La Crosse dite de Ragenfroid
Assurément la crosse dite de Ragenfroid est un des monuments de Témaillerie au sujet desquels on a le plus discuté. En dehors de son mérite artistique^ c'est une des pièces les plus importantes que' Ton puisse étudier pour la question si controversée de Torigine des émaux de Limoges.
Grâce à la bienveillance du possesseur actuel, M. Garrand, de Florence, nous avons pu obtenir des photographies de cette crosse, et il nous a semblé intéressant d'en faire part aux archéologues et de leur soumettre les observations que l'examen de cette pièce et la lecture des travaux auxquels elle a donné lieu nous ont suggérées.
Bien des érudits s'en étant occupés, nous commencerons par rappeler quelques-uns des principaux ouvrages où il est question de la crosse dite de Ragenfroid :
WiLLEMiN, Monuments français inédits, Paris, 1806-1839, texte par André Pottier, 1. 1, p. 21, pi. XXX. — LoNGPÉRiER (Adrien de), Monuments ém/iUlés (Cabinet de l'amateur et de l'antiquaire, Paris, 1842, t. I, p. 149). — Laborde (comte Léon de), Notice des émaux du Louvre, 1852, p. 32. — Bourassé, Dictionnaire d! archéologie, collée* tion Migne, 1851, 1. 1, col. 1091, v** Crosse. — P P. Cajîier et Martin, Le bâton pa^toral^ précédé des Crosses pastorales, par l'abbé Barraud, ap. Mélanges d'archéologie, 1856, t. IV, p. 145-256. — Texier (l'abbé), Dictionnaire d'orfèvrerie, collection Migne, 1857, col. 1450, v^ Willelmv^. — Bastard (comte A. de). Rapport sur la crosse de Tiron, ap. Bulletin du comité de la langue et des arts, t. IV, 2* partie, p. 400 et suiv, — Labarte, Histoire des arts industriels au Moyen- Age et à la Renaissance, 1" ôdit., 1865, t. III, p. 457; 2* édit., 1881, t. III, p. 44, 110.— Cahier (le P.), Nouveaux mélanges d'archéologie, 1874, Ivoires, p. 1 à 7. — Lasteyrib (F. de). Bulletin de la Société archéologique du Limousin, t. XII (1862), p. 107. — Franks (Aug.;, Enamels and Glass, in-f*. — MoLiNmR (E.), Notes sur les origines de Vémaillerie Française, p. 8 (Extrait du Cabinet historique), %i Dictionnaire des émailleurs, 1885, v** Guillaume^ p. 36.
Nous allons résumer la question , l'exposer à l'aide des études scientifiques qui lui ont été consacrées et-^oir si, grâce aux photographies que nous pouvons examiner, iJ ne serait pas possible de déterminer, approximativement au moins, l'âge de la crosse dite de Ragenfroid.
Ses pérégrinations n'ont pas été nombreuses. Du cabinet de M, Crochard, de Chartres, qui la possédait depuis sa découverte, en 1793, elle passa par des intermédiaires dans la colleclîon Meyrick en Angleterre. On Ty croyait toujours, alors que, depuis longtemps, après avoir quitté l'Angleterre, elle se trouvait dans la collection de M. Carrand, à Pise, d'oùj Fan dernier, il la transporta à Florence. C'est là que son propriétaire a bien voulu faire exécuter, pour les lecteurs de la Gazette archéologiqvs, les belles photographies qui nous permettent d'en avoir une idée aussi exacte que possible.
Jusqu*a présent c'est au dessin de Willemin qu'en étaient réduits, pour étudier la crosse dite de Ragenfroid, les érudits qui se sont occupés de ce monument; il était difficile de juger sur une gravure une pièce d'émail dont tous les détails ont leur importance, mais on ne connaissait plus le propriétaire de la crosse. Cette ignorance de roriginal a forcément produit plusieurs erreurs, notamment dans les inscriptions que Willemin avait mal lues et que, depuis lui, personne n'a rectifiées.
André Pottier, auquel nous devons le texte qui accompagne les planches de Willemin, nous dit que cette crosse, qui, lorsqu'il l'étudiait, appartenait à M. Crochard, de Chartres, fut trouvée dans l'église de l'abbaye de Saint-Père-en-Vallée, en 1793, dans le tombeau de Ragenfroid, quarante-neuvième évoque de Chartres. Mais de ces deux affirmations une seule est certaine, sa provenance de l'église de Saint-Père. Quant à savoir si elle a été découverte dans le tombeau de Ragenfroid, il y a là un doute absolu, qui nous commande une certaine réserve. Comme Ragenfroid, d'après le nécrologe * de Saint-Père, était le constructeur de l'abbaye, il était naturel, jusqu'à un certain point, que ce fût à hù qu'on attribuât immédiatement une aussi belle pièce que la crosse qui venait d'être découverte.
