TROISIÈME PARTIE
PERPÉTUITÉ UE LA CROYANCE DE L’ÉGLISE TOUCHANT L'IMMACULÉE CONCEPTION DE LA VIERGE MARIE.
La croyance de l’Église a la Conception pure et sainte de la Glorieuse Vierge Marie, Mère de Dieu, n’est point une croyance nouvelle; elle est aussi ancienne quelle est générale, aussi ancienne que le Christianisme. « En effet, comme le dit notre Saint-rère le Pape, la doctrine de l’immaculée Conception de la Bienheureuse Vierge a toujours existé dans l’Eglise : l’Église, par la très-grave autorité de son sentiment, par son enseignement, par son zèle, sa science et son admirable sagesse, l’a de plus en plus mise en lumière, déclarée, confirmée et propagée d’une manière merveilleuse chez tous les peuples et chez toutes les nations du monde catholique; mais, et de tout temps, elle l’a possédée comme reçue des Anciens et des Pères, et revêtue d’une doctrine révélée. Les plus illustres monuments de l’Église d’Oricnl et de l’Eglise d’Occident, les plus vénérables par leur antiquité, en sont un témoignage irrécusable. Toujours attentive à garder et à défendre les dogmes dont elle a reçu le dépôt, l’Eglise de Jésus-Christ n’y change jamais rien ; mais portant un regard fidèle, discret et sage, sur les enseignements anciens, elle recueille tout ce que l’antiquité y a mis, tout ce que la foi des Pères y a semé. Elle s’applique h le polir, à en perfectionner la formule, de manière que ces anciens dogmes de la céleste doctrine reçoivent l’évidence, la lumière, la distinction, tout en gardaut leur plénitude, leur intégrité, leur caractère propre; en un mot, de façon qu'ils se développent sans changer
de nature, et qu’ils demeurent toujours dans la même vérité, dans le même sens, dans la même pensée (i). »
Or la croyance de l’immaculée Conception de Marie a existé de tout temps dans l’Eglise; de tout temps l’Église a professé cette croyance d’une manière plus ou moins explicite : c’est un fait qu'on ne peut contester. Ni les actes du Saint-Siège et de l’Episcopat, ni les décrets des Conciles et les statuts des Universités, ni les sentiments bien connus des Ordres religieux, ni les écrits des Docteurs, des Saints Pères et des anciens auteurs Ecclésiastiques, ni la piété des fidèles des différents âges envers l’immaculée Conception de Marie, ni le culte public établi par l’Église à l’honneur de cette trèspure et très-sainte Conception, ne nous permettent de révoquer en doute la croyance stable et constante du peuple chrétien touchant l'insigne privilège qui a préservé la Mère de Dieu de toute tache du péché originel. Avant le décret dogmatique du 8 décembre 1854, de l’aveu de tous, celte croyance était partagée par tous les Évêques de la chrétienté, même par ceux qui n’étaient pas d’avis qu’elle fût présentement érigée en dogme de foi; c’était la croyance de tout le clergé, tant séculier que régulier, la croyance de tous les enfants de l’Église, sans distinction d’âge, de rang, de condition. Qu’on y fasse attention, il ne s’agit point ici d’une question abstraite et étrangère h la Religion, mais bien d’un dogme fondé sur la parole de Dieu, consignée soit dans les Livres sacrés, soit dans la Tradition, ou d’une erreur capitale contraire h la Révélation divine. Il s'agissait de savoir si celle que Dieu a préparée de toute éternité pour être la Mère de son Fils, le Sauveur du monde, a été par un privilège unique, mise hors de la loi générale qui enveloppe tous les enfants d’Adam dans une malédiction commune, en leur faisant contracter dans leur conception le péché de notre premier père. Marie a-t-elle été dispensée de cette loi par une grâce spéciale, ou a-t-elle été conçue avec la tache originelle?
(1) Lettres Apostoliques 'lu 8 décembre 1854. «— Voyez Appendice I.
A-t-elle été un seul instant au pouvoir du serpent infernal dont elle devait briser la tête? Voilà la grande question que l'Église avait à résoudre; et grâces en soient rendues au Père des Miséricordes, au Dieu de toute consolation, qui nous console dans toutes nos tribulations, elle vient d’étre résolue aux applaudissements du monde catholique; la croyance de l’Église universelle a été décrétée et proclamée comme révélée de Dieu, par le Vicaire de Jésus-Christ. Or, comment supposer que celle croyance soit devenue générale, universelle, commune à l'Eglise grecque et à l'Église latine, à l'Église d'Orienl et à l’Église d’Occident, si elle n’a pas d’autre fondement qu'une simple opinion née de la Scolastique? Conccvra-t-on jamais que toutes les Églises des cinq parties du monde aient pu se trouver d’accord, au dix-neuvième siècle, à honorer et à invoquer publiquement Marie conçue sans tache, à moins que les sentiments des peuples fidèles ne leur aient été transmis d’âge en âge, à partir des temps Apostoliques jusqu’à nous, par l'enseignement des Pasteurs, par les pieuses institutions de nos pères et les écrits des Docteurs de l’Antiquité? Non, l’Eglise de Jésus-Christ, toujours assistée du Divin Esprit, n'innove point, elle ne croit aujourd’hui que ce qu elle a toujours cru.
Jetons cependant un coup d’œil sur le passé, en remontant du dix-neuvième au commencement du quinzième siècle; du quinzième siècle au dixième; du dixième au cinquième; du cinquième au temps des Apôtres. Ce ne sera pas sans intérêt que le lecteur parcourra, même rapidement, les différents siècles de 1ère chrétienne, pour ce qui regarde la croyance de l’immaculée Conception de la Mère de Dieu.
I. — De là croïaxce touchant L'Immaculée Conception de la Bienheureuse Vierge Marie du XIX' au XV* siècle.
Pie IX a proclamé le dogme de l’immaculée Conception de la Bienheureuse Vierge Marie; quelques années auparavant il avait permis au clergé Romain de réciter un Office cano-
nique, particulier, de la Conception de la Très-Sainte Vierge, composé et imprimé récemment, h la place de l'Office qui se trouve dans le Bréviaire ordinaire : et il accorda, par ses Lettres Encycliques du 2 février 1849, k tous les Evêques la faculté de permettre, s’ils le jugeaient convenable, k tout le clergé de leur diocèse, de réciter librement et licitement le même Office dont le clergé Romain faisait usage, sans qu’ils eussent k en faire demande k Sa Sainteté ou k la Sacrée Congrégation des Rites (i). Or, cet Office qui est intitulé : Officiuh Imuauilatæ Conceptions B. M. V., est une vraie profession de foi touchant la Conception sans tache de Marie (2). De plus, il a ratifié par un décret spécial l’acte par lequel le sixième Concile de Baltimore avait choisi pour patronne des États-Unis, Marie, conçue sans péché (3). Enfin, sur les instances de plus de deux cents Évêques, Sa Sainteté et le Pape Grégoire XVI, son prédécesseur immédiat, leur ont accordé la faculté d’honorer et de faire honorer publiquement l'immaculée Conception dans la Préface de la fête et dans les Litanies de Lurette, non-seulement k la cathédrale, mais dans toutes les Eglises cl chapelles de leur diocèse (4). Ils ont octroyé la même grâce aux Ordres religieux (ô), notamment aux Franciscains de toutes les Églises. Déjà, par un décret de 1806, Pie Vil avait accordé k l’ordre Séraphique la permission d'ajouter k la Préface de la Messe le mot Immaculée au mot Conception (0), et Léon XII, louché des besoins des fidèles de Bitoneo, leur avait permis de célébrer la Messe et l'Office de l'immaculée Conception de la Sainte Vierge (7). Certainement les Évêques et les Religieux savaient bien, comme nous
(1) Voye» Appendice I, u* 11.
(2) Voyez Appendice IV.
(3) Décret du 7 février 4847.
(4) Voyex le P. Perrone, De Immaculalo B K. Man» Concept u , etc. ; llonuc. 1847, pag. 242, etc.
(5) Voyelle P. Perrone, ibidem.
(6) Discurso sobre la Imnnculada Conccpcion de Maria, par le cardinal De Homo, Archevêque de Séville : Pxnmt, etc., vol. VIII, pag. 210.
(7) Lettre de l'Archevêque de Cliieti* Pareiu, etc., vol. VII, app.. pag. LV.
le verrons plus bas, qu’en insliluant et en célébrant la fête de la Conception de la Sainte Vierge Marie l’Église; s’était proposé de célébrer et de glorifier son exemption de la tacbe originelle; ils n’ont sollicité la faculté dont il s’agit que parce qu’ils savaient aussi qu'ils ne pouvaient ajouter même un seul mot à la Liturgie, quoique utile à l’instruction et à l’édification du peuple fidèle, sans y être autorisés parjle Siège Apostolique.
Pie VI favorisait également la croyance de l’immaculée Conception de la .Mère de Dieu. On lit en tête de V Office de l'immaculée Conception de la Bienheureuse Vienje Marie, approuvé par la Sacrée Congrégation du Saint Office, et réimprimé à Rome en 1850, que, par une concession du Pape Pie VI, en date du 21 novembre 179Ô, onjobtient une indulgence de cent jours, toutes les fois qu’on récite dévotement, avec un cœur contrit, cette oraison jaculatoire : « Vierge Marie, vous avez été Immaculée dans votre Conception, priez pour nous le Père, dont vous avez conçu du Saint-Esprit le Fils, Notre-Seigneur .lésus-Christ, que vous avez mis au monde (1). » Clément XI V aussi tenait au culte de l’immaculée Conception, dont il regardait la l'ete comme une des principales fêtes de l’année. L’Archevêque de Mayence et l’Évêque de Worms ayant sollicité du Saint-Siège la faculté de diminuer le nombre des fêtes d’obligation, b raison de la difficulté pour les catholiques de ces diocèses de les observer en tout, ce Pape leur permit de faire, en vertu de l’Autorité Apostolique, ce qu’ils jugeraient convenable, eu égard aux circonstances; à condition toutefois que certaines fêtes, telles que celles de la Nativité de Noire-Seigneur Jésus-Christ, de la Circoncision, de l'Épiphanie, de la Résurrection, de l’Ascension, de la Pentecôte, de la Sainte-Trinité, la Fête-Dieu, celles de saint-Joseph, de saint Jean Baptiste, de saint Pierre et saint Paul, de la Toussaint, ainsi que celles de la Purification, de l’Annonciation, de l’Assomption, de la Nativité et de
(I) tn Concept ionc tua, Virgo Maria, Immaculata foiati ; orn pro nobis l’atrcm, cujusFüium Jesum de Spiritu Sanrfo conception peperisti.
la Conception de la Bienheureuse Vierge Marie, demeureraient obligatoires; in quibus integra maneat præcepti obliyatio(\). Le même Pape approuva en 1771 l’ordre Royal de Charles 111, roi d'Espagne, établi par ce prince à l’honneur de Ylmmaculée Conception de la Vierge Marie (2). Clément XIV mourut en 1774. Clément XIII, mort en 1769, ne s’était pas montré moins favorable a la croyance de l'insigne prérogative de la Mère de Dieu. Sur les instances du roi Charles 111, il approuva, pour tout le pays soumis à la couronne d’Espagne, le patronage de Mûrie conçue sans péché (3), permettant au clergé de se servir, dans la célébration de la fête de Vlmmaculée Conception, de l’OIÏice et de la Messe composés par Léonard de Nogarole, et approuvés par le pape Sixte IV (41. Ainsi, comme le fait observer le savant abbé de Solesmes, le Révérend Pcre Guéranger, le restaurateur de l’Ordre de Saint- Benoît parmi nous, « par le concours direct du Siège Apostolique, non-seulement l’immense Ordre de Saint-François depuis trois siècles confesse dans la Liturgie du sacrilice et de l’Office divin la Conception Immaculée, mais encore trente millions de catholiques, tant en Europe que dans l’Amérique du Sud, étaient autorisés par le Souverain Pontife Romain à faire la même chose ; auxquels si on joint le Portugal et les colonies, qui ne tardèrent pas à obtenir la même faveur, on on obtient un chiffre de cinquante millions de catholiques, pour lesquels la loi même de la prière imposait la loi de la croyance sur le privilège de Marie (5). »
Benoit XIV, mort en 17ô8, rappelant les institutions de ses prédécesseurs qui ont rendu la fctc de la Conception obligatoire dans toute l'Eglise, institua lui-même à perpétuité.
(1) démentis XIV Kpistoloe et Brévia selectiora, etc., publies par le P. Tuai— ner : Parisiis , 1852, |iag. 82.
(2) Lettre du Cardinal Bonnel y Orbe : Pareri, etc., vol. III, pag. 114.
(3) Bulle du VI des Ides de novembre 1700.
(4) Bulle Cum primum, du XVI des Ralenties de février 1701.
(5) Mémoire sur la question de l'immaculée Conception de la Très-Sainte Vierge, parle R. P. Doin Prosper Guerangcr, abbé de Solesmes : Pari», 1850. — Ce Mémoire est rapporté dans les Pareri, etc., vol. VII, pag. 4.
par un décrel consistorial du 2G novembre 1742, une chapelle Papale dans la Basilique Libérienne, pour le 8 décembre de chaque année, afin que la Conception de la Sainte Vierge fût célébrée dans la capitale du monde chrétien, en présence du Pape, des Cardinaux et d’un certain nombre de Prélats, à legal des plus grandes fêles de l’Église (1). Par une constitution du 4 décembre 1750, Clément XII confirma et approuva de son autorité apostolique les Statuts de l’Académie que Philippe V. roi d'Espagne, avait établie et fondée h Cerveradans la Catalogne. Or un de ces Statuts portait qu’on ne pouvait être admis aux grades, sans avoir pris l’engagement, sous la foi du serment, de défendre l’immaculée Conception de la Vierge Marie, patronne de l’Académie (2). En 1720 Benoît XIII avait approuvé et encouragé par des indulgences le Rosaire de f Immaculée Conception , ainsi que cette oraison : Louée soit /’ Immaculée Conception de la Vierge conçue sans le péché originel, et bénie soit la très-pure et Immaculée Conception de Marie (3) .
Le G novembre 1 708, voulant assurer le secours de Marie à l’Église Catholique, Clément XI décréta l’obligation de célébrer dans toute l’Église, la fête de la Conception, qui jusqu’alors n’avait pas été fête de commandement (tour tous les fidèles. Quiuze ans auparavant. Innocent XII, cédant aux sollicitations des nations catholiques, avait institué l'octave de celte fête pour l'Église universelle (4). Déjà en vertu d'un Bref de Clément IX, du 20 février 1G68, accordé h la demande de Louis XIV, les Eglises de France célébraient avec Octave la Conception de la Vierge Marie. 11 en était de
(1) Voyez l’ouvrage de Benoit XIV, Üe Ü. N. /mu Chris ti Matrisque ejus festis, pari. II, cap. 207.
(2) Voyez Plazzi, Causa Immaculatss Concsptionis B. V. Mari», etc., Acl. V, art. n.
(5) Lettre de l'Archevêque de Chieli : Paberi, etc., vol. VII, upp., pag. LIV.
(4) LU illius quæ super choros Angelorum exnllata pro populo chrisüuno sedulu exoral rix apud eum quem genuit, assidue interccdil in Ccelis, polenlissiiuam opem in lot lanlisquc, quibus premitur Christian» Ileipublicacl GaLliolica Lcdeàa neccssitalibus, quantum nobis ex allô conccdilur, promereri jugiler salagumus. COKSTIT. COMM1SSI , 1708.
même des Églises d’Italie, de l’Espagne, de l’Empire d’Allemagne, du Royaume de Bavière; elles célébraient aussi avec Octave la fête de la Conception,. en vertu d’une concession du Siège Apostolique.
