous l’a conservée. (C'est à la charrue qu'il faut maintenant demander de la faire fructifier, de lui faire produire l'abondance et de l’enrichir.
L'individu, la famille, l'État, la Religion sont tous également intéressés aux avantages matériels de la patrie.
La question de la charrue implique doc celle du bonheur de l'individu par le travail ; celle de la vertu de la famille par son action moralisatrice ; celle de la sécurité de l'État par la stabilité des classes agricoles.
L'ordre social est donc intéressé au bonheur du laboureur ; l’ordre moral n’a pas de garantie plus certaine que son travail ; l’ordre religieux se repose aussi sur lui comme sur l’une de ses bases les mieux affermies.
Cette grave question implique partant la grande thèse si débattue de nos jours entre le capital et le travail, “entre le riche et le pauvre, entre la propriété et le prolétariat, entre l'Église et la révolution. La révolution est cosmopolite aujourd'hui. Partout un mal profond, un malaise inexprimable agitent, soulèvent et tourmentent les sociétés modernes. L'on dirait que dans l'immense fournaise du XIXème siècle, bouillent tous les germes de sédition et de mort qui bouleversent le monde.
L'homme ne veut plus travailler !
Partout l'on ne recherche que jouissances, l’on est dévoyé ; le char de l'État, brisé et à côté de la route, attend toujours l’habile mécanieien .qui l'y réinstallera ; l'on ne voit de toutes parts que troubles et anxiétés.
C’est en vain que la société s’agite pour trouver une solution à ses maux ; la cause du mal semble s’éloi- :
gner davantage, à mesure qu’on cherche à la saisir: c’est le tourment sans cesse renouvelé de nos Tantales modernes. |
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le cataclysme approche,
LA OHARRUE. 61
L'on nous propose divers systèmes qui tous n'aboutissent qu’au désen- £hantement et à l’abîme.
Le phalanstérisme n’a creusé que des
ruines, le socialisme, n’a amoncelé que
des décombres, le scepticisme n’a ahouti qu’au désespoir, le modernisme ne fait que des dupes. |
Regardez partout, Messieurs, et que voyez-vous, sinon l'effondrement ? et que constatez-vous de plus, sinon la véracité de cette sinistre parole de l’Aigle de Meaux : partout la mort en face ? |
Les Puissances ne sont plus qu’un jouet entre les mains de sociétés perverses qui trament leur ruine, dans l'ombre ; les Républiques demandent à la force ce qu’elles n'obtiendront jamais que par la vertu. Aussi rien ne résiste, Messieurs, ni les monarchies antiques avec leur gloire séculaire, ni les empires modernes avec leurs victoires sanglantes, ni les républiques électives avec leur grossier athéisme : nous appelons le chaos ;
Ah ! c'est qu'il manque une clef de voûte à l'édifice, celle de la croix :
c'est que les sociétés n'ont plus de, base,—celle du travail. (C’est que le pouvoir n’a plus ds sceptre,—celui de l'épée. —La foi est éteinte, les bras sont oisifs, le courage n'existe plus.
Au risque de passer encore une fois, pour l’Orateur des vérités dures, Messieurs, il faut, an milieu du langage de l’enthousiasme que tant de bouches éloquentes vous tiennent en ces jours, vous faire aussi entendre celui plus calme de la raison. Le cœur qui est une lyre sur laquelle se module tous les chants, peut avoir ses exaltations et en même temps faire de judicieuses réflexions. |
Il nous faut donc sonder la plaie qui ronge les nations, il faut trouver le dictame, il faut appliquer le remède, il faut enfouir au pied de la tribune, leur fosse naturelle, toutes les idées malsaines qui puilulent dans le monde, sur le grave su'et du travail, sur le but des sociétés, sur les aspirations des peuples.