Nous devons ici faire remarquer que le tombeau de Ragenfroid, d'abord au milieu de réglise, fut, comme le dit le Gallia^^ reporté en 1531 devant le grand autel. Or, du côté de la place Saint- Pierre, à Chartres, l'église de l'abbaye est aujourd'hui en contrebas de plus de deux mètres. Les travaux mômes de Paul Durand, quand on restaura la chapelle de la Vierge qui se trouve à Textrémité de l'abside, indiquent qu'au Moyen-Age, le niveau était plus bas d'un mètre encore. La chaussée de la Courtille n'était pas encore construite, et le monastère était exposé à de fréquentes inondations, que les moines essayèrent de combattre par des travaux de canalisation dont on retrouve encore aujourd'hui les traces dans les anciennes cours de l'abbaye, transformée en quartier de cavalerie. Le dallage de réglise de l'abbaye fut plusieurs fois recouvert par l'eau, qui dut certainement pénétrer tous les sarcophages et détériorer ce qu'ils contenaient. Si l'un d'eux fut exposé aux atLointes deleau, c'est incontestablement le tombeau de Ragenfroid; l'admirable conservation de la crosse, qui ne semble avoir jamais été atteinte par l'humidité, nous ferait croire que, loin de se trouver dans un tombeau placé sous le pavage, elle dut, au con-
1. Mély (F. de), Inventaires de V abbaye de Saint-Père-en- \ 2. Gallia christiana, VHÏ, ^^^0 D, Vallée, Paris, Picard, 1887, gr. in-8o, p. 46.
traire, être prise dans un sarcophage, élevé au dessus du sol^ dans lequel Tinondation ne put jamais parvenir.
Labarte résume dans plusieurs passages, où il traite la question à des points de vue différents, l'opinion de ses prédécesseurs ; il croit la crosse du xi* siècle et, pour expliquer alors comment elle se retrouve dans une tombe du x* siècle, il émet l'opinion qu'elle aurait pu remplacer, dans le tombeau de Ragenfroid, celle qui avait été mise au moment de l'inhumation , enlevée plus tard au xi* siècle comme relique. Mais il faut remarquer que Ragenfroid n'a jamais été considéré ni comme saint, ni comme bienheureux, et que le seul changement de place officiel que nous connaissions est du XVI* siècle.
Pourtant, nous ne pouvons omettre de dire qu'en 1134, l'abbaye tout entière et son église furent brûlées, et qu'Hilduard reconstruisit entièrement le monastère. Un déplacement pourrait parfaitement avoir eu lieu à ce moment sans qu'il en soit resté aucune trace écrite ^
Mais l'opinion de Labarte a été vivement combattue par Ferdinand de Lasteyrie qui persistait à attribuer la crosse à Ragenfroid, par conséquent au x* siècle. Ragenfroid, en effet, occupe le trône épiscopal de Chartres de 941 à 955, après avoir été abbé de Saint- Père-en-Vallée2. Avec Girard (877-880), Aymeri (880-891), Gaucelin (891-926), Haganon (926-941), il fut du nombre des premiers évoques de Chartres enterrés à Tabbaye de Saint-Père-en- Vallée. Ce serait donc môme à la première moitié du x* siècle qu'il faudrait attribuer cette crosse, si l'on admettait qu'elle vînt du tombeau de Ragenfroid.
Voici donc comment se résume la question : d'après les uns, elle date du x* siècle; d'après d'autres, et il faut reconnaître que ceu^c-là ont étudié le monument lui-môme, Labarte, Aug. Franks, And. Pottier, quand ce dernier signale le rapprochement à faire entre le Goliath de la crosse et les hommes d'armes de la tapisserie de Bayeux, elle est du XI* siècle; il en est quelques-uns enfin qui ne croient pas pouvoir la faire remonter plus haut que le xn* siècle ; nous allons étudier à quelle époque elle semble le mieux se rapporter.
La crosse, qui se compose de trois parties, mesure 0" 227 millimètres; la tige de la volute, 0" 167; le nœud, 0" 044; la douille, 0" 016 millimètres; l'anneau qui surmontait le nœud a disparu pendant que la crosse était en Angleterre.