En 1661, le Pape Alexandre VII, renouvelant les Constitutions de ses prédécesseurs, s’exprimait ainsi : « Considérant que la Sainte Église Romaine célèbre solennellement la fête de la Conception de Marie sans tache et toujours vierge, et qu'elle a depuis longtemps établi un office propre et spécial pour celte fête, selon la pieuse, dévote et louable disposition de Sixte IV, notre prédécesseur; voulaut h notre tour, à l’exemple des Pontifes Romains, nos prédécesseurs, favoriser cette pieuse et louable dévotion, qui consiste h honorer par un culte public la Bienheureuse Vierge, comme ayant été, par la grâce prévenante du Saint-Esprit, préservée du péché originel; désirant enfin conserver dans le troupeau de Jésus- Christ l’unité d’esprit dans le lien de la paix , apaiser les dissensions et ôter toute cause de scandale Nous re-
nouvelons les Constitutions et Décrets que les Pontifes Romains nos prédécesseurs, et spécialement Sixte IV, Paul V et Grégoire XV. ont publiés en faveur du sentiment qui affirme que l’âme de la Bienheureuse Vierge Marie, dans sa création et au moment de son union avec le corps, a été dotée de la grâce du Saint-Esprit et préservée du péché originel, et aussi en faveur de la fête et du culte de la Conception de la même Vierge Mère de Dieu, établis, comme il est dit plus haut, en conformité de ce pieux sentiment; et nous commandons de garder lesdites Constitutions sons les mêmes censures et peines qui y sont portées. »
« Quant aux livres dans lesquels le susdit sentiment ou la légitimité de la fête cl du culte, établis en conséquence, sont révoqués en doute, et dans lesquels est écrit ou se lit quelque choscde contraire, comme il a été dit plus haut, ou qui contiennent des dires, discours, traités et disputes contre les sentiments, fêles et culte susdits, soit que ces livres aient été publiés après le Décret précité par Paul V, ou qu’ils voient le
jour à l’avenir, de quelque manière que ce soit, nous les défendons sous les peines et les censures contenues dans l'index des livres prohibés, voulant et ordonnant que, par le seul fait, et sans autre déclaration, ils soient tenus pour expressément défendus (1 ). »
Arrivant h Urbain Vlli, nous remarquons que ce Pape, renouvelant, en 1641 , la Huile de Grégoire Mil, de l’an 1576, et celle de Saint-Pie V, de l’an 1567, a condamné soixantedix-neuf propositions de Baïus, comme hérétiques, erronées, suspectes . téméraires, scandaleuses et offensives des oreilles pieuses; le tout respectivement. Or la soixante-troisième de ces propositions est ainsi conçue : « Personne, excepté Jésus-Christ, n'est exempt du péché originel : ainsi la Bienheureuse Vierge est morte a cause du péché d'Adam, qu’elle avait contracté; et toutes les afflictions qu’elle a éprouvées en cette vie ont été des châtiments du péché actuel ou origineUcomme dans les autres justes (2) ». Cette proposition étant condamnée , quelque quuliliculiou qu’on lui donne , soit qu’on ne la considère que comme suspecte d'erreur , comme téméraire ou offensive des oreilles pieuses, on ne pouvait la soutenir sans aller contre les Constitutions du Saint- Siège. Cependant, si on avait cru que la Sainte Vierge eut été conçue avec la tache du péché originel, on aurait pu soutenir la susdite proposition. Donc on croyait alors que Marie n’a point contracté le péché de noire premier Père.
Le Iloi d’Kspagne ayant adressé en 1625 â Urbain VIII un mémoire pour solliciter une délinilion de foi en cette matière, la Congrégation du Saint-Ofiiee, après trois séances tenues le 25 novembre de la même année, et les 15 et 2!) janvier 1626, décida à l’unanimité que les prédécesseurs de sa Sainteté ( Sixte IV, Paul V et Grégoire XV) s’étaient
(1) Voycï à r Affames I la Constitution Sollicitudo d’Alexandre Vil.
(2) ISemo præter Chrisluin est absque peccalo originali : lune tteala Virgo rnortua est propter peccatuin ex Adam conlraclum ; omnesque ejus afilicliones in hac ?ita, sicut et aliorum juslorum, fuerunt ulliones pctcali aetualis vcl originalis.
assez avancés eo faveur du sentiment qui favorisait l’immaculée Conception, pour qu’il ne restât plqs qu’à défmirla question, on à statuer quelque chose d’équivalent à une définition (1). Peu de temps auparavant, Urbain VIII avait établi l’ordre militaire de la Conception de la Vierge, à la prièred’Eiisabeth, Reine d’Espagne, qui voulait donner un témoignage de sa piété envers la Vierge Immaculée Mère de Dieu i2). Ce même Pape, avant de monter sur la Chaire de Saint Pierre, avait chanté l'immaculée Conception dans une hymne où l’on lit : « Fosti ab Elerno eletta e sema nuicchia original eoneetta : Vous avez été choisie par l’Éternel, et avez été conçue sans la tache originelle (5) ».
En 1G22, Grégoire XV renouvela le Décret de Paul V, qui défendait, en 1616, d’attaquer l'immaculée Conception de la Sainte Vierge dans les prédications, lectures et autres actes publics, de quelque genre qu'ils fussent (4), et étendit cette défense aux écrits et aux entretiens privés. 11 défendit expressément de rien avancer qui fût contraire au sentiment qui exempte la Mcre de Dieu du péché originel, tant que la question n’aurait pas été définie, ou qu'il n’en aurait pas été ordonné autrement (5).
Par une Constitution du 15 juillet 1598, le Pape Clément VIII approuva le Catéchisme du Vénérable Bellarmin et en prescrivit l'usage à l’Eglise universelle (6). Benoit XIV, que nous avons déjà eu l'occasion de citer, a fait la même recommandation par un Bref du 7 février 1742(7). Urbain VIII
(1) Ad lavorem opinionis Immaculatæ opinioni favcnlis Sanctitatis Tue prædecessorcs quotisque progresses fuisse, nihil ut jam hodie reliquum sil, quam vel quæstionem definirc, vel æquipollentia dcfinilioni slatuere. Décréta Sancti Officii 28 januarii 1627.
(2) Décret du 20 septembre 1625. — Voyez Velasquez, De Maria Immaculate concepta, lib. IV, dissert. VI, adnot. ai ; Gaspard De La Foentb, Armentarium Seraphicum pro titulo Immaculatæ Conceptionis , u* 164.
(5) Velasquez, ibidem.
(4) Constit. Régis Pacifici.
(5) Décret Sanctissimus. — Voyez Appendice I.
(6) Voyez Plazza, Causa Immaculatæ Conceptionis B. V. Maris r, etc., art. I et IJ . — (7) Ibidem.
le recommandait également auxMissionnaires, parsaConstitution Ex debito , de l’an 1655. Or ce catéchisme, qui a été traduit dans toutes les langues, enseigne de la manière la plus précise et la plus formelle l'immaculée Conception de la Vierge Marie. A cette Question: que signitie pleine de grâce? on répond : Notre-Dame est pleine de grâce , car elle n'a été infectée (le la tache d'aucun péché, ni originel, ni actuel, soit mortel, soit véniel (i).
Nous passons sous silence les actes de Sixte V, de I’ie IV, de Clément VII, d'Adrien VI, de Léon X, de Jules II, d’Alexandre VI, d’innocent VIII et de Paul III, quoique tous ces Papes se soient exprimés assez clairement en faveur de l’immaculée Conception; et nous arrivons b Sixte IV, qui nous donnera l'occasion de parler de Saint Pie V.
En 1476, regardant comme convenable et même comme un devoir de rendre gloire et grâce b Dieu pour la merveilleuse Conception de la Vierge Immaculée, de célébrer la Messe et autres offices institués pour cela dans l’Église et d’y assister, Sixte IV ouvre les trésors de l’Eglise b tous les fidèles de l’un et l’autre sexe, qui, suivant la pieuse, louable et dévoie institution de Léonard de Nogarole, célébreraient et diraient dévotement la Messe et l’office de la Conception au jour de la Fêle et pendant l’Octave, ou qui assisteraient aux Heures Canoniales. Il leur accorde les mêmes indulgences que les Papes Urbain IV, Martin V et autres Pontifes Romains ont accordées b ceux qui disent ou célèbrent, selon le rit de l’Église Romaine, la Messe et les Heures Canoniales, le jour de la fête du Corps et du Sang de Noire-Seigneur, ou qui assistent b la Messe, b l’Ofûce ou aux Heures de cette fête (2). Les faveurs que la Constitution G'ttm ]irxcelsa, dont il s’agit, accorde b la fête de la Conception de la Vierge Marie, sont bien propres b nous faire connaître quelle était, au quinzième siècle, la doctrine de laSainte Église Romaine, touchant l’insigne prérogative de la Mère de Dieu conçue sans tache, vu
I) Voyez Plazza, Cauna Inunaculatæ Conception il B. V. Morue, etc., art. I et 11. — (2) Voyez Ait;;ndi;e I.
surtout l’approbation de la Messe et de l’Office, composés par Léonard de Nogarole, contenue dans la susdite Constitution.
En effet, l’Office approuvé par Sixte IV est une 'profession publique et expresse de l’immaculée Conception de la Bienheureuse Vierge Marie. Qu’il nous suffise d’en donner quelques extraits. Nous y lisons : Tel qu'est le lys entre les épines, telle est ma bien-aimée entre les filles il' Adam. — Vous êtes toute belle, Marie, et il n’y a pas eu de tache originelle en vous. — C’est aujourd'hui la Conception Immaculée de la Sainte Vierye Marie. — Célébrons T Immaculée Conception de la Vierye Marie. — Marie a été exempte de tout péché originel et actuel. — Dieu, qui par l'immaculée Conception de la Vierge avez préparé à votre Fils une demeure digne de lui. accordez-nous, nous vous en prions, que, comme vous l'avez préservée de toute tache, en prévision de la mort de son Fils, nous puissions aussi, étant purifiés nous-mêmes , parvenir par son intercession jusqu'à vous (1). On ne peut être plus exprès.
Cependant Sixte IV ne s’en tint pas 11) ; comme les partisans de l'opinion opposée continuaient. h répéter, malgré les dispositions de la Bulle de I 476, que c’était un hérésie ou un péché mortel de dire que la Sainte Vierge a été conçue sans le péché originel, et que l'Église Romaine ne célébrait que la sanctification de Marie, ce Pape publia en I48Ô la Constitution Grave nimis, par laquelle il condamna ces assertions comme téméraires, perverses et scandaleuses, et défendit de les soutenir sous peine d’excommunication a encourir par le fait. Mais, ne voulant pasdéGnir dogmatiquement la question, il défendit aussi, sous la même peine, d’accuser d’hérésie ou de péché mortel ceux qui ne croyaient pas à l’immaculée Conception, tant qu’elle ne serait point décidée par le Siège Apostolique (2). Ainsi, tout en faisant connaître la croyance du Siège Apostolique touchant l’insigne privilège de la Mère
(1) Voyez Appendice IV.
(2) Voyez Appexoick I.
de Dieu, Sixte IV réprimait la hardiesse de ceux qui se permettaient de condamner, de leur autorité propre, ce que l’Église elle-même n’avait pas encore condamné. On sait que les deux Constitutions que nous venons de citer ont etc renouvelées et confirmées par Paul V, Grégoire XV et le Concile de Trente.
L'Office de la Conception recommandé par Sixte IV a été en usage dans l’Église pendant près d’un siècle; ce n’est qu’en I5G8 qu’il fut remplacé par l'Office de la Nativité de la Sainte Vierge. Le premier Ollice fut supprimé par la Huile Quod a nobis de Saint Pie V, qui, voulant rendre obligatoire la fêle de la Conception de Marie, et prescrire à toute l'Eglise une même forme liturgique pour cette fête, jugea à propos de prendre l’OHice de la Nativité, en substituant seulement au mot Nativitas le mol Conceptio. Ce changement ne pouvait affaiblir la croyance à l’immaculée Conception: loin de là, en faisant célébrer dans toutes les Eglises la Conception de Marie comme très-digne, dignissima, comme Sainte, sancta , il préparait de plus en plus le peuple chrétien à une définition dogmatique de cette Conception sans tache. De l’aveu de tous, par la fête de la Nativité, l’Église honore la naissance de Marie, parce que Marie est née Sainte, ayant été sanctifiée avant d’être née; de même, par la fêle de la Conception, l’Eglise honore la Conception de Marie, parce que Marie a été conçue Sainte, ayant été prévenue par la grâce sanctifiante, en même temps qu’elle était conçue, ou, en d’autres termes, à l’origine, au commencement, au premier instant de sa Conception. Aussi, pour mieux faire connaître qu'il ne s'écartait point de l'esprit de la Bulle Cum prxcelsa de Sixte IV, ou qu’il ne trouvait rien de contraire à l’esprit de l’Eglise dans l’Oflice de l'immaculée Conception approuvé par ce Pape, Saint Pie V permit à l’Ordre Séraphique, c'est-à-dire aux Religieux et Religieuses qui suivaient la règle de Saint François, de conserver cet Office, qui a été, comme nous l’avons fait remarquer plus haut, rédigé par Léonard de Nogarole.
Outre les Constitutions et les Actes des Souverains Pon-
lifes, que nous venons de citer, en faveur de la croyance de l’Église touchant l’immaculée Conception de la Vierge Marie dans les derniers siècles, nous avons encore d'autres preuves de cette croyance dans les Décrets des Conciles, les Statuts des universités et l’enseignement des Ordres Religieux. Nous avons vu dans la seconde partie de cet ouvrage les vœux exprimés par les Conciles d’Armagh (Thurles), d'Avignon, deRaltimore, deLorette, de Lyon, de Reims, de Sens, de Spolète et de Tours, tenus les uns en 1840, et les autres en 1850. Tous ces Conciles réclamaient la définition dogmatique de l’immaculée Conception de Marie (1). Nous avons fait remarquer que le Concile Provincial de Gnesne de l’an 1510 et le Synode de Breslaw de l’an 1511 avaient prescrit que la fêle de la Conception de Marie fût célébrée avec Octave, suivant l'Office approuvé par le Pape Sixte IV (2). Plus d'une fois aussi nous avons eu l’occasion de parler de la trente-sixième session du Concile de Bàle, qui, quoique alors privé de l’autorité légitime d'un Concile, nous a fait connaître de la manière la plus expresse la croyance des Prélats et des Docteurs qui le composaient alors, en définissant que la doctrine qui exempte la Vierge Marie de la tache dn péché originel devait être approuvée et embrassée par tons les ca tholiques, comme étant conforme au culte et à la croyance de l’Église, h l’Écriture Sainte et h la droite raison (3). Nous avons rappelé que le Concile d’Avignon de l'an 1-157 ordonna qu’on suivît invariablement ce décret, sous peine d’excommunication à encourir par le fait, ipso facto, par ceux qui auraient la témérité d’avancer quelque chose de contraire dans leurs prédications (4). Il nous reste donc a parler du Concile de Trente.
Or ce Concile, sans définir la question, nous fait suffi-
(1) Voyez AitMACH, Avignon, Baltimore, Lorette. Lyon, Rein% Sens, Spolète, Tours. — Voyez aussi Appendice II.
(2) Voyez Appendice II.
(3) Uni.