C'est en déplagant cette grande . question d'économie sociale, c'est en
niant la déchéanceoriginelle de l’homme, c'est en excitant toutes les convoitises des nations, c’est en aiguisant tous les appétits des multitudes, c’est en excitant toutes les passions pepulaires, c'est en prêchant une égalité, une fraternité et une liberté menteuses que l’on a dévoyé les masses, et égaré les peuples. Il faut donc les ramener à leur véritable point de départ ; briser les enneaux multiples de la chaîne honteuse qui les retient dans les arceaux de l'erreur. La véritable égalité n’est que dans le christianisme, la seuie liberté est dans la vertu, l’unique fraternité est dans la foi. Le paganisme nous a donné pour modèle de fraternité Etéocle et Polynice, deux frères qui s’entrégorgent !
Ja révolution française ne nous a donné pour modèle de liberté que les noyades de Nantes, et pour modèle d’égalité que les coupercts de la guillotine. |
Dieu ne s'est manifesté que deux fois solennellement à l’homme dans toute l'antiquité : deux fois pour lui donner ses commandements, deux fois pour lui tracer ses devoirs.
Parce que Adam lui a désobéi, il a mérité sa haine; il lui faut se racheter. Et quel est le moyen imposé au coupable ? un seul, Messieurs, celui du travail, Voilà la grande loi primordiale à laquelle tous les êtres sont soumis : loi irrévocable, commandement absolu auquel nul n'échappe. La terre, maudite à cause de la désobéissance de l’homme, a pourtant encore conservé assez de force pour produire sans de trop grands efforts. Arrosée de sueurs elle se couvre encore de luxuriantes moissons et de fleurs magnifiques.
À l’origine, les tribus se composèrent de pasteurs ; les familles se partageaient une partie des champs ; le commerce, l'échange, le trafic n'étaient . pas encore connus ; un bonheur relatif régnait sur la terre : ce fut l’âge d’or du monde. Cependant les descendants de Seth, malgré la défense formelle de Dieu, font des alliances avec ceux de Caïn, le fratricide. De ces alliances naît une race criminelle, injuste et sanguinaire qui convre la terre d’abomination. ciel va se repentir d'avoir créé l’homme ;
le déluge va purifier une première fois toute la terre.
L'histoire, ce tableau des œuvres de Dieu dans le genre humain en même temps que celui des œuvres de l'homme, agissant dans le domaine de sa liberté, d’après cette belle penrée de Mgr Parisis, ne commence, à pro prement parler, qu'avec les ancie.:8 empires, pour ne se continuer qu'avec les actions étonnantes, déroulées par la nation choisie de Jéhovah, comme son peuple &e prédilection, ‘Je peu:
ple est dans le désert ; protégé de toutes manières il ne cesse cependant de murmurer contre ses chefs et contre Dieu ! Alors Jéhovah se montre de nouveau et promulgue, sur le Sinaï en flammes, au milieu des horreurs de la nature, ses lois éternelles qui sont l'omniscience de cu, et contre lesquelles viendront en vain se heurter toutes les sociétés à venir.
Or, parmi ces arrêts da: la justice divine, au nombre de ces préceptes qui seront toujours la réverbération de l’absolue sagesse du ciel étaient ceux-ci ;
« Vous ne déroberez point, Vous ne oonvoiteres point les biens des autres.”
C'était bien là la sanction de la première sentence rendue contre Adam :
Tu mangeras ion pain à la sueur de ton front : Homo nascilur ad laborem.
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Dieu ne se déjuge jamais.
Pourquoi donc fausser aujourd’hui l'éternelle doctrine ? pourquoi vouloir vivre sans travail et sans peine ?
pourquoi vouloir dépendre du bien d'autrui ?
L'on aura beau venir nous prêcher que le travail est indigne de l’homme, que les biens sont communs, que l'égalité est parfaite, que la propriété est le vol, que l’homme est fait pour la jouissance, l'âme humaine qui entend encore, au milieu des clameurs socialistes, les échos toujours retentissants du Sinai, s’insurge contre ces doctrines néfastes, contre ces funestes conseils. Oui, le travail honnête seul procure Je bonheur, et donne la paisible possession des richesses.