Sur la tige de la volute, qui se^ termine par une spirale à tôte de dragon, paraissant ôtre une réparation ancienne, l'artiste, dans un entrelacs de rubans à plat, a représenté le combat des Vertus et des Vices; sur le ruban de l'entrelacs qui entoure chaque figure et qui semble retenu aux intersections par un compas que nous retrouve-
4 . Dom Bernard Aubert, Chronique de l* abbaye de Saint' Père, 4672, Mss. 4464, 9, A; Bibl. de Chartres, in-i». Guérard, Cartulaire de Saint-Père-en-VaUée, Paris, Crapelet, t. I, pi. CGXLV. Souchet , Histoire de la vUle et du
diocèse de Chartres. 1. 11, 448.
2. £. de Lepinois et Luc. Merlet, Cartulaire de Notre- Dame de Chartres, t. I, p. 43.
rons, mais bien plus tard seulement, comme symbole de la Prudence et de la Tempérance*, on lit les noms des Vertus et des Vices : Caritas, Invidia; Fidbs, Idolatria; PuDiGiTiA, Libido; Laroitas, Ayaritia; Gongordia, Disgor[dia]; Sobribtas, Luxuria; puis, comme la gracilité de la volute ne permettait pas le développement de la suite de ces allégories, des animaux chimériques occupent le centre des entrelacs, jusqu'à l'endroit où la spirale, simplement en cuivre, s'attache par un rivet au corps de la crosse. Le nœud porte, en quatre scènes, l'histoire de David, dans des cercles de rubans, sur lesquels on lit ces quatre vers :
Drse, cadis, vermi datus a puero, si[g] inermi + Scribe faber lima, David hec Furr unctio primi + Hic funda fusus. proprhs. mâle viribus usus.
GoLiAS cegidit. + David me gaput ense regidit +.
Ce n'est pas au hasard que nous adoptons cet ordre. Nous suivons l'histoire de David d'après le Livre des Rois; nous retrouvons d'ailleurs cette disposition sur la couverture d'ivoire du Livre de Mélissende, dont nous reparlerons tout à l'heure.
Première scène :
Urse, gadis, vermi datus, a puero si[g] inermi + OuTs^ tu tombes, livré aux vers par un enfant sans armes.
C'est le développement du verset 34 du chapitre XVII du Livre des Rois. Jusqu'à présent le mot PAGus remplaçait celui de datus; on voulait rattacher le mot pagus, qui dès lors aurait été mis là pour paganus^ et cela sans abréviation, à la chute de Goliath, le païen : l'explication était bien difficile, tandis qu'avec datus, elle est tout à fait naturelle. Il faut d'ailleurs remarquer que l'inscription se compose de quatre vers hexamètres ; avec pagus, le vers est faux, pa étant long; avec paganus, il le serait encore bien davantage; tandis qu'avec datus, composé de deux brèves, il est parfaitement juste.
Deuxième scène. Le roi psalmiste est représenté avec sa harpe, qui remplace le phylactère sur lequel habituellement les artistes du Moyen-Age inscrivaient le nom des personnages qu'ils voulaient faire connaître, et Samuel verse sur sa tète l'huile sainte.
Sgribe faber lima. David heg fuit ungtio primi -f- EcriSy ouvrier j avec ton burin. Voici l'onction du premier David.
Telle est la traduction généralement adoptée.
I. En Italie, au palais ducal de Venise, ap. Annales archéologiqttes, t. XVII, p. 80; à San Michel d'Oro de Florence, Ibid.^ t. XXVI, p. 465, et dans une miniature
italienne, comme attribut de la divinité, Didron, Histùire de DiêUy p. 576.
Beaucoup ont ajouté : lisez prima au lieu de primi, mais sans en donner le motif. Or, nous savons que David a été oint deux fois, la première par Samuel à Bethléem*, la seconde, après la mort de Saùl, par ceux de la tribu de Juda, à Hébron^. C'est incontestablement de la première dont il s'agit ici, puisque c'est précisément entre la lutte contre les animaux malfaisants qui attaquaient ses troupeaux quand il était pâtre, et sa victoire sur le géant Goliath que se place cette première onction. M. de Montaiglon, d'ailleurs, auquel je soumettais la question, m'a fait remarquer un fait qui tranche absolument la difficulté : non seulement ce sont ici quatre vers hexamètres, mais ils sont léonins, la césure rimant avec la fin du vers ^ ; dans les trois autres vers, le fait est évident : verrai rime avec inermi; ceddit avec recidit; fusus avec usus; dans notre vers, lima doit donc avoir pour rime prima : de plus, sur la couverture du Uvre de Mélissende, dans un coin de la composition analogue, on lit Bethléem, il n'y a donc aucune hésitation à avoir.