(4) Ibidem.
samment connaître sa pensée. Après avoir exposé le dogme du péché originel, il déclare qu’il n’est pas dans son intention de comprendre dans ce Décret, où il s'agit du péché que nous apportons en naissant, la Bienheureuse et Immaculée Vierge Marie; mais que l'on doit observer les Constitutions du Pape Sixte IV, sous les peines portées par ces mêmes Constitutions, qu'il renouvelle de la manière la plus expresse (1). Déclarer qu’on n’avait pas l’intention de comprendre la Bienheureuse Vierge Mère de Dieu dans le Décret relatif au péché originel, n’élait-ce pas l'en exclure? N’élail-ce pas faire entendre que, par une grâce spéciale de Dieu, Marie a été mise hors de la loi qui nous a lait encourir à nous tous la disgrâce d’Adam ? Cette intention des Pères de Trente ne se manifestet-elle pas d’ailleurs par le litre d'immaculée, qu’ils accordent h la Très-Sainte Vierge dans leur déclaration ? Le sens qu’ils donnent à ce litre ressort clairement par l’objet dont il s’agit dans le Décret ; car le Décret se rapporte non au péché actuel, mais au péché originel: donc, en appelant Marie Immaculée, on a voulu dire qu’elle a été conçue sans tache- Enfin le Saint Concile voulait qu'on s’en tînt aux Constitutions du Pape Sixte V. Or ces Constitutions, comme nous l’avons vu plus haut, sont une preuve frappante de la croyance de l'Église touchant l’immaculée Conception de la Vierge Marie.
De plus, le Missel , comme le Bréviaire de Léonard de Nogarole, contient une profession publique et formelle de la Conception sans tache de Marie. On y lit celte oraison : Dieu, qui par l'immaculée Conception de la Vierge. . . . que vous avez préservée de toute tache... Or ce Missel, réimprimé a Venise en 1558 pour l'usage du Concile de Trente, pro usu ConciliiTridentini, a servi aux Pères de ce Concile pour la célébration des Saints Mystères. Au rapport du PèreGual, ledit Missel se trouve à la bibliothèque du Palais Barberini ii Rome (2). Ce
(1) Sess. V.
(2) Dclla Dcfinibililà délia Conccsione Immaculata di Maria, etc. ; Roma 1852. — Voyez aussi Pauehi, etc., vol. VIII, pag. 1.
fait prouverait à lui seul combien les Pères du Concile tenaient à la croyance de l’immaculée Conception.
Les Décrets et Conciles des quinzième et seizième siècles n’ont pas été sans résultat : ils ont puissamment concouru avec les Constitutions Apostoliques à calmer les discussions de l'Ecole, qui avaient été soulevées quelque temps auparavant par les Théologiens. Aussi la doctrine de l'immaculée Conception fut embrassée non -seulement par presque tous les Docteurs et autres écrivains ecclésiastiques. Italiens, Espagnols, Portugais, Français, Anglais, Irlandais, Ecossais, Belges, Hollandais, Allemands, Polonais cl Orientaux, mais encore par les plus célèbres Universités. Nous pourrions, en effet, citer, entre autres, les universités d’Alcala, deRaeza, de Bâle, de Barcelone, de Bologne, de Cagliari, de Cambridge, de Cervera, de Colrabre, de Cologne, de Composlelle, deCuzco, d'Erford. d'Evora, de Grenade, de Guadalaxara, d'Elmesca, d’ingolsladt, de Leipsick, de Lérida, de Lima, de Louvain, de Mayence, de Messine, de Mexico, de .Naples, d’Ossuna, d’Oxford, de Paris, d'Oviédo, de Païenne, de la l’Iala, de Salamanque, de Salzbourg, de Saragosse, de Sassari, de Séville, de Siguenza, de Strasbourg, de Tolède, du Totdouse, de Tubingue, de Valence, de Valladolid et de Vienne (Autriche).
Ces Universités ne se bornaient point à professer l’immaculée Conception ; à l’exemple de celle de Paris, elles exigeaient, cl de ceux qui désiraient faire partie du corps, et de ceux qui aspiraient aux grades académiques, qu’ils prissent l'engagement, le plus souvent sous la foi du serment, d’enseigner que la glorieuse Mère de Dieu a été préservée et entièrement exempte de toute tache du péché originel, même au premier moment de sa Conception (1).
Les Ordres monastiques ne le cédaient point aux universités pour le zèle à défendre l’insigne prérogative de Marie. Généralement les Congrégations religieuses, dispersées dans
(1) Voyez rAmitfiMCE HL
les différentes parties de monde catholique, les plus anciennes comme celles qui se sont formées dans ces derniers temps, ont constamment montré une dévotion particulière envers la Conception sans tache de la Très-Sainte Vierge. Les Évêques, répondant à l’Encyclique datée de Gaëte le 2 février 1849, rendaient à cet égard le plus beau témoignage de la croyance du clergé tant réyulier que séculier. On voit, par leurs Lettres, que non-seulement les chanoines et les curés, mais encore les religieux, célébraient la fête de la Conception Immaculée dans toutes ces saintes maisons où les âmes d'élite se consacrent il Dieu, afin de pouvoir travailler plus efficacement au bien de l’Église et de la Société. Les religieux eux-mêmes ont fait connaître leurs sentiments au Saint Siège, en exprimant chaleureusement le désir qu’ils avaient de voir définir, comme dogme Catholique, par un oracle infaillible de la Chaire Apostolique, que la Vierge Marie a été conçue sans la tache du péché originel. Les Augustins, les Bénédictins, les Cisterciens et Bernardins, les Carmes, les Franciscains, ces différents ordres qui, en se diversifiant encore, se sont multipliés presque à l’infini; les Chartreux, les Céleslins, les Serviles, les Minimes, les Théalins, les Barnahites. les Jésuites, les Üratoriens de saint Philippe de Néri, les Rédemptoristes qui ont pour fondateur saint Alphonse de Liguori, sans parler d’un grand nombre de Congrégations religieuses qui s’occupent, ou de l’œuvre des Missions, ou de l'éducation de la jeunesse, ou du soin et du soulagement de l’humanité souffrante ; toutes ces corporations, sentant le besoin d’un secours particulier pour répondre aux desseins de Dieu, ont eu recours de tout temps a celle qu’ils vénéraient comme la plus sainte de toutes les créatures, comme celle qui a toujours été pure et sainte, même dans sa Conception (1).
11 est vrai que l’Ordre de Saint -Dominique ne s’est pas toujours moulré aussi favorable h la croyance de l’immaculée Conception que les autres Ordres religieux; mais les difficul-
(\) Voyez Ybusqcex, De Mari» luimaculate conctpla, lib. IV, dissert. IX.
tés qui s’étaient manifestées parmi les Dominicains, s'étant insensiblement affaiblies, avaient entièrement disparu avant le Décret dogmatique du 8 décembre 1854. En vertu d’une décision du Siège Apostolique, sous la date du IV des Ides de décembre 1845, le Général de l'Ordre avait obtenu que la fêle de la Conception serait célébrée avec Octave dans toutes les maisons qui suivent la règle de Saint-Dominique, et que le mot lmmaculuta serait ajouté au mot Concepttone dans la Préface de la Messe (1). Déjà, du temps de saint Alphonse de Liguori, on comptait cent trente-six auteurs de cet Ordre qui avaient professé la croyance généralement reçue dans l'Eglise touchant la Conception sans tache de Marie. 11 serait trop long de rapporter ici ce qu'ils ont écrit sur cette grande question ; nous nous bornerons à citer le P. Vincent Justiniani, Général des Frères Prêcheurs : « En Espagne, dit-il, aux Indes, en France, et dans presque toute l’Europe, vouloir aujourd'hui enseigner ou prêcher contre celle pieuse doctrine, n’est autre chose que chanter faux, et se mettre opiniâlrément en désaccord avec un concert unanime 11 n’est plus de Chaires,
plus d’Universités, plus de Confessionaux, plus de Livres, où puisse se réfugier l’opinion contraire. Rois, Evêques, Cardinaux, Papes, Conciles, tous sont pour l’immaculée Conception ; le Concile de Trente ayant déclaré que ce n’était pas son intention de comprendre la Mère de Dieu dans son Décret du péché originel ("2). » Justiniani écrivait vers le milieu du seizième siècle : les Dominicains de Paris professaient alors la même croyance que les autres religieux, comme on le voit par les Heures à l'usage des Frères Prêcheurs, imprimées dans cette ville en 1549. On y lit en effet l'Oraison suivante dans l’Office de la Conception : « Dieu, qui, pour le salut du genre humain, avez daigné prendre la chair de la Glorieuse Vierge Marie, et l’avez choisie pour Mère, avant les siècles, comme devant être conçue sans tache, ipsum sine macula corrijnen-
(t) Voyci le P. Peboske, De Immacvlato B • K. JUartje C once pi u (2) ln Vilain Lud. Bcrtrandi, cap. lit, g t4.
dam, » etc. On lit aussi dans le mém6 Office ; « Je vous salue, vous qui êtes l’étoile de la mer conçue sans tache, sine labe concepta (1).
Forcés de nous restreindre, nous finirons cet article en rappelant que les Saints Docteurs des derniers siècles enseignent et professent la doctrine de l’immaculée Conception de la Mère de Dieu. C’est l’enseignement du Bienheureux Léonard de Port-Maurice, mort en 1751 ; de Saint Alphonse de Liguori, mort en 1787; de Saint Joseph de Coperlino, mort en 1603; de Saint François de Sales, mort en 1022; de Saint Pascal Baylon , mort en 1592; de Saint Jean de la Croix, mort en 1591 ; de Saint Charles Borromée, mort en 158 i; de Saint Louis Bertrand, Frère Prêcheur, mort en 1581 ; de Saint François Borgia, mort en 1572, de Saint Pierre d’Alcanlara, mort eu 1562 ; de Saint Jean de Capistran, mort en 1550 ; de Saint Ignace de Loyola, mort la même année; de Saint Laurent Justinien et de Saint Thomas de Villeneuve, morts en 1555; de Saint Bernardin de Sienne, mort en 1544; de Saint François de Paulc, mort en 1516; eide Saint Vincent Ferrier, Dominicain, mort eu 1419.
Ainsi donc il est constant, par la doctrine des Saints, des Ordres religieux, des Universités, des Conciles et des Papes, que, depuis le commencement du quinzième siècle, jusqu’à nos jours, l’Épiscopat, le Clergé tout entier et le peuple Chrétien ont professé la croyance de l'immaculce Conception de Marie, qu'ils ont honoré celte Bienheureuse Vierge Mère de Dieu comme ayant été conçue pure et sans tache, comme ayant été créée dans l’état d’innocence, de justice et de sainteté, et comme n’ayant jamais encouru la malédiction qui pèse sur la postérité d’Adam.
(1) Voyez l'opuscule intitulé : Esame crilicosulla dottrina delT angelico dotlore S. Tomaso di Aquino, etc., parle P. Maiuaho Spaoa, de l'Ordre des Frères Prêcheurs; Napoli, 1839.
11. — Dr IA CROYANCE IlE L’ÉGLISE TOUCHANT L’IhEACULÉE CONCEPTION DE
i.a Bienheureuse Vierge Marie, du XV* au X* siècle.
Au quinzième siècle on enseignait, on prêchait, on honorait rinimaculée Conception de la Vierge Marie : donc on l'avait enseignée, prèchée, honorée dans les siècles précédents. Non-seulement on l’enseignait, non-seulement on la prêchait, mais les Papes, les Conciles, les Universités, défendaient expressément d’enseigner et de prêcher l’opinion contraire; non-seulement l'Eglise honorait d'un culte public la Conception Immaculée de la Mère de Dieu, mais elle en a fait un précepte, en obligeant les fidèles h en célébrer la fête. On enseignait alors, généralement, que Marie a été conçue sans péché, parce que cet enseignement était conforme h la croyance de l'Kglise : l'Église n’enseigne point et ne peut enseigner, n’approuve point et ne peut approuver, ne tolère point et ne peut tolérer comme conforme a sa croyance une erreur plus ou moins générale qui serait contraire à la foi. Elle n’honore point non plus et ne peut honorer ce qui n’est [ias saint : elle n’honorail donc la Conception de Marie que parce qu’elle la croyait sainte et exempte de toute tache. Or. ni celte croyance, ni le culte qui en était l’expression, ni l’enseignement qui en détermine la formule, ne date du quinzième siècle,
D’abord, pour ce qui regarde la fête de la Conception, elle remonte incontestablement au delà. Le Concile de Bâle, de l’an 1439, en ordonnant la célébration de cette fête, s’appuyait sur l'ancienne et louable coutume , suivant laquelle elle était célébrée par l’Kglise Romaine et les antres Eglises (1). On la célébrait, en effet, sur la fin du quatorzième siècle, dans toutes les Eglises du Royaume d’Aragon, comme étant déjà établie depuis un certain temps; puisque le Roi Jean 1" crut pouvoir ordonner, en 1394, qu’elle fût célébrée solennel-
(l) Voyez Ai-PESbici. II.
ment et dévotement chaque année et à perpétuité, dans toute l'étendue de sa domination, par tous les fidèles orthodoxes, tant Religieux et Clercs que laies de tout rang et de toute condition. Il appelait cette fête Festivitatem Beatæ Conceptionis Beatissimæ Virginie (1). Il en était de même pour la France. En 1387, Jean de Montéson, de l’Ordre de Saint-Dominique, ayant avancé quelques propositions injurieuses à la pieuse croyance de l’immaculée Conception, on ne put calmer les esprits irrités contre les Dominicains, que lorsque le Roi eut obligé ces religieux h désavouer publiquement lesdites propositions, et Ii célébrer la fête de la Conception de la Bienheureuse Vierge Marie (2). On la célébrait même dans plusieurs Églises de France, en 1198(3). En Espagne, le Synode de Saragosse, de 1378, avait décrété et ordonné que la même fête serait annuellement solennisée dans tout le Diocèse par les ecclésiastiques et le peuple fidèle, avec l’obligation de cesser en ce jour toute œuvre servile. On la célébrait aussi, en 1369, dans l'Eglise de Séville; en 1364, dans le diocèse de Strasbourg; en 1350 dans celui de Munster, et, en 1343, dans celui de Paderborn ; elle était obligatoire dans ces deux derniers diocèses, où elle se célébrait sous un rit solennel (4). On la voit même établie dans le diocèse de Trêves, vers le milieu du douzième siècle (5).
Au rapport de Jean Bacon, carme anglais, mort en 1346, les Universités de Paris, d’Oxford et de Cambridge avaient décidé que c’était une chose sainte de célébrer la Conception de la Bienheureuse Marie, Sanctum esse Conceptionem B. Marix celebrare; et, en vertu d’un statut, cette même Conception était honorée d’un culte public dans ces trois Universités 10). Déjà, en 1344, d’après une ancienne coutume, la fête
(1) Voyez Velasquez, De Maria Immaculate concepta, lib. IV, dissert. X.
(2) Collectio Judiciorum de novis erroribus, par Charles DuPiessis d’Arcextré, tom. 1, part. II.
(3) Voyez Plazza, Causa Immac. Concept. B. V. M., act. III, etc.
(4) Schaknat, Concilia Germanise , tom. IV, pag. 314.
(5) Pi.azza, Causa Immac. Concept. B. V»M.r act. III, n* 97.
(G) Plazza, ibid., n* 104, etc.
de la Conception se célébrait solennellement à Avignon, qui était alors la résidence du Pape. Ces Cardinaux et toute la Cour Romaine prenaient part à celle solennité. Aussi Thomas de Strasbourg. Général de 1 Ordre des Augustins, en 1345, nous assure que de son temps la Sainte Eglise Romaine était dans l’usage de célébrer la fête de la Conception de la Vierge 31arie (1).
En 1354, le Synode diocésain de Soissons met la fête de la Conception au nombre des fêtes dont il prescrivait l’observation, suivant l'usage anciennement reçu dans celte Eglise, secundum morem anliquitus observattim. Elle était même de précepte dans plusieurs églises d’Angleterre : le Concile Provincial de Londres, de l’an 1528, avait ordonné qu’elle fût désormais célébrée solennellement dans toutes les Eglises de la Province de Cantorbéry, où, suivant le même Concile, elle avait été instituée par saint Anselme. Elle était aussi en vigueur, même avec Octave, dans plusieurs Églises de la Sicile. En 1523, Jean Ursin, Archevêque de Palerme, deux autres Archevêque set ncufÉvêques, s’élantréunis à Avignon, où le Pape Jean XXII avait sa résidence, convinrent d’un commun accord qu’ils accorderaient une indulgence de quarante jours aux tidèles de leurs diocèses qui visiteraient par dévotion l’autel de Sainte Catherine dans l’Eglise métropolitaine, aux jours ou pendant les octaves des fêtes de l’Assomption, de l’Annonciation, de la Nativité et de la Conception de la Vierge Marie. Cette dernière fêle était déjà établie en 1514 dans l’Eglise d’Orléans, où elle se célébrait annuellement. comme on le voit dans la vie du Bienheureux Roger, Evêque de celle ville. Les statuts synodaux de l’Eglise de Cambray, de l’an 1510, ordonnaient, sous peine d’excommunication, qu’elle fût solennellement célébrée par tous les tidèles du diocèse (2).
En remontant plus haut, nous arrivons au Concile Provincial d’Oxford, de l’an 1222 : ce Concile fait mention de
(1) Pum, Cauja Irnmac. Concept. B. V. M.t act. III, n’ 104.
la fête de la Conception comme étant introduite dans la Province de Cantorbéry, sans cependant en faire un précepte. Ce fait vient à l'appni de l’opinion de ceux qui, se fondant d’ailleurs sur la déclaration du Concile de la même Province, de l'an 1328, attribuent l’institution de cette fête, en Angleterre, à saint Anselme, mort Archevêque de Canlorbéry, en 1 101). Elle était établie dans la Belgique sur la fin du douzième siècle, comme on le voit par un diplôme de Baudouin, comte de Flandre, de l’an 1195. Vers l’an 1136, l’Église de Lyon institua la même fête, qui fut depuis célébrée avec plus ou moins de solennité, malgré les réclamations de saint Bernard, qui se plaignit de cette institution, surtout parce que celte illustre Eglise avait agi de son autorité privée, Sans avoir consulté le Siège Apostolique. On la célébrait également, même depuis un certain temps, dans les Églises de Bonen et de la Normandie. Jean de Baveux, Archevêque de cette ville, l’avait établie en 1070 ou 1071 : elle était plus ancienne encore dans le diocèse de Crémone ; l’acte authentique de la donation faite par Hugues De Summo , aux Chanoines et à l'Église de celte ville, au mois de décembre 1047, le jour même de la fêle de la Sainte et Immaculée Conception delà Bienheureuse Vierge Marie , le suppose évidemment (1).
(1) L’acte de celle donation commence ainsi : « ln nomme Sanctæ et Individus* Trinitatis. Anno ab Incarmtionc Domini Nostri Jesu.Cliti^ti millcsimo quadragesimo septimo, indictione décima quinta, mense d jcembri in l'csto Sanctæ et Immaculatæ Conceplionis Beatæ Virginia Maria* Malris ejusdem Dei et liomini Nostri Jesu Chrisli. » On lit dans cet acte, entre autres dispositions: < Volo ut jam dicli Vcnerabiles Praires mei de Onulhe Gardinali hujus Sanciæ Mariæ Matris de bac civitate Crémone, ordinent fieri intra spatium duorum annorum ab hac ipsa feslivitate computandum, inam nobilem et pulchram slatuam de ligno incorruptibili, sive de marmore p-o eodem oraculo, quæ reprisent et imaginem ejusdem Sanctæ Mariæ Malris noslræ coronatæ duodecim slellis, in cujus ampla super veste sint sol elluna, et sub pcdtbus cjus habente antiquum scrpenlem cui in pnradiso terrestri a Deo ditlum est : a fmmicitûu panam inter te et mulieremt et semen tuum et temeix illiuf : ipsa conteret caput tuum, et tu insidiaberû calcaneo ejus. Volo autcin ut serpens ita sit sculptas, ut frustra virus iuermis videatur vomere, et nequisrimum ejus caput sic Beala Virgo forli pede conterai, uti decet illam quæ graliaFilii ab originali labe anticipait redemptionc præsenrata semper fuit, tam anima t:»m c'-rpore integra et immaculala. Insuper ordino ut omni anno in festivitate Imrnaculatæ Conceplionis Beatæ Mariæ Matris Uei in eodem Oraculo
On convient, généralement, que la fête de la Conception se célébrait dans les Églises d'Espagne au dixième siècle : c’est un fait, dit Mabillon, qu’on peut à peine révoquer en doute. Il n est pas moins certain que la Conception de Marie était alors honorée d’un culte public dans l’Église de Naples : et cette fête n’était pas nouvelle; un calendrier de cette même Église, gravé sur le marbre au neuvième siècle, nous la présente comme étant fixée au 9 Décembre, selon l’usage de l’Église Grecque, à laquelle elle parait avoir été empruntée. En effet, la fête de la Conception de la 011e de sainte Anne est beaucoup plus ancienne dans l’Eglise Grecque que dans l’Eglise Latine ; elle remonte au moins au septième siècle. Depuis cette époque les Grecs ont constamment honoré Marie comme ayant été toute pure et immaculée dans sa Conception (1).
C’est un fait acquis que, depuis environ neuf siècles, on célèbre dans l’Église la fête de la Conception de la Sainte Vierge, d’une manière plus ou moins générale, selon qu'on se rapproche davantage du temps où les Papes et les Conciles en ont fait une obligation. Or, nous le répétons, de raveu de tous, de ceux mêmes qui semblent avoir été peu favorables à la croyance de l’immaculée Conception, l’Église n’honore que ce qui est Saint : donc, à partir du commencement du dixième siècle jusqu’à nous, l’Eglise a cru à la Conception sans tache de la Vierge Marie. Ceux qui refusaient cette insigne prérogative à la Mère de Dieu l’ont compris, et c’est parce qu’ils l’ont compris qu’ils se sont déclarés contre l’institution de la fête dont elle était l’objet, et qu’ils se sont efforcés, quoique en vain, de substituer, dans l’ofüce de cette fêle, le mot de Scincü/kalion à celui de Conception. D’ailleurs, l’esprit de l’Église se manifeste bien sensiblement, et par l’attention
in Missa accendatur Phanim, et tota die ardeant duodecim luminaria et canatur Tropus. — Voyez le savant ouvrage que le P. Ballerini, de la Société de Jésus, a publié sous le titre . Sylloge Monumentorum ad mysterium Conception ia Immarulatx Virtjmü Deiparx illustrandum : Pareri, dclf b'pitcopato cattoïieo, etc., ▼ol. X.
(1) Voyez Velasquez, De Maria Immacuhie concepla, etc.; Puzzi, Causa Immac. Concept. B. K. J/., etc.
qu’elle a toujours eue de favoriser le développement du culte de l'immaculée Conception, contre lequel elle n’a jamais fait la moindre opposition, se réservant d’en fixer le rit ou la forme liturgique suivant la diversité des temps, et par l’enseignenaent.de l’immense majorité des Docteurs, des Théologiens et autres auteurs ecclésiastiques, qui appartiennent aux différents siècles dont il s’agit dans cet article.
Le célèbre Gerson (1), chancelier de l’Université de Paris, qui écrivait sur la fin du quatorzième et au commencement du quinzième siècle, répète que la Vierge Mère de Dieu a été exempte de tout péché, soit originel , soit actuel. Il parle de la fête de la Conception de Marie, et atteste qu'elle se célébrait alors dans presque toute l’Église Romaine et ailleurs (c’està-dire dans l'Église Grecque). Puis il ajoute : « Il n’y a ni danger pour la conscience, ni danger de tomber dans une erreur coupable, ou dans la présomption de célébrer cette solennité : loin de là, il y en aurait beaucoup plus à ne pas la célébrer (2).
Le Cardinal Pierre d’Ailly, Évêque de Cambray (3), n’étant encore que chancelier de l’Université de Paris, charge dont il se démit en faveur de Gerson, réfuta, au nom de cette Université, la proposition de Montéson, Dominicain, qui prétendait que c’était aller contre la Foi que d’exempter la Vierge Marie de la tache originelle. Il traitait cette proposition de fausse et de scandaleuse, s'appuyant sur l’enseignement du plus grand nombre des Saints, des Docteurs catholiques, des Papes, des Cardinaux, des plus illustres Prélats, de plusieurs
(1) Jean Charlier, surnommé Gerson, du nom du Tillage où il a reçu le jour. Ce village, qui étuit dans le département des Ardennes, diocèse de Reims, n’existe plus.
(2) Celehralur bec solemnitas quasi per universnlem Ecclesiam Ronmnam et alibi. Quare non est periculutn conscientise, vel culpabilis erroris, vcl præsumplionis, celebrare hanc soleninitatem ; multo majus est non celcbrare. Serm. De Conceptions Beatæ Mariæ Virginie.
(3) Le P. Plazxa fait Pierre d’Ailly Archevêque de Cambray ; cela n’est point exact : le siège de Cambray n’était alors qu’un Siège Épiscopal de la province de Reims : il n’a été érigé en Archevêché qu’au seizième siècle.
Églises particulières, de presque toute l’Église universelle, ou de la plus grande et de la plus saine partie de l’Église, qui célébrait solennellement la Conception de Marie (1).
Jean de Varennes, curé du Mont -Saint- Lié, près de Reims (2), (il parvenir à Benoit XIII, en 15!)5, un opuscule intitulé : Via pro pace Ecclesix , dans lequel il proposait à ce Pape, comme moyen d’obtenir la paix de l’Église, de promettre à Dieu de faire célébrer partout, avec Octave, la fête de la très-sainte Conception de la Vierge Marie (3).
Raymond Jordan, Chanoine Régulier, qui n’a été longtemps connu que sous le nom d’ImoTA, écrivait vers l’an 1380: « Marie, vous êtes toute belle dans votre Conception, ayant été destinée a devenir le temple du Très-Haut. Votre âme glorieuse n'a jamais été souillée par le vice ou par le péché; elle n’a jamais manqué de la grâce spirituelle, ni de la vertu... Vous êtes toute belle, Vierge très-glorieuse, non en partie, mais en tout, et la tache du péché, soit mortel, soit véniel, soit originel, n’est point en vous; elle n'y a jamais été et n’y sera jamais (4). » Michel Ayguani, ou plutôt Âiguani ou Anyriani, connu aussi sous le nom de Michel de Bologne, élu général de l’Ordre des Carmes en 4581, enseigne que la
(1) Plazza, Causa ImmaculaUe Concept iont s , etc., art. III, uum. 586 ; art. Vil, num. 2*27.
(2) Jean de Varennes a été depuis chanoine de l’église Métropolitaine de Reims. chapelain de Benoit XIII, auditeur du Palais Apostolique.
(3) In dubium, et ex causa, non revoco, quin pacem conscquamur Ecclesis ad preccs miraculosæ præcelsæ Dei Genilricis Marke. Idcirco Dominus noster una cum Pio sacro collegio, ut nostri erga Filivm suum gloriosum benignus misereatur, vovere digrielur pro pace habenda, quod Ecclcsia universaliter festum deinceps sue Sanctissiroæ celebrabit Conception» una cum octari : et votum Inijusmodi si place! , in professione, in Curia compleat solemui, antequam ad concilium acce’at memorntum. Acta prseria ad Concilium Pisanum. — Voyez U. Martèwe, CoUectio Yeterum Scriptorum, tom. VII, col. 580.
(4) Tola pulchra es in tua Conceptionc, ad hoc solum cfTccla, ut lemplum esses Dei Allissimi... tuæ glorioseanimi nihii unquam adfuil turpiludinis, vitii aut peccati, et niliil defuit spirituali grutiæ et virtulis... Tota pulchra es, Virgo gloriosa. non in parte, aed in loto : et macula peccati, sive morlalis, sive venialis, sive original», non est in le, nec unquam fuit nec erit. Contempla., De V. Maria , cap. 2, num. 1.
Vierge Mère de Dieu u’a pu être un instant entachée du péché originel (1).
En 1376, François Martini, Catalan, qui était aussi religieux de l’Ordre du Mont-Carntel, prouvait la vérité de l'immaculée Conception de Marie par le développement de cette croyance, qui se répandait et se fortifiait de jour en jour, nonseulement parmi les Ordres Religieux, mais encore dans les Universités de Paris et de l’Angleterre, ainsi que parmi le peuple Chrétien (2). Selon Thomas de Strasbourg, général de l’Ordre des Augustins, mort en 1357, la Vierge Mère de Dieu a été conçue sans péché : De facto Virgo Mater Dei sine peccato Concepta fuit (3). Elle devait, dit Jean Bacon, elle devait, d’après la loi générale, contracter le péché originel : mais, parce qu’elle était destinée à devenir la Mère de Dieu, elle ne l’a point contracté, non contraxil (4). Le Bienheureux Pierre Thomas, de l’Ordre des Carmes, Patriarche de Constantinople, né en 1305 au diocèse de Sarlat, mort en 1366, nous a laissé un opuscule : De purissima B. Viryine Maria, dans lequel il établit que la Vierge Marie a été exempte du péché originel, m quo ejus ab originali peccato immunitalem constanter asseruit (5).
Pierre d'Aquila, de l’Ordre des Frères Mineurs, évêque de San-Angelo, mort en 1352, prouve, par l’autorité de saint Augustin, de saint Jean Damascène et de saint Anselme, que Marie a été exempte de péché originel, en vertu d’une grâce spéciale, prévenante et préservative; ce docteur répond avec précision aux objections des adversaires de l’immaculée
(1) Virgo Christi Mater per instans praæise non potuit esse sub originalis peccati macula. In III Sent., dist. 3.
(2) Hœc opinio, quod Virgo Maria non fuit concepta in peccato originali, semper crescit et invalescit, non solum quoad plnres status Religiosorum, imo etiam quoad sludia Parisiensia et Angliæ, et quoad populum in devotione et festivitate hujus solemnit-itis. Pi.azxa, Causa Immaculatx Conceptionis, etc., act. Vil, nuni. 223.
(3) De facto. Virgo Mater Dei sine peccato concepta fuit. In III Sent., Dist. 3.
(4) In III Sent., dist. 3.
(5) Dibliotheca Carmelitana, art. CXXXV.
Conception (t). Guillaume de Aubione, Jean Bassolis, François de Mayronis (2), Pierre Oriol ou Auréol de Verberie, Jean Bromyard, docteur d’Oxford, le savant et pieux Thaulère, Robert Holkot, docteur de Cambridge, tous auteurs du quatorzième siècle, professent la même croyance que Pierre d’Aquila. Vers l’an 1314, Jean de Saint-Géminien enseignait que la Vierge Marie a été, dans sa conception trèspure, préservée par une grâce prévenante du péché originel (3). C'était aussi la doctrine de Jean Duns-Scot, mort en 1308. La Bienheureuse Vierge, dit-il, n’a jamais été ennemie de Dieu, ni par le péché actuel, ni par le péché originel (4). Midelton ou Richard de Demi-Ville, de Media Villa, docteur et professeur d’Oxford, mort sur la fin du treizième siècle, rétractant ce qu'il avait avancé dans ses commentaires sur le troisième livre des Sentences, défend l’immaculée Conception dans son opuscule de Conceptione BB. Virginia (5). Reymond Lulle soutenait, en 1200, que la Bienheureuse Vierge n’a pu être souillée ni par le péché actuel, ni par le péché originel : autrement, disait-il, le Fils de Dieu n'aurait pu prendre chair en elle (6).
Vers le même temps, le bienheureux Paschaso, évêque de
(1) Beat» Virgo fuit préservât* speciali privilegio, idco non habuit originale peccatum... Maria non fuit purgala per amotionem nnculæ, sed quia fuit préservai* et ei gratis infusa. Unde Damascenus dicit eam purgalam non a peccato quod infuit, sed a peccato quod infuisset; sicut mat ri m onium excusât a peccato, non quidem a peccato quod insit, sed a peccato quod inesset si non esset malrimoniuin. In III Sent. dut. 3; quxst. 1.
(2) Voyez Plazza, Causa Immac. Concept. B. V. M., act. III, n* 418, et acl. Vil, n* 199
(3) Voyez Plazza, Causa Immac. Concept. B. N. K., act. III, n*383.
(4) Virgo Beata nunquam fuit inimica actualiler, ralione peccati actualis, nec ratiene peccati originalis; fuisset tamen, nisi fuisset præservata. In 1 II Sent., dist. 18.
(5) Voyez Willotte in Athenis Ord. Ninor.
(0) Nisi Beata Virgo disposita fuisset, quod Filius Dei de ipsa carncm a>sumcret, scilicet quod non essel corrupta, neque in aliquo peccato, sive actuali, sive origioali; Filius Dei ab ipsa carnem assumere non potuisset... Opportuit ergo quod Beata Virgo fuisset concepts sine peccato, ut sua conceptio et conceptio tiiii sui invieem relative se correspoudeant. Quxsi. In III Sent., cap. 96.
Jaen el martyr, professait ouvertement et de la manière la pins précise la croyance de l’immaculée Conception. Voici ce <|u’il dit : «Il faut comprendre el croire que la Vierge Marie est celle dont il est parlé dans les Proverbes de Salomon, savoir qu’elle a été choisieavant toute créature pour être la Mère de Dieu. Cette vierge a donc été de tout temps dans la grâce de Dieu. Aussi, quand est venue la plénitude des temps. Dieu a voulu révéler cette conception par l’ange Gabriel, et cela par une grâce spéciale; il a voulu la préserver du péché originel, qui est mortel, el de toute souillure; et cela s’est fait par une grâce spéciale de Dieu. Si la Vierge Marie avait contracté la tache du péché originel, il faudrait dire qu’elle a été quelque temps l’objet de la colère de Dieu, ce que l'on ne doit ni «lire ni croire, mais bien plutôt qu'elle a toujours été, avant comme après sa conception, dans la grâce et l’amour de Dieu : et Dieu a fait cela, et il a pu le faire par une grâce spéciale... Donc, la Vierge Marie, qui a été choisie de Dieu pour concevoir el enfanter le Fils de Dieu, a été préservée par Dieu lui-même de toute tache tant originelle que mortelle et vénielle. C’est pourquoi l’Ecriture dit : Tel est le lys entre les épines, telle est ma bien-aimée entre les filles (d’Adam); et ailleurs : Fous êtes toute belle, ma bien-aimée, et il n’y a point de tache en vous (1). »
(1) Oportet igitur intclligerc et credere (et hoc per specialem graliam) quod h*c p ne la ta Virgo est ca de qua Provcrbia Salomon is loquunlur, quod ante omnem crealionem fuit electa, ut Dei Mater esset. Ergo prædicla Virgo luit omni tempore in gratta Dei. Unde cum venit plenitudo temporis, liane Conceplionem De us per Angebim Gabrielcm révéla re construit, et hoc per gTatiam specialcm. Et voluit præservare aboriginali peccalo ( quod mortalc erat) etab omni alia deturpationis injuria. Et hoc per specialem graliam operatus est Üeus, tanquam qui ab eo carnem assumpturus erat, qui, decorus cl speciosus forma pre tiliis homimim futurus erat, sicut jam fuerat prœnuntialum. Originale pcccatum venit in homiiiem, et hoc per inobedientiam, propter qunm Dei indignationcm promeruit, in tantum ut Deus dixerit : Pœnitct me fccisac hominern. Si ergo Virgo Maria labem originalis maculæ allraxit, dicendum esset, quod aliquo tempore fuit in ira Dei ; quod nec dici, imo ncc credi debet : sed pot i us, quod ante conceptionem ejus, et poste:! in gralia sui existerct et amore. Et hoc fecit Deus et potuit facere per specialem graliam, sicut fecit in tribus pucris qui in fornacem ignis missi sunt comburendi. Nam, cum ignis ait suapte natura calidissimus, et suum præsti-
Ainsi parlait le saint et savant évêque de Jaen, lorsqu'il était retenu captif pour la foi dans les prisons des infidèles, tandis que l’on discutait la même question dans les écoles où les théologiens, voulant expliquer, par des distinctions plus ou moins subtiles, le mystère de la conception sans tache de Marie, ont plus embrouillé la chose qu’ils ne l'ont éclaircie. Mais, grâce â l’assistance du Saint-Esprit qui est toujours avec l’Eglise de Jésus-Christ, les Papes, les Évêques, le clergé et le peuple chrétien ont profité des dissenlions qui s’étaient élevées sur ce point pour professer plus ouvertement l’insigne prérogative de la Mère de Dieu, en célébrant dans tout l'univers la fête de la Très-Sainte Conception de la Bienheureuse Vierge Marie. 11 est certaines erreurs particulières, locales et temporaires, que l’Église tolère par ménagement, cherchant h en arrêter le progrès sans bruit, sans éclat, sans danger pour les faibles.
Jacques de Voragine, dominicain, archevêque de Gênes, mort en 1298 : « Marie a été belle parce qu’elle a été sans le péché originel. Sa pureté a été parfaite, plus parfaite que celle des anges; elle a été sans mélange, n’ayant point été altérée par le péché d’origine ; non habuit admixtionem originalis (1 ). Saint Bonaventure, de l’Ordre des Frères Mineurs, Cardinal de la sainte Eglise Romaine, mort en 1274, avait d’abord soutenu l’opinion contraire à l’immaculée Conception, dans son commentaire sur le troisième livre des Sentences; mais il ne tarda pas â revenir au sentiment le plus communément reçu dans l’Église. En 121m, étant chargé du gouvernement géné-
turus cssct elTcclum, Deus ut potens ignts naiurain compescuil, quæ urcre non potuil, nec ullam eis inferre pressurant : imo evascrunl ah igné, qnin illis inhæreret corporis deturpatio Quanto crgo ma gis Virgo Morin, per Deum electa, quæ conceptura et pariturn erat l'ilium ejus, fuit per Deum abomni macula, tam originali quant morlali et Tcniali præservata? Propter hoc itaque; ait Scriptura : Sicnt lilium inter spinas, sic arnica mea inter lilias. Et alla Scriptura dicit : Tota pulchra es, arnica mea, et macula non est in te. Declarata igitur est Imcc tam excelsa conceplio, ipso manente cum VirginiUitis honore. S. Pétri Patchati martyr it, Viennensi» Epitcopi Opéra , Mutriti. 3/. DC. LXXVI, pag. 375.
(1) Voyez Plazza, Causalmmac. Concept, B. 3f. P., ad. I, n* 125, et act. VU» n* 410.
ral de son Ordre, il tint à Pise une assemblée générale dans laquelle il ordonna que la fête de la Conception de la Vierge Marie serait célébrée dans toutes les maisons de l’Ordre des Frères Mineurs (1). D'ailleurs, il s’exprime clairement en faveur de la très-pure Conception dans deux de ses Sermons sur la Vierge Marie. Voici ses paroles : « Semblable h l’étoile brillante qui a conduit les Mages à Jésus-Christ, Notre-Dame a été très-pure, étant exempte de toute tache et du corps et de lame. Aussi s’applique à elle seule ce que dit l’Époux dans les Cantiques : Vous êtes toute belle, ma bien-aimée, et il n’y a point de tache en vous... ce qui annonce qu’elle n’a contracté aucune tache (2). Elle a été pleine de grâce dans sa sanctification, grâce prévenante et préservativedela tache du péché originel. Elle eût contracté cette tache de la nature corrompue, si elle n’eût été prévenue d’une grâce spéciale qui l'en a préservée (3). »
Saint Thomas d’Aquin, surnommé le Docteur Angélique, mort en 1274. On est forcé de convenir, déjà depuis longtemps, qu’on n’a pu se prévaloir d’un aussi grand nom, pour soutenir que Marie a contracté le péché originel. D’abord il dit qu'il n'y a jamais eu la moindre tache ni dans le Christ, ni dans la Vierge Marie. In Christo et in Virgine Maria tiulla omnino macula /uit (4). Nous lisons aussi dans un de ses opuscules: « Le souverain ouvrier, voulant donner une preuve
(1) Voyez Plazza, ibidem, art. III, n*103.
(2) Domina nostra tola... fuit purissima, omni carens penitus macula, tani in corpore qunm in anima. Unde ipsi soli convenit illud : Tota pulchra es; in quo notât omnem pulchritudinem habuisse hominis.Scd addit : Et macula non est in te: in quo notât eam nullam maculant admisisse. Serm.I, De B. M. Vûgine.
(3) Domina nostra fuit plena gratin prævenienle in sua sanctifies tionc : gralia scilicet præservativa, contra fœditatem originalis culpæ, quant contrnxisset ex cormptione naturæ, nisi speciali gratis prævrnta, præscrvalaque fuisset. Soins enim Filius Virginia fuit ab originali culpa immunis, et ipsa Mater ejus, virgo. Credendum est enim quod novo sanctiticationis généré, in ejus Conceptionia primordio, Spirilus Sanctus eam a peccato originali, non quod infuil, sed quod înfuissct, redemit, atque singulari gratia prœservavit. Serm. II. De B. 31. Virgine. — Voyez Plazza, Causa Immae. Concept. B. 31. V., act. VII, n* 170.
(4) In Psalmum XIV.
plus éclatante de son art, a fait un miroir plus resplendissant que la lumière, un séraphin si brillant qu'on ne peut rien imaginer de plus pur après Dieu, j'entends la personne de la très-glorieuse Vierge Marie.» Sur quoi saint Anselme dit: a 11 convenait que la conception de l'Homme-Dieu eût lieu dans le sein de Marie très-pure, et d’une pureté telle qu’après Dieu on ne pût en concevoir une plus grande (1). » Ailleurs : a La pureté s’apprécie par l'éloignement de son contraire; et voilà pourquoi il est possible de trouver quelque créature [dus pure que les autres choses créées, à savoir, si elle n'a été infectée d'aucune contagion du péché; et telle a été la pureté de la Bienheureuse Vierge, qui a été exempte du péché originel et du péché actuel i2i.
Il est vrai que l’on oppose plusieurs passages du même docteur qui seraient contraires à l’immaculée Conception. Comment donc concilier saint Thomas avec saint Thomas? Comment expliquer qu’il ait enseigné sur le même sujet deuxdoctrinescontradictoires?Se serait il contredit? ou bien, lorsqu'il a avancé que Marie avait contracté le péché d’origine, aurait-il oublié qu'il avait précédemment assuré qu’elle a été exemple de ce même péché? Mais se contredire n’était point dans le caractère du Docteur Angélique, qui dans tous ses ouvrages se montre toujours conséquent avec lui-même. Se serait-il rétracté, en enseignant le contraire de ce qu'il aurait enseigné auparavant? Cela est possible, et il vaudrait mieux admettre cette supposition, que de supposer qu’il ail été en pleine contradiction avec lui-même. Mais la diflicullé disparait si Ton compare entre elles les éditions anciennes et modernes de ses
(1) Fccit Sunimus Artifex in ostenlionem plcniorcm artis suæ spéculum unum clarissimo clarius, Scraphim tertius, ut purius inleliigi non posset, nisi Dcus esset; personam, scilicet, gloriosissimæ Virginia, de quo Ansclmus : Decebal illius conceptio hominia de Marin puriaaima fieret, ea puritate quæ major aub Deo naquit intelligi. Opusc. De Dilectione Dei et proxtmi.
(2) Puritis intenditur per recessum a contrario, cl idco polest aliquid crcalum reperirc, quo nibil purius esse potuit in rebus crealis, si nulla contagione peccati infectum sit ; et talis fuit puritas Beat» Virginis quæ a peccalo original! et actuali immunis fuit. In l Sent., dial. 44, quæat 1, art. 3.
œuvres, et si l’on reconnaît, comme on est forcé de le reconnaître, que plusieurs de ses ouvrages, notamment ceux où il parle de la Conception de Marie, ont subi des suppressions ou d’évidentes altérations. Ce fait s’appuie sur le témoignage aussi détaillé qu'authentique de plusieurs savants Dominicains. Guillaume, évêque in partions, dans son livre pour la Défense de saint Thomas, s’exprime ainsi : « Rien de plus odieux que ce qu’ont osé les hommes pervers et criminels, soit pour affaiblir l’autorité de saint Thomas, soit, comme j’aime mieux à le croire, pour étayer et soutenir du nom d’un si grand homme quelque opinion adoptée par eux, et qui se trouvait encore dans le domaine de la controverse. » Gilles le Romain, disciple dévoué du Docteur Angélique, et qui posséda toute sa confiance, composa, peu après la mort de ce saint, un livre intitulé : Critique du falsificateur des écrits de Thomas d'Aquin (1). Pareillement, Richard Klapoel. *Noël Hervé, Guillaume Messelech, Jean de Paris, tous de l’Ordre de Saint- Dominique, ont rigoureusement écrit contre les corrupteurs du texte de saint Thomas. Enfin Jean Nicolaï, dans sa préface des œuvres du saint Docteur, imprimées à Paris, en 16G5, atteste et déclare « qu’il a purgé le texte de la Somme de saint Thomas, non-seulement d’un grand nombre de fautes typographiques, mais principalement de fautes affectées et laissées à dessein, lesquelles renversaient le sens légitime, la sincérité historique et la vérité; qu’il a dû remplir plusieurs interruptions et lacunes pour suppléer la suite du texte qui manquait, laissant ainsi le lecteur incertain au milieu d’un sens incomplet, ou l’induisant en erreur par un sens qui n’était pas le véritable. »
En preuve de cette assertion, nous avons le fait des anciennes éditions du Commentaire sur le chapitre 111 de l’Épître de saint Paul aux Galales. Dans ces anciennes éditions, saint Thomas parle ainsi : « Entre toutes les femmes je n’en ai point trouvé qui fut tout à fait exempte, au moins du pé-
(1) Castigatorium in Gorruptorem librorum Thomæ Aquinalis.
ché d’origine, ou du péché véniel; j’en excepte toutefois la très-pure Vierge Marie, digne de toute louange, qui a été entièrement préservée de l’un et de l’autre. » Celte exception si claire et si nette du saint Docteur ne se lit plus dans les éditions postérieures, les seules cependant qui circulent aujourd'hui, et qui se trouvent entre les mains des hommes d’étude. C’est ainsi encore que, dans les éditions récentes de la Somme (part. 3, 0, 27, art. 2|, on fait dire au Docteur Angélique que Marie « n'a été sanctifiée et purifiée du péché originel, ni avant l’animation, ni dans l’animation, mais après l'animation, » tandis que ces paroles ne se lisent point au lieu cité, ni dans le manuscrit de Séville, ni dans celui qui se conservait au couvent des Dominicains de Marseille, ni dans d'autres (1).
Si donc, comme le dit l’éminent cardinal Lambruschini, il existe, dans les écrits du saint Docteur, des passages non suspects, qui soient favorables à notre doctrine, et si d’ailleurs il demeure prouvé que d’autres passages opposés a cette même doctrine diffèrent du texte primitif et authentique de l’auteur, et sont par conséquent mutilés, altérés ou corrompus, les règles de la saine critique exigent que l’on s'en tienne aux premiers plutôt qu'aux seconds, et que l'on n'aille point chercher dans ces derniers la véritable pensée de saint Thomas d'Aquin. Il est d'autant plus nécessaire d’un agir ainsi, que le saint a lui-même établi les principes pour prouver que Marie a été dans son heureuse couception exempte du péché originel. En effet, il enseigne qu’on ne peut célébrer la fêle que de ce qui est saint. Or l’Église célèbre la fêle de l'immaculée Conception de Marie: donc cette conception a été sainte. Il a également enseigné et écrit qu’on ne saurait
(1) Vovcz Ditncrtazione polemica aull' Immaculato Concepimento di Maria, par le cardinal Lambruschini ; Esame critico aulla doltrina delV Angclico Dottore circa il peccato onjinale relativamente alla B. V Maria , par le I\ Spada Mariano, Dominicain ; Pareri, delf Episcopato caltolico, etc., vol. V, p*g. 581 ; Causa lmmac. Concept. B. I’. M., par le P. Plazza, de la Société de Jésus, acl. VII, n* 135 et seq. ; Innoccntia vindicata , etc., par le Cardinal Seordrat.
douter que la Sainte Vierge ne soit née sans le péché originel, parce que l'Église célèbre sa naissance (1). Or l'Église célèbre et solennise, comme fêle de précepte, la Conception de Marie; donc, selon saint Thomas, il est indubitable que Marie a été conçue sans le péché originel (2).
Enfin, si, malgré l’évidence des faits, on veut que saint Thomas n’ait pas admis l’immaculée Conception de la Vierge Marie, on peut, sans affaiblir son autorité, lui appliquer ce qu’il dit lui-même des plus grands Docteurs de l’Église : « La coutume de l’Eglise a une très-grande autorité, et on doit la suivre en tout, parce que la doctrine des Docteurs catholiques lire son autorité de l’Eglise : c’est pourquoi on doit s’en tenir k l’autorité de l’Église plutôt qu’à celle ou d’Augustin, ou de Jérôme, ou de tout autre Docteur (5). C’était bien aussi l’Esprit de saint Bernard. Après s’être plaint de ce que l’Eglise de Lyon avait introduit la fête de la Conception de la Vierge Marie sans consulter le Siège Apostolique, et s’être exprimé d’une manière peu favorable a l’immaculée Conception, il termine sa Lettre en déclarant qu’il s’en rapporte sur ce point, comme en autre chose du même genre, k l’examen et k l’autorité de l’Église Romaine (4). Évidemment, si, du temps de Bernard et de Thomas d’Aquin, la fête de la Conception de Marie avait été aussi généralement établie dans l’Église d’Occident que dans l’Église d’Orient, et que la Sainte Église Romaine eût fait connaître alors, comme elle a fait depuis, l’esprit de celte pieuse institution, ces saints Docteurs n’eus-
(1) Ecclcsia célébrât naliritatem B. Marine Virginia, non autera cclcbratur festum in Ecclcsia nisi pro aliquo Sancto; ergo Beata Virgo in ipsa sua natif itale fuit sancta. III. qumst. 28, art. i .
(2) Disscrtazione polemica, etc.
(3) Maximum habel auclorilatem Ecclcsiæ consuetudo, quæ semper est in omnibus æmulamla ; quia et ipsa doclrina Calholicoruni Uoctorum ab Ecclcsia auctorilalern habet. Unde. magia slandum est auctoritati Ecclcsiæ quani auctoritati vel Auguslini, vel llicronymi, vel cujuscumque Doctoris. Il, quasi. 10, art. 12.
(4) Quæ autem dixi, absque præjudicio sanc dicta sinl sanius sapientis. Bomanæ præserlim Ecclcsiæ auctoritati atque eiamini toluin hoc, sicut et cælera quæ ejusmodi sunt, univ.rsa reservo: ipsius, si quid aliter sapio, paralus judicio entendare. Epist CLXXIV.
sent pas hésité un instant à défendre de toute la force de leur génie l’insigne prérogative de la glorieuse Bière de Dieu, qu’ils ont eux-mêmes honorée comme la plus pure et la plus sainte de toutes les créatures. Ces réflexions s’appliquent aux anciens Théologiens et autres auteurs ecclésiastiques, toujours en petit nombre, qui, avant les Constitutions de Sixte IV et le Concile de Trente, ont cru pouvoir, quoique sans raison suffisante, se prévaloir du nom de saint Bernard ou de saint Thomas, en s'écartant de la pieuse croyance généralement reçue dans l’Église. Ils ne se seraient point permis, généralement, d’avancer des propositions contraires à l'immaculée Conception, si l’Église, toujours guidée par cet esprit de sagesse qui arrive h ses lins en disposant toutes choses avec douceur, n’avait jugé à propos de différer sa décision, se contentant de préparer les esprits par une manifestation progressive à une proclamation solennelle de cette vérité catholique.
Alain de l’isle, de Insulis, mort en 1203, âgé de quatrevingt-treize ans, s’exprimait ainsi : « Vous êtes toute belle, c’est-à-dire belle quant au corps et quant à l'âme, vous qui êtes ma bien-aimée par la grâce et par les œuvres ; il n’y a point de tache en vous, ni vénielle ni criminelle : car nous croyons qu’il n’y a eu dans la Vierge aucun péché, ni avant ni après la Conception : Nullum credimus in Virgïne ante et post Conceptionem peecatum (1).»
Pierre de Blois, Archidiacre de Bath, en Angleterre, mort en 1109. rapporte, d’après le Pape Alexandre III, celte pensée de l’Apôtre saint André : « Comme le premier Adam a été formé d’une terre vierge et intacte, ainsi le Fils de Dieu (le second Adami, est né d’une Vierge Immaculée (2). » Il n’est pas moins exprès dans son Sermon sur la Nativité de la Bienheureuse Marie : « L'arbre mauvais a produit de mauvais fruits, savoir, la Concupiscence de la Chair, le péché originel, qui est la source de nos maux, le
(1) In Elucidât, super Canlica.
(2) Jnslructio fidei catholicæ ab Alcxandro III, Pontiücc Romano, ad Soldanum Iconii missa, inter opéra Pétri Bletentis.
ferment de la corruption générale el le commencement de notre perdition. Donc, parce qu’il fallait remédier au mal originel par un bien qui fut également originel, la chair de la Vierge Marie a été exempte de la commune perdition des hommes, cette Vierge ayant reçu la plénitude de la grâce et de la sainteté, d'où elle a été sancliliée dès le sein de sa Mère tl).«
Pierre, Abbé de Celles, puis Abbé deSainl-Remi de Hcims, et ensuite Evêque de Chartres, mort en 1187, écrivait à Nicolas, abbé de Saint-Albau : «Je crois, je dis, j'alïirme et je jure que notre bienheureuse Vierge a été investie d’un décret éternel, qualifiée d'un privilège unique, qu’elle n'a été atteinte en rien par le péché même dans sa Conception, mais quelle a toujours été sans tache... Vous louez la Vierge, je la loue aussi ; vous la glorifiez comme Sainte, moi aussi ; vous l’élevez au-dessus des chœurs des Anges, moi aussi ; vous la dites exempte de tout péché, moi aussi (2). » On voit que l'abbé de Saint-Alban pensait comme Pierre de Celles touchant l’immaculée Conception de la Vierge Marie; il la défendait même avec trop de vivacité. « Je vénère, disait-il à l’abbé de Sainl-Remi, je vénère le Bienheureux Bernard ; je loue et j’aime sa Sainteté; mais je n’aime ni ne loue sa présomption en ce qui concerne la Conception de la Mère du Seigneur (3). »
Pierre Comestor , Doyen de l’Eglise de Troyes et Chancelier de l’Église de Paris, mort en 1178 : « Comme le Christ a reçu
(1) Mal» arbor fccerat fructus nialo;; concupiscenliam sciliccl terræ, originale peccalum, milorum seminarium, com muni s corruptes ferme.ilum, et gcncralo nos Ira? perdition is inilium. Quia ergo malo origiuali per bonum originale ntederi opporlcbat, de mala ilia arbore damna læ perditioiiis exempta et sanclilicata cnro Maria.* Virginia, quæ iiect nb utero ma Iris sus pleniludinem gratiæ et sanclilalis acceperit Serm. XXXVIII. In A ’ativitate Btnlx Mari x.
(2) Credo, dico, juroet asscro, Beatissimam Virginemnostram inœtcma prædcstinalione singulari privilegio munitam, neca sua Conccplionc in aliquo violatam ;
sed semper mansisse et pctinansissc illibatim Virginem laudas, et ego laudo.
Prædicas sanctam, cl ego. Kxtollis super clioros Angclorura, et ego. Dicit immunem ab omni peccalo, cl ego. Epistolarum lib. IX, epist. X.
(3) Sic veneror Beat uni Confessorcm Bernardum, ut laudem et aracm cjus sanctilatem, cujus ncc amem, nec laudem ejus præsumplioncm in Malris Domiui Conccptionem. Ibidem , epitt. IX.
d'Adam la nature humaine sans en contracter le péché, de même il est vraisemblable que la Mère du Christ n’a nullement contracté le péché originel, en prenant la chair de ses parents, vu surtout que la chair de la Mère et du Fils n’est qu'une seule et même chair (1). »
Adam de Saint-Victor, Chanoine Régulier de l’Abbaye de Saint-Victor, près Paris, mort en H77, chantait le privilège de l’immaculée Conception, dans le même temps que saint Bernard écrivait sa fameuse lettre aux chanoines de Lyon. S’adressant h Marie, il disait : « Salut, Mère auguste du Verbe, fleur qui sors des épines, mais qui ne connais pas d’épines ; (leur, la gloire du buisson. Le buisson, c’est nous, nous que l’épine du péché a ensanglantés; pour toi, ô Marie! tu ignores cette épine i,2). »
Suivant Ogcrius, Cistercien, Abbé du monastère deLucedi, diocèse de Verceil, vers l’an 1 1(50 : « Il n’est personne parmi les enfants des hommes, ni grand ni petit, de quelque Sainteté et de quelque honneur qu’il ait été privilégié, qui n’ait été conçu dans le péché, à l’exception de la mère du Fils Immaculé qui ne fait point le péché, mais qui efface les péchés du monde (5). » Ecbert ou Egbert, Abbé de Saint-Florin, diocèse de Trêves, et contemporain d’Ogerius, dit que, quoique Marie ait tiré son origine d’une nature viciée par le péché, elle en a été préservée par le Saint-Esprit, qui l’avait choisie
(1) Ut Christus nb Atiain solam nain ram et nullam prorsus culpam susceperit ; verisimilc est, ut et Mater Cbrisli solam camcm, cl nullam pcnilus culpam n parentibus conlraxerit; præserlira cum uni et cadcnt ciro sil Malris et Filii. Plazza, Causa lmmart Concep. B. V. Mari» , act. VI, n*. 167.
(2) Salve Verbi sacra Parens,
Flos de spinle spins carcns,
Flos spineti gloria,
Nos spinetum, nos peccali Spina su mus crucntali,
Sed tu spina? nescia,
(De Atsumplione Jïrjtrm.)
(3) Non est in filiis hominum, magnus, vel par vus, tanta prædilus sanctitatc, nec. tant* rclijçionis priviWialus honore, qui non in pcccatis fueril conceptus, pnrter Matrem Immaculati Agni, pcccalum non facicntis, sed pcccala mundi toilentis. Serm. XIII. De verbis Dotuini in Oena.
cl prédestinée pour en faire la Mère de l'homme Dieu (1). Hervé du Mans, moine de Bourg-Déols, en Berry, mort en 1 149 ou 1150, n’est pas moins exprès : « Tous les hommes, h l’exception delà Mère de Dieu, sont morts pour avoir contracté le péché, soit originel, soit actuel. Marie, issued'Adam, est morte, et serait morte à cause du péché, si elle n’en avait pas été préservée par Dieu lui-même ; mais le Seigneur, nédc Marie, a souffert la mort pour effacer le péché (2). »
Peu de temps auparavant, vers l’an 1140, l’Auteur des Sermons sur le Salve Reyina saluait Marie comme ayant été exempte du péché originel et du péché actuel : Innocent fuisti ab originalibus et actualibus peccatis; il croyait pieusement et fermement qu’elle a été engendrée Sainte et Immaculée, Sancta et lmmaculata progenita (5). Hugues de Saint-Victor, mort en 1 140, « dit que tout ce qui est en Marie est beau, et qu'il n’y a rien de souillé en elle ; qu'elleest toute belle, belle par nature, belle par la grâce; qu’elle a été aussi éloignée des douleurs de la mort, qu elle avait été étrangère â la corruption du péché (4). » Arnold, Abbé de Bonnevalle, et Richard de Saint- Victor, l’un et l'autre amis de saint Bernard, sont favorables h la croyance de l'immaculée Conception de Marie.
Saint Norbert, Archevêque de Magdebourg et fondateur de l'Ordre de Prémonlré, mort en 1154, lit prendre à ses Religieux l'habit blanc à l’honneur de la Bienheureuse Vierge et de sa très-pure Conception, in honorent B. Virginis et sux
(1) Licct Maria de Palrum nalura, per pecca'.um vitiala, duceret originem, præelecla Umen per Spiritual Snnclum, et præservala ad purutn, Dcum nobisoblulit, etllominem. Serm. de Maria Yirgine.
(2) Omncs niortui su ut in peccatis, nemine prorsus excepto, dompta Maire Dei, sivc originalibus, sivc etiam volunüte additis. In Expoût. II Epitt. ad Corinth., cap. 5. — Maria ex Adam morlua propter peccalum, nisi diviuitus exempta fuisset, et caro Doraiui ex Maria, morlua propter dclenda pcccata. In Episl. ad Rom., cap. 8.
(3) Serra. IV. Opéra Sancti Bernard», t. II, col. 735.
(4) Tolum, quod est in te, pulchrum est, et nihil inest tibi quod sitsordium. In loto grata, in nullo ingrat* : in loto places, in nulle displices. Tota pulchra e?. pulchra per naluram, pulchra per gratiain; pulclirior lies per gloriam. Serm. in fulitit. Concep. R. Y. — Tantum a dolore mort i s facta est cxlranea, quantum a corruplionc fuerat aliéna. Erudit. théologie x, lib, III, tit, 125.
purissimx Conceplionis. Aussi, comme on le voit dans les anciens livres liturgiques de l’Ordre, l’ofüccdela Conception, approuvé par Saint Norbert lui-même, renfermait ces belles paroles : « Je vous salue, ô Vierge, qui, par une grâce préservatrice du Saint-Esprit, avez triomphe du péché de notre premier père, sans en être atteinte (1)! »
Saint Dominique, fondateur de l’Ordre des Frères Prêcheurs, mort en 1121, professait la doctrine de l’immaculée Conception. On rapporte qu’il l’avait consignée dans un livre que les hérétiques de son temps, connus sons le nom d’Albigeois, lui ont proposé de jeter dans les flammes, pour que les vérités qu’il contenait fussent constatées par un miracle; et que ce livre, ayant été jeté dans le feu, ne fut point consumé. Ce livre renfermait cette pensée de l’Apôtre Saint André, tirée des Actes de son martyre : « Comme le premier Adam a été formé d’une terre vierge, qui n’avait pas encore été maudite, il était convenable qu’il en fût de même pour le second Adam, c’est-a-dire le Christ, dont la terre, c’esi-h-dirc la Mère, n’a jamais été sujette à aucune malédiction |2). » Honorius, Prêtre de l’Eglise d’Aulun, écrivait, en 1120
(1) Yoy. Velasqucx, De Maria [mmaculatc Concepta , lib. IV, disscrl. îx, adnol, i.
(2) On conservait autrefois, depuis très-longtemps, dans la ville de Barcelone, une table précieuse où étaient rapportées les disputes qui eurent lieu entre saint Dominique et les Albigeois. On y lisait le récit suivant : a Dominique, saint et glorieux l’ère de l'Ordre des Frères Prêcheurs, vint à Toulouse pour la défense de l'Église, qu’il confirma par scs miracles. Les Albigeois soutenaient principalement trois erreurs : la première, que celui que l’on dit être venu, et qui devait racheter le genre humain, n'était pas vraiment le Christ; ia seconde, que l’Hostie consacrée ne contenait pas le vrai corps de Jésus Christ; la troisième, que, comme Adam a été formé, dans la plaine de Damas, d'un limon pur cl non souillé, ainsi, celui qui devait racheter le genre humain, devait pareillement naître d'une Vierge non souillée : que cependant la Vierge, qui est appelée Mère du Christ, ayant été souillée par le péché originel, conséquemment le Fils né de celte Vierge n’était pas celui qui devait racheter le monde. Saint Dominique composa contre ces erreurs un traité sur le Corps de Jésus-Christ, où il soutient que cet Homme-Dieu a racheté le monde, et avance comme une vérité trèscertaine, que Jésus est né d’une Vicrgo Immaculée. Les Albigeois s’élevaient avec fureur contre le Bienheureux Dominique, et persistaient à dire que la Vierge a été conçue dans le péché d’origine; celui-ci répondait, ainsi qu’il avail écrit dans son
que la Vierge Marie a élé sans tache, soit intérieure, soit extérieure, qu'elle a été Immaculée et exemple de toute souillure du péché : Immaculala, ab omni sonie peccati segregata (1). Ives, Évêque de Chartres, mort en 1117, dit que la Mère de Dieu a été préservée de toute tache du péché, soit originel, soit actuel (2). Ilildeberl, Évêque du Mans, puis Archevêque de Tours, professe la même doctrine. Expliquant ce texte du Cantique des Cantiques : Videte regemSalomonem in diademnte qno coromvit eum Mater sua, il dit : « C'est avec raison que l’on dit que Marie a couronné sou Fils ; car elle ne l’a pas conçu de l’arbre de la concupiscence ; elle ne l’a pas déshonoré par le péché originel, comme font pour leurs enfants les autres femmes; mais, Immaculée et intacte, exempte de tout péché, elle a mis au monde le Saint des Saints : Sed Immaculata et intact a, et immunis ab omni peccalo, Sanctum Sanctorum edidit (5).» Saint Bruno d’Asti, Evêque de Segni, mort en 1123, dans son Commentaire sur les Psaumes, que l'on attribue aussi a Saint Bruno, fondateur des Chartreux, qui ilorissait sur la fin du onzième siècle, s’exprime ainsi : « La Vierge est celte terre non souillée que le Seigneur a bénie, en l'affranchissant de toute contagion du péché (4). »
Saint Anselme, élu Archevêque de Cantorbéry en 1093, à qui le Concile provincial de Londres, de l’an 1528, at-
livre, que leurs assertions étaient fausses, puisque c’est de la Vierge Marie quft l’Esprit-Saint a dit par Salomon : « Vous ôtes toute belle, ma hien-aimée, cl il n'y a pas en vous de souillure. > Enfin, rien ne pouvant arracher les hérétiques à leur opinion erronée, ils en appelèrent à l’épreuve du miracle, s’engageant à croire, si le livre du Bienheureux Dominique, jeté par lui dans une fourniise embrasée, ne s’y consumait pas. Le Bienheureux jeta donc dans un four ardent son livre, qui en fut retiré sans avoir souil'ert le moindre dommage. » Lambruscbini, Disurtazione polcmica , etc. ; Armatncntarium Scraphicum pro iuindo titulo /mmac. Concept. B. V. M.t etc.
(1) lit Sigillo B. Marie, ubi expenitur Caulicum Canticorum, cap. 1. —Voyez aussi Bihbolheca Max . Puirum, lom. XX, p. 12‘22t
(2) Serin, de Xativitate Domini.
(3) Serin. III. In lesto A«sumpt. B. Mariæ, cldclaudibus ejus.
(4) Uæc Virgo est incorrupla terra ilia, cui beuedixil Dominus ab omni propterea peccati contagioac libéra. In Psal. CI.
tribue l’institution de la fête de la Conception de Marie en Angleterre , s’exprime ainsi : « Il convenait que l'homme Dieu fût conçu d'une Mère très-pure, d'une Vierge si pure, qu'on ne puisse concevoir une plus grande pureté après celledeDieu (i). » Donc, selon Saint Anselme, il convenait que cette vierge fût pure et sainte, même dans le premier instant de sa conception ; autrement on pourrait concevoir une plus grande pureté que celle de Marie; car, si Marie a été conçue pure et sainte, d’une sainteté originelle, sa sainteté est évidemment plus grande que si elle avait été souillée, même un seul instant, par le péché d’Adam ; si on suppose qu’elle ait contracté la tache du péché que nous avons contractée nous-mêmes, on ne peut plus dire qu’elle a toujours été sainte, toujours pure, toujours immaculée; que sa pureté est la plus grande qu’on puisse concevoir dans une créature. Eadmer, disciple de Saint Anselme, avait la même idée de la sainteté de la Vierge Marie (2).
Jacques, Moine grec vers l’an 1000, dit que la Vierge Marie a été engendrée pure, intègre, immaculée : Interneratum illam générant (3).
Michel Pselius, auteur grec, qui écrivait vers l’an 1000, donne le titre d 'Immaculée, de très-lmmaculee, Immachlatissima, a la Vierge qui a engendré le Sauveur du monde, ajoutant que la pureté parfaite de cette Vierge surpasse celle des chérubins et des séraphins : Pnritate perfecta cherubim et teraphim antecessit (4). Eût-il pu s'exprimer de la sorte, s’il n'avait cru à la Conception sans tache de la Vierge Marie ? 11 n'ignorait pas que la pureté des Anges n’a jamais été sonil-
(1) Deccbat ul illius (Filii Dei) hominis Conccptio de Maire ptirissima fierel Kempe deccns eratutca puritalc, qua major sub Deo ncquit intclligi, Virgo ilia nilercl, cui Dcus l'ater unicum Kilium suum... ita darc disponebat, ul nnturalitt r eeset unus ideinque com munis Dei Patris et Virginia Filins. De Conceptu Virginal* et original* peccato, cap. XVIII.
(*2) l.ib. De exeellenlia V. Marve, cap. ix.
(3) Oratio iu Natmlatcm Dei Gcnitricis Maris. Bibliotheca Mar. Patrum, pag. 727, col. 2.
(4) In Cnnticn Cimticorum, cap. VI. — Voyez Bibliotheca Mot. Patrum, tom. XVIII. pair. 588.
lée par le péché. Selon Saint Pierre Damien, Cardinal-Évêque d’Qàtie, mort en 1072, « la chair que la Vierge tenait « d’Adam n'a point contracté les souillures d’Adam : Macu- « las Adx non admisit (1). » Fulbert, Évêque de Chartres, mort en 1028, rappelait aux fidèles de sou temps que Marie est beaucoup plus parfaite qu’on ne peut l’exprimer, que son âme et sa chair, que la sagesse de Dieu le Père s’était choisie pour demeure, ont été exemples de tout péché et de toute tache; que Marie a été comblée de tous les dons, ayant reçu la plénitude de la grâce, comme l’envoyé de Dieu l’atteste lui-même (2). Jean le Géomètre, poète grec, qui écrivait vers l'an 980, louait Marie d’avoir été exempte du vice de notre nature, de la tache du péché de notre premier père (5). Léon VI, Empereur de Constantinople, surnommé le Saye ou le Philosophe, mort en 911, s’exprime d'une manière favorable a l’immaculée Conception dans un Discours ou Sermon sur ['Annonciation de la Bienheureuse Vierye Marie; il nous a même laissé un Sermon sur la Conception de la Sainte Vierge, dont le texte grec, au rapport du Cardinal Baronius et de Gérard Vossius, se trouvait autrefois dans la Bibliothèque Sforziemie (4).
Ainsi donc il est constant que, du dixième au quinzième, comme du quinzième au dix-neuvième siècle, on a toujours cru dans l’Eglise que la Glorieuse Vierge Marie a été, par une grâce toute spéciale, entièrement préservée de la tache du péché originel. Nous l’avons fait remarquer : les discussions qui se sont agitées dans l’École pendant un certain
(1 ) Serin. XLI. De Assumpt. B. Yirginis.
(l2) Anima ipsius (Virginia) et caro, quam elegit et habitaculum sibi fecit sapientia Dei Pains, ab onmi macula cl immunditia purissimæ luerunt... Item e contra confidenter asscrimu?, quia nullo virtutum généré vacabnt, cui plenitudinem graliæ Dei Nunlius asscrebat inessc. Serm. I. In Xaticitale B. M. V.
(3) G j iule, concret um sublimi corpus Olympo,
Et vitii nostri criminc Virgo tarons ;
Gaude, quæ Christo corpus mortale dedisli :
Gaudc, primævi libéra bbe Patris.
Hymn. III. In Virginem Dei p ara m.
(4) Voyez Plana, Causa Immac. Concept. B. M. Y., acl. II, n* 32G.
temps, loin d’élouffer ou d’affaiblir cette croyance dont le monde catholique était plein, n’ont servi qu’a ranimer la piété du Clergé et des Fidèles, des Princes et des peuples Chrétiens envers l’Auguste Mère de Dieu, conçue sans tache. Au dixième siècle, les Grecs et les Latins l’honoraieut et Pont toujours honorée comme étant la plus pure de toutes les créatures, comme celle qui devait concevoir et enfanter le Saint des Saints, et dut être conçue dans la Sainteté, être Sainte, même dans sa Conception, de la Sainteté de celui qui devait s'incarner en elle, en prenant chair de sa propre chair, pour le salut du monde.
111. — De la croyance de l’Église touchant l’Ixhacdlée Conception
DE LA BlEKIIEURF.DSE VlF.RGË MaIIIE, DD X* AD V* SIÈCLE.
D'abord, dès le septième siècle, la Fête de la Conception de la Vierge Marie se célèbre dans l’Église d'Orient, et, au neuvième, on la voit établie dans l’Eglise de Naples et dans quelques autres Eglises d’Occident, du moius dans une partie de l’Espagne, sans qu’il y ait jamais eu la moindre réclamation de la part de la Sainte Église Romaiue, qui a cependant toujours l’œil sur le culte public, ce culte étant la règle ou l’expression d'une vérité dogmatique.
D’ailleurs, nous avons plusieurs anciens Conciles eu faveur de l'immaculée Conception. Voici comment s’exprime le Concile de Francfort de l’an 794 : « Adam, le premier père du genre humain, qui est né d’une terre vierge, a-t-il été créé libre ou esclave? S’il est né esclave, comment était-il alors l'image de Dieu? S’il est né libre, comment le Christ ne seraitil pas né libre d’une Vierge? Il s’est fait homme par l’opération du Saint-Esprit, et il est né d’une terre meilleure, d’une terre même Animée et Immaculée (1).» On voit, par ce
(1) Scd cl hoc volumus a Vobis audire, nn Adam, primus humani generis Pater, qui de terra virgine mlusest, liber esset condilus, aive servus. Si servus, quomodo tune imago l)ei?Si liber, quare et Cbristua quoque non ingenaus ex Vir-
Concile , que Jésus-Christ est né d'une Vierge Immaculée. d une terre meilleure encore que la terre vierge cl sans tache dont a été formé le corps de notre premier père. Le second Concile général de Nicée, de l’an 77.7, a approuvé la Lettre synodique de Théodore, Patriarche de Jérusalem Or on lit dans cette Lettre que « la Mère de Dieu, avant et après l'enfantement, a été créée plus sublime en gloire et en clarté que toute créature visible et invisible (1). ». Si Marie a été dans sa création et dans sa conception plus sublime et plus glorieuse que les hommes et les Anges, elle a donc été créée en état de grâce, dans létal d innocence ou de sainteté originelle; autrement, elle eût été inférieure en gloire aux Anges et même h nos premiers parents ; car ils ont été créés justes, saints, agréables h Dieu, exempts par conséquent de tout péché. La Lettre synodique de Saint Sophronius, qui était aussi Patriarche de Jérusalem, a été également approuvée par le troisième Concile de Constantinople, de (.80. Or cette Lettre porte que le Fils de Dieu s'est incarné dans le sein virginal de Marie, Sainte, chaste, divine et exempte de toute souillure : Mariæ Sanctæ , lionestæ et divinæ, et ab omni inquinamento liberz (2). Le Concile de Latran. tenu sous le Pape Martin 1 , en 649, appelle la Mère de Dieu Sainte, toujours Vierge et Immaculée : Soudain semperque Vinjinem et lmmaculatam (3).
Quant aux Saints Pères et autres auteurs Ecclésiastiques, antérieurs au dixième siècle, ils ne s’exprimèrent pas autrement que ceux qui sont moins anciens. Théophane, surnommé Cérameus, c’est-à-dire le Potier, Évêque de Tauromine en Sicile, vers l’an 890, regarde la Vierge Marie comme très-pure en tout, omni ex parte purissima (4). Un autre au-
gine? Melîoro ipinlcm terra, etiam animal.» et immaciilata, Spiritu Sanclo operanle, factua est liomo. Concil., loin. IX, col. 83.
(1) Qoœ rcrc Uei Maler est, et ante partum, et post partent Virgo, atipie omnig intelligibili» ne sensibili» naturœ, gloria et cliritalc, creata sublimior Concil , tom. VII, col. I2Ô0.
(2) Concil., tom. VII, col. 1250. —(3) Concil., tom. VII, col. 358.
(4) lloinil. LIX. In Transfigurationom D. N. Jcsu Chrisli.
leur grec du même nom. Saint Tliéophane. dit que la Sainte Vierge est entièrement immaculée ; sanctissima virgo penihts immaculuta , qu’elle a été mise à l’abri de toute espèce de souillure, a cuntis sordibus incontaminala, et plus innocente que ce qu’il y eut jamais d’innocent, inter inculpatos incnl])atissima (1). Pierre Evêque d’Argos, qui vivait aussi sur la fin du neuvième siècle, donnait le même titre à la Mère de Dieu. Glorifions le Seigneur, disait-il, de nous avoir enrichis par Anne et Joachim d’une Vierge qui est absolument sans tache : promis immaculata Virgine (2). Georges, Archevêque de Nicomédie, vers l’an 880, s'exprimait ainsi dans son sermon sur In conception de la Mère de Dieu : « La fêle d’aujourd’hui précède toutes les autres solennités, même les plus illustres, par la nature des prodiges quelle a vus s'opérer; elle est pour toutes les autres le fondement et la base des mystères qui s’y sont accomplis : il est donc juste que nous la célébrions avec une joie particulière, comme le principe et la cause de tous les biens (5). » Saint Joseph de Syracuse, contemporain de Georges de Nicomédie, n’est pas moins exprès : selon cet hymnographe, Marie a été exemple de toute tache, de toute souillure, entièrement pure de tonte tache, singulièrement et souverainement immaculée , tout entière sans tache, seule pure au-dessus de toute créature, très-innocente, absolument libre de tout péché (41. Ces éloges sont répétés
(1) Mcnœa Grscorum, die XV ocl.
(2) Oratio in Conceplionem S. Annæ, qunndo concepit San clam I)ci Genitrii cm. Voyez Ballerim, Syliogc Monumontorum ad mysterium Concept. Immac. Yirginis Deiparæ.
(3) Cura ilaquc liodiernn fcslivilas illustrioribus omnibus solcmnitatibus, miracuiomm inipsa consummatomm ratione, præeat; iisque ccu fundamentum rjuoddum, ac crepido supposita, quidquid in illis sacramcntonim dispensât uni est, pro rundamenti ratione in se colligat; par omnino est, ut lanqunm principio et causse imivcrsorum bonorum, venerationem ei adhibeamus, iinpensiorique cam gaudio celcbromus. Bibliolheca Max. Pat ru m, tom, XII, pag. 659.
(4) Ab omni macula cl lahe immunis : Ab onini labe et macula libéra: Omni Inbect macula, et sonie carens: Ah omni labe vacua, ab omni prorsus labe puni, ab omni nævo munda: Cnicc immaculata, summe immaculata, tota siue macula : Sunune immaculata, sola sine omni macul i, soin pura supra oinucm creaturam : Culpæ ncscia, tiiculpalissima, omni prorsus culpa vacaus. Mariale S. Josephi : Ro-
dans les hymnes de Saint Joseph et rapportés dans les livres liturgiques à l’usage des Grecs.
Pascliase Ralhert, abbé de Corbie, mort en 865, dit que la Bienheureuse Vierge, sanctiliée dans le sein de sa mère, n’a point contracté le péché originel, qu’elle a été exempte de tout péché originel (1). Marie a été sanctiliée dans le sein de sa mère par une grâce prévenante et préservatrice : autrement l’on ne pourrait pas dire qu’elle n'a point contracté le péché originel. Il ajoute: La Bienheureuse. Vierge a été étrangère à la malédiction de la première damnation : extranea a maledicto primæ damnationis (2).
Saint Jean Damascène, mort en 850, ne s’exprime pas moins clairement sur la Conception mystérieuse de Marie : « La nature, dit-il, cède à la grâce ; elle s’arrête tremblante, ne pouvant continuer son cours. Comme la Vierge Mère de Dieu devait naître d’Anne, la nature n’osa prévenir la grâce; mais elle attendit un instant que la grâce eût produit son fruit (5). On voit que ce saint Docteur croyait que Marie a été prévenue par la grâce dans sa Conception. Aussi ajoute-t-il qu’elle a été conçue d’un sang très-pur, et qu’elle a été trèssainte, même dans son origine; formatus fuit fœtus sanctissimus (4). Selon le même Docteur, Marie a été exempte de toute tache, immaculée de toute part : labis omnis expers, undequaque immacuiata (5). Elle n’a été sujette à aucun péché: culpæ omnis nescia (6). Saint Théodore Sludile, mort en 826, re-
mæ, 761. — Voyez aussi le savant ouvrage du V. Passa plia, intitulé : De Immaculato Deiparse semper Virginia Conceptu : Romsat 1854.
(1 ) Lib. I, De Partu Virginia. — Voyez Opéra S. lldeplionsi, Archiepiscopi Toletani.
(2) Ibidem.
(3) Nalura gratis» ccdit, statque trcmula pergerc non suslinens. Quooiam itnque futurum oral, ut Dci (icnitrix Virgo ex Anna nascerelur, natura gralUB fœtum anteverterc minime ausa est; venim tantisper cxpectavit, dum gratis fractum suum produxisset. Oratio I. De Nativit. D. Virginia.
(4) O bcatos Joachim luinbos, ex quibus prorsus immaculalum semen jaclutu est! O prœcl.iram animæ vulvam, in qua tacitis accren.enlis ex ea auctua alque formatus fuit fœtus ssnctissimus. Ibidem.
(5' Paraclit. — Voyez le P. Passaclia , De Immaculato Detpiræ Conceptu , pag. 107.
(6) Ibidem.
présenteMarie comme avant été entièrement exempte de toute tache, immaculée dans le sens le plus absolu, maculæ prorsus omnis essors, penitus immaculata (1). Saint Taraise, Patriarche de Constantinople eu 806, pensait comme Théodore : il parle de la très-grande pureté de Marie, exempte de toute tache, comme l’emportant sur celle des esprits célestes : Marix ab omni labe mundissimx puritasÇi).
Paul Warnelride, Diacre d'Aquilée, mort en 800, s’exprime ainsi sur le privilège de Marie : « Ayant aspiré les poisons du serpent ennemi, le père des humains tomba dans la mort; le virus qui l’avait atteint a infecté sa race toute entière et l'a frappée d’une plaie profonde. Mais le Créateur, ému de compassion et contemplant du haut du Ciel le sein de la Vierge, exempt de cette souillure, veut s'en servir pour donner au monde languissant sous le poids du péché les joies du salut (3). »
Saint Germain, Patriarche de Constantinople, mort en 75‘), dit « qu’il n’y a rien de plus vénérable que la Conception de la Vierge Marie ; que la Mère de Dieu est le refuge de tous les Chrétiens, et la première réparation de la première chute de nos premiers parents (4). » Or on ne vénère que ce qui est saint ; la Conception de Marie a donc été sainte. D’ailleurs, comment la Mère de Dieu aurait-elle été la première réparation du péché d’Adam, si elle n’en eut triomphé
(1) Triotlium Græcorum. — Voyez Pa&saglu, ibidem, pag. 105.
(2) Mcnœa Græcorum. — Voyez le P. Passagaiv, ibidem, pag. 100.
(5) llausto maligni primus ut occidit
Virus Chelydri terrigenum parens, llinc lapsa pestis per genus inepens Cunclum prol'undo vulncre pcrculit.
Rerum miscrans sedsator, inscia Cernons piacli viscera Virginia,
Il is ferre morlis crimina languido
Mandat salulis gaudia sæculo. ^
Voyez J. B. Frederi» i, L'Immacolala Concezione délia B. Yergine Maria : Naples, 179*2.
(1) Quid hnc. quæso, gencrationc venerabilius?... Ilæc Deipara est Maria Chris tianorum omnium perfugium, primaque primi lapsus primoriim parentum repnratio. Oralio in .Xativitatem B. Yirgini s.
par la saintelé de sa Conception? Non, saint Germain n’admettait point que Marie eût contracté le péché originel. Il la déclarait formellement plus pure que toutes les créatures, pure et intacte de tonte part, entièrement étrangère au péché quel qu’il fût, n’ayant été souillée par aucune tache: puritate omnibus untecessens, nulli penilus ctdpx a f finis, omni ex parte inleijra, nulli culpx obnoxia, ab omni penitus macula aliéna (1).
Saint Ildelonse ou ilildéfonsc, Archevêque de Tolède eu C58, regardant la verge florissante d’Aaron comme une ligure de la Vierge Marie, dit que celte Vierge est sortie pure et sans tache de la racine viciée du genre humain : ex radice vitiata sine vilio prodiit virga, qux inteUigitur Beatissima Virgo Maria (2).
Jean, évêque d’Eubée, vers le milieu du huitième siècle, n’est pas moins exprès : dans un sermon sur la Conception de la Sainte Mère de Dieu, il répète plusieurs fois que Marie est entièrement Immaculée, absolument exemple de toute tache, plane immaculata; il donne même ce titre à la génération de la Mère de Dieu, generationis plane immaculatx. Il la représente comme une nouvelle Arche, qui a été préparée par le Créateur lui-même, qui est infiniment au-dessus de l’Arche de Noé et de celle qui a été construite par l’ordre de Moïse, ayant été faite pour recevoir le vrai Dieu. Selon ce pieux Evêque, la lente de David est érigée dans lu Conception et la procréation de sa fille. « O Joachim et Anne ! s’écrie-l-il, vous êtes vraiment heureux, trois fois heureux ! Mais mille fois plus heureuse est la lille de David, qui est sortie de votre sang et de votre sein ; car vous êtes la terre, tandis que votre fille est le ciel; par elle, ce qui est terrestre devient céleste. Vous êtes vraiment heureux, parce que le ltoi de gloire, que Moïse n'a pu voir, a été épris de la beauté de votre lille. Vous êtes heureux, Joachim et Anne, parce que vous avez engendré celle
(t) Mcnœa (Jrærorum. die XII maii. — Voyez Pssszgij», ibidem.
(2) Sem. Ile Maria. — Le pieux et savant Kicrimbcrg dit avoir transcrit luimdme ce sermon d’un manuscrit de la Bibliothèque de l'Églis: de Tolède. — Voyez I*l\zza, Causa Immac. Concept . B 3/ 1 ., act I, n* 04.
qui est le Paradis céleste ; car elle est proclamée bienheureuse, non-seulement par les hommes, mais par les Anges, les Archanges, les Chérubins et les Séraphins, celle qui a porte dans ses chastes entrailles l’auteur de toutes les créatures et de ce Paradis. » Comme on le voit. Dieu est lui-même l’auteur de ce nouveau Paradis: il l’a fait pur et sans tache, tel qu'était le Paradis terrestre, avant qu'il eût été souillé par le péché de nos premiers parents. L'Evêque d’Eubée continue : « Voici qu’on prépare sur la terre un trône plus admirable que celui des Chérubins : c'est la Vierge, dont il est écrit : Dieu est au milieu d'elle, et elle ne sera point ébranlée. Car elle est le trône, le siège, la demeure d'Emmanuel et du Souverain Roi, tpii est le Christ. C’est le palais du Roi du Ciel, qui n’a point été fait de la main des hommes (1). »
Saint André, Évêque de Crète, qui florissait en G"),'), célèbre ainsi la naissance de .Marie : « Aujourd'hui Adam offre à Dieu, de notre substance et en notre place, Marie pour prémices. Tous nous sommes le levain, elle seule n'est pas fermentée; et d’elle est formé le pain qui doit régénérer le genre
humain Le Rédempteur de notre race, voulant inaugurer
pour nous une nouvelle naissance qui succédât à la première,
(1) Joachim cl Anna fauslum gencrationis plane Immaculat.e el Genitricis Dei Marias nunlium acceperunt... Ecce nova ab ipso Conditorc præparaltir area, qiuc intinilo intervalle Noeticam alquc etiam Mosaicam antecellil : ilia siquidem contiuendis Logis takulis 'cxstructa fuil), hæc vero Deo cxcipieudo (ædificalur...) Ecce crigilur Tabemaculum David in conceplionc cl procréai ione filias ejus. Ycrc bcati ac ter beati, Joachime et Anna ; at millics healior Davidis progenies ac filia, quæ c fcmorc el ulcro vestro progreditur. Vos eniin terra calia, ipsa vero cœlum ; vos terreni, per ipsam vero terreni (evadunt) cœlestcs. Vcro vos beati, quoniam Rcx illc Gloriæ, quem Movses viderc non potuit, filiæ vestræ pulchriludinem concupivit. Vos beati, Joachime et Anna, quia ralionalcm paradisutn genuistis. Ipsa enim non ah hoininihus modo, verum etiam ab Angelis, ah Archangelis, a Cheruhim atque a Séraphin) bcatissima pnedicalur, quippc quæ impoilulis suis viscerihus crealurarum omnium et paradisi auctorem gcslavit... Ecce solium cheruhico mirabilius in (erra paralur (Virgo), de qua scriplum est: Deui in medio ejus, et non commovebifur. Ipsa enim solium, el sedes, et domicilium Enimanuelis et surnmi Regis Christi . Ecce sirtc niaiiikus liominum construitur palatium Cœleslis Régis. Sylloge monutnentonim ad mtjslerimn Concept . Immac, V. Deiparx, etc., par le P. Lhiu.mi.si, . S. J.
de même que pour former Adam il avait pris du limon de la terre encore vierge et intacte, ainsi, opérant lui-même son Incarnation, il choisit, dans toute la nature, celte autre terre, si je puis parler ainsi, la Vie pye pure et très-immaculée, et, par un nouvel art, il nous a formés de nouveau en elle (I).» Ailleurs : « La Vierge Marie a surpassé en pureté les esprits célestes (;2) ; aucune espèce de péché, aucune souillure n’a pu l'atteindre : peccalo omni ac sortie sublimior (3). #
Nous avons dit plus haut que la fête de la Conception de la Sainte Vierge chez les Grecs remonte au moins au septième siècle. Klle se célébrait en effet du temps de saint André de Crète, non comme une institution nouvelle, mais comme une institution établie depuis un certain temps. Plusieurs auteurs graves la font même remonter jusqu’au cinquième siècle. Quoi qu’il en soit, l’oflice de celte fêle contient plusieurs hymnes attribuées h cet Évêque, où l'on chante les louanges et les prérogatives de la Vierge sans tache, de la Vierge plus pure et plus sainte que toute créature, de la Vierge intacte, Immaculée dans le sens le plus absolu : omni ex parte Immaculata (4).
Hésychius, prêtre de Jérusalem, écrivait vers l'an 595 : « Quelle est celte Vierge ( dont parle Isaïe, ch. vii, v. 14)? Cette Vierge est la plus excellente des femmes, l’élue entre les Vierges, le plus bel ornement de notre nature, la gloire de notre limon. C’est elle qui a délivré Ève de sa honte et Adam
(1) Hodic ex nobis, noslri loco, Adamus primitias I)co offerens Mariam primilias facit; et ex loto fcrmcnlo, ea non fermentata, per ipsam (ortnalur panis ad bumani gcncris re forma lionem... Cum Hedcmptor generis noslri, no\am priori aucceJaneam nativilatem ac forniationcin exhibcrc voluisset, queinadmodura illic prius acccplo limo ex Virgine ac illibata terra |)riiuum Adam clïinxit: sic et bic modo sua; ipse incamaliouis uuctor, allcrius, ut sic dicam, vice lerrœ, mundam banc immaculatissimamquc Virgincm c tola natura cligens, nostrumque ex nobis in ea ligmentum nova rationc componens. De Nat iv ilote B.M. V. Orat.l. Bibl. Max. Palrurn, tom X, pag. 618.
(2) Oratio 11 in Dormitalioncm S. Mariæ. Bibl. Max. Patrum , tom. X, pag 658.
(3) In Encomio Zonœ Dei Gcnitricis. Bibl. Max. Patrum, tora. XII, pag. 997.
(4) Voyez I'lazza, Causa Immac. Concept. B. M. V., act. III, n* 40.
delà malédiction de Dieu ; qui a réprimé l’audace du serpent. La fumée de la concupiscence ne l’a point atteinte, et le ver de la volupté ne l’a point lésée (l). » Serait-il vrai que Marie a délivré nos premiers parents de la malédiction, si elle avait été maudite elle-même? Serait-il vrai qu’elle a réprimé l'audace du serpent infernal dont elle a brisé la tête, si elle n'avait été préservée de son venin mortel? Serait-il vrai quelle a été affranchie des atteintes de la concupiscence qui est un effet naturel du péché originel, si elle avait été, comme les autres hommes, souillée du péché d’Adam? D’ailleurs, Hésycltius regardait la Vierge Marie comme un temple qui n’a point été profané, comme un tabernacle exempt de toute souillure : templum iucorrujdum et tabernaculum ab omni sorde libenim (2).
La croyance de l'immaculée Conception était alors si générale parmi les Orientaux, que Mahomet lui-méme crut devoir respecter celte croyance. En effet, il fait dire dans le Koran, aux Auges parlant h Marie : « Dieu l'a choisie, il l’a choisie entre toutes les femmes, et il l’a faite exemple de tout péché : Immunem te fecit ab omni labe (5 . »
Au commencement du sixième siècle, saint Jacques, Evêque de Dalna, dans le pays de Sarug. enseigne que Marie a été préservée de toute tache de péché, et il le prouve eu disant : « Si son âme avait eu quelque tache ou quelque « défaut, certainement le Fils de Dieu eut pris pour Mère « une autre femme, qui aurait été exempte de toute souil- « lure (4). » Vers le même temps, Aralor, Sous-Diacre de
(1) Quænam mulierum egregia, e virginilnw clecta, præclarum naluræ nostræ ornamentum, gloria luti nostri, quæ Kvam pudorc cl Adamum comminationc libéra vit, nudaciam draconis abscidit : quara concupiscent iœ funms non alligit, neque vermis voluptatis cani læsil. Homxlia II. De Yirgine Marïi. Biblioth. Patmm Grxc., lora. If, pag. 4*23.
(2) Ibidem.
(3) Voyez Mancci, Alcorani textue univenue : Padoue , 4698, 2 vol. in-fol.
(4) Mariant ab omni peccali labo immunem case hoc argumento Jacobus probat : Si qua macula aut defectus nnimæ ejus inesset, aliarn utique sibi malrcrn (Filius Dei} quæsivisset, quæ omnis labia expers essel. J. S. Asse&ahi, Bibl, Orient. j loin. I. pag. 310.
l’Église Romaine, chantai! le triomphe de la Vierge intacte sur le mal provenant du péché de la première femme : mala crimmis Evx fmjat (t).
Saint Fulgcnce, évêque de Ruspe, en 408, est encore plus exprès. Voici ce qu'il dit : « Quand l’Ange dit à Marie : Je vous salue, il lui apporte la salutation du Ciel ; quand il lui dit : Vous êtes pleine de grâce, il montre que la première sentence de la colère divine avait été entièrement abolie pour elle par la plénitude de la grâce et de la bénédiction de Dieu (2). »
En remontant un peu plus haut, nous arrivons à saint Sabas, Abbé en 484; s'adressant à Marie, il lui dit : «La faute de notre premier père s'arrête à