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Homo nascitur ad laborem,
C'est pour avoir oublié ces préceptes divins ; c’est pour avoir méconnu l'efficacité du travail que les nations antiques tombèrent dans une corruption s1 effrénée ; c'est pour se procurer des jouissances illicites qu'elles exercèrent tant de cruautés et qu'elles instituèrent l'esclavage, qui a couvert le monde d’ignominie et de honte, qui a déshonoré et avili l’homme, qui a perpétué tant de crimes, qui a sanctionné tant d'injustices, qui a fait répandre tant de larmes.
‘: Du moment que la culture du sol tomba en décadence, du moment que les soins de la terre furent abandonnés aux mains des esclaves, c'en était fait de la moralité, c'en était fait de la société, c'en était fait de la -richesse sociale, (Car le travail libre seul est capable de maintenir l'équilibre, de combler les brèches faites aux fortunes privées et aux fortunes publiques. C’est, du reste, le plus grand préservatif contre tous les vices qui déshonorent l'humanité ; son action étant essentiellement moralisatrice.
C’est par lui que l’on arrive au progrès réel, durable et vrai, savoir la gravitation naturelle de l’homme vers Dieu,
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Les peuples qui ne travaillent pas sont malheureux, indigents, vicieux et dégradés ; les Arabes nous en fournissent de nos jours même de tristes exemples, ainsi que les Sauvages non encore civilisés du Nouveau-Monde.
Oui, l’histoire est là ; elle nous affirme que toutes les époques de décadence d’un peuple correspondent avec l'abandon de la culture de ses terres ; que la plupart de ses malheurs prov'ennent de son refus de travailler le sol ; car, si la croix est sa sauvegarde, si l'épée est sa sécurité, la charrue est sa garantie contre la misère et le vice, sa conséquence prochaine.
Aussi les nations anciennes attachèrent-elles un singulier honneur à l'exploitation et à la culture du sol.
Ce fut là la cause de leurs plus grands süccès ; ce fut la pierre angulaire de leur civilisation, C’est ainsi qu’elles assurèrent d'abord leur bien-être et se fortifièrent au travail salutaire des champs.
Aux dieux de l'Olympe étaient attribués Jes bienfaits de Ja terre,
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Osiris et Isis étaient regardés par les Egyptiens, comme les initiateurs de la science agricole. Les Grecs rendaient leurs hommages à Cérès, et Zoroastre, chez les Perses, avait attaché aux travaux de la terre une eëpèce de sainteté. Les Romains allaient arracher aux manchons de la charrue, leurs consuls, leurs dictateurs et leurs généraux ; ils prenaient grand soin de ne point dévaster les champs cultivés des nations où ils portaient la guerre,
Le grand Pompée lui-même cultivait ses propriétés, de même que Marius, Cincinnatus, Curius Dentatus, Attilius, Caton et Regulus. Il n'est pas de plus douce jouissance pour Horace que celle de la culture de son champ. Et, au dire de Sénèque, le
rand Scipion travaillait ses terres.
À l’âge de 80 ans, Varron écrivait un livre sur l'art agricole ; Columelle, Pline et Palladius imitaient son exemple ; et Virgile nous donnait son admirable livre des Gréorgiques, dans lequel sont réunis, en un style enchanteur, toutes les beautés champétres, tous les charmes de la nature, tous les bienfaits de la terre, toutes
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les douceurs de l’existence de la cam-
pagne.
Tityre, lu palulæ recubans sub legmine fagi Silvestrem lenui musam medilaris avena,
sos TU Tilyre, lentus in umbra, a Formosam resonare doces Amaryllida silvas.
De fait, à l’origine des peuples, lorsqu'ils sont encore près des sources des grandes traditions de l’humanité, le travail est pratiqué par tous; l'oisiveté est encore un crime,
Les Pélages, que nos souvenirs helléniques nous découvrent les premiers, sont déjà occupés de grands travaux, dont la connaissance nous est transmise à travers les voiles de la mythologie et les données altérées du temps. Plus tard, aux plus beaux jours des héros grecs, Homère et Hésiode nous les représentent occupés aux travaux des champs. Pâris et Anchise gardaient des troupeaux, Agamemnon et Achille apprêtaient eux-mêmes leurs propres repas. Ulysse façonnait de ses mains royales, dans un olivier sauvage, ia couche qui servira à le faire reconnaître plus tard, et sa fidèle Pénélope ne. cesse, tout le jour, de tourner ses fuseaux.
se,
LA CHARRUE. 71 Hésiode compare le paresseux aux frelons qui consémment dans l'oisiveté Je ruit des abeilles.
Thésée et Solon avaient créé une large place au travail dans la constitution d'Athènes. Hélas! le luxe, la richesse, l'esprit d'aventure, le théâtre, la corruption engendrèrent le dégoût du travail, et à sa suite tous les excès qui ruinent un peuple.
Aussi, bientôt le mal a fait tant de ravages qu’il n’y a plus ni force pour supporter le poids des armes, ni courage pour voler à la défense de la patrie, ni vertu pour en protéger les autels. La Grèce n’est plus qu’une proie facile pour Rome, sa glorieuse rivale. (Car, du moment que Salluste a pu dire avec vérité à César : “ Virtus, vigilantia, labor apud Græcos nulla sunt,” c'en était déjà fini du royaume corrompu des Hellènes.
Rome la frugale, l'énergique, la forte, l’active, la brave va pourtant périr par les mêmes causes que la Grèce ! Elle n’a pas su se prémunir contre les fatals présents de son ancienne ennemie ; elle n’a pas repoussé avec assez d'énergie les séductions
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assez mise en garde con grecques ; Danaos el conquêtes al mes et à la mollesse ga pierre d'achoppement:
n'on lui présente ‘elle ne g'est pas tre les mœurs
elle avait oublié le Timeo a ferentes. Aussi ses iatiques, jointes aux chard'Athènes, seront Pline nous
la plaie du luxe ne fut
assure que là introduite en {talie qu’à la suite de
la conquête de l'Asie.
Aussi longtemps que ce fut une
œuvre de piété, pour 18 romain, que de travailler la terre, la république put compter sur des soldats énergiues, forts, braves et courageux ; alors elle était prospère, victorieuse et conquérante. C'est en effet par
la double puissance de l'épée et de la charrue que
Rome devint la dominade : la donation qu'ÀAt-
étant encore plus gr
richesses, elle la ports au CŒU?r de
Rome ; la débauche envahit l'empire ;
le luxe y fut bientôt suivi de tous og: car, du luxe à la
e la mollesse à l'oisiveté,
de l'oisiveté à la luxure, de la luxure
au sensualisime, l'enchaînement est
une que lique Lergieux ; rieuse t par de la minaqu'Atrésent Orient ue Ses eur de mpire ; le tous xe à la isiveté, luxure
ent est
naturel, complet, nécessaire et logique.
Le mal se propagea bientôt dans toutes les provinces ; la catastrophe finale pendait déjà sur la tête du plus grand empire qui eut jamais existé. Dans ce triste état de démoralisation profonde, les travaux des champs étaient exclusivement abandonnés aux esclaves ; les grands pro-
, priétaires s'étaient concentrés dans
les villes. “ Du pain et les plaisirs,” voilà tout ce que demandait le romain efféminé par le crime, corrompu par les spectacles, souillé par le vice, étiolé par l’oisiveté, affaibli par l’inaction. ;
Aussi, qaand les barbares affamés par les exactions de Rome, abandonperont leurs terres incultes, chassés par les tourments de la faim comme les fauves de leurs tanières, ils ne trouveront plus de résistance nulle part pour arriver jusqu’au centre de cette Rome qui avait 6t$ maîtresse de tout l'univers ! Elle avait retourné contre elle-même cet art perfide qui dans Capoue lui avait servi pour perdre les légions de son plus redou-