Il n'est donc plus nécessaire de demander ici au symbolisme l'explication de primi : Primi David aurait signifié le premier David, l'évêque étant considéré comme un second David, chargé par Dieu d'arracher au démon l'âme chrétienne dont il veut s'emparer, comme David a repris à l'ours la brebis dérobée. Ce n'est ici qu'une simple allégorie, un exemple pour l'évêque qui doit savoir affronter le danger pour sauver les fidèles dont il a la garde. Il n'y a guère, d'ailleurs, d'autre symbolisme plus comphqué à chercher dans les monuments antérieurement à l'époque où Guillaume Durant créera de toutes pièces un symbolisme qui finira par tomber dans l'exagération.
Mais, une fois la question de prim^ résolue, il en naît immédiatement une autre. Si David était au génitif, Davidis, il y aurait une syllabe de trop, dis, ce qui rendrait le vers faux : deux brèves seulement sont ici nécessaires; il faut dès lors traduire la phrase : Ecris, ouvrier ^ avec ton burin : David : c'est-à-dire le nom de celui dont tu vas graver l'histoire; et la première scène est : hec fuit ungtio prima, voilà la première onction.
Troisième scène :
Hic funda fusus, propriis mâle viribus usus,
GOUAS CBCIDIT. +
Ici Goliath est tombé, frappé d)une fronde^ ayant fait mauvais usage de sa force.
Bien que le vers s'arrête après usus^ ainsi que le jugeaient les archéologues, d'après les dessins de WiUemin, la légende, terminée par une croix, ne finit qu'après ceddit ; le texte n'en est que plus compréhensible. Le père Martin lisait auctus, à la place d'usus; je ne sais trop quel sens on pouvait alors y trouver.
\ . iÀore des Rais, 1, ç£, xvi, verset 43. 1 ^' L'abbé Texier en avait fait la remarque, mais n'en
3. Lwre des Rois, 11, ch. ii, verset 4. avait tiré aucune déduction.
p. DB Mblt. — La Croise de Rngenfroid. *
Ouâtrième scène :
David, hic gaput, ense, regidit.
David ici lui coupe la têle avec son épée,
n'est sur la douille enfin que nous avons : * .'
A examiner la manière dont sont traités les sujets qui ornent la crosse, nous y pouvons faire une étude des plus curieuses de la composition du monument. Le charaplevage est exécuté d'une façon savante, qui dénote une excessive légèreté de burin; pour les émaux, Willemin les a fidèlement reproduits : mais on n'a pas assez insisté sur leur intensité, sur leur finesse, sur les tons composés qui ne se trouvent dans presque aucune autre pièce d'émaillerie de cette époque : le bleu lapis du fond, si difficile à obtenir d'une netteté parfaite, sans quelques pointillés de soufflure, est des plus remaniuables, et certains émaux brun vieux bois, admirablement réussis, font voir, comme le dit fort bien M. Carrand, que la pièce a été faite avec amour par l'artiste.
Cette crosse est-elle limousine? Est-elle du x* siècle?
Dans le dessin des personnages il y a une souplesse à laquelle ne nous ont guère habitués les artistes limousins. Le mouvement par lequel David s'élance sur Goliath terrassé a beau être plein de naïveté, j'y trouve une sûreté de dessin qui ne se rencontre même pas chez les miniaturistes du x® siècle : la Charité et la Foi, dans leur lutte contre V Envie et V Idolâtrie, ont une pose ondulée, que les artistes du x" siècle, toujours sous l'empire du canon artistique byzantin, n'avaient pas encore adoptée.
Quand Ferdinand de Lasteyrie et M. Molinier^ ont cru pouvoir l'attribuer à Limoges, ils n'avaient pu l'étudier que sur le dessin de Willemin : avec l'original devant les yeux, il faut examiner soigneusement l'opinion de Labarte, qui, après l'avoir vu et touché, le rattachait à l'école rhénane. Non que je pense qu'on puisse l'attribuer aux artistes du Khin, mais on pourrait, ce me semble, classer l'auteur de la lutte de David contre l'ours parmi les précurseurs de l'émailleur qui exécuta la lutte de Samson contre le lion du rétable de Klosterneubourg, de Nicolas de Verdun, que le regretté maître Ch. de Linas, si compétent dans toute les questions d'émaillerie, a reproduit dans sa Châsse de Gimmel^.
Sans nous arrêter à rechercher si au x*' siècle les artistes limousins ont travaillé les émaux, sans nous demander si, depuis saint Eloy (en admettant qu'il ait produit des
1. Ce bois, fort exact, est extrait du Dictionnaire des émailkan de M. Emile Molinier, p. 36.
3. Bien que l'attribuant tous deux aux ateliers limouém, Ferdinand de Lasteyrie la date du x® siècle^ tandis que M Molinier la juge du xii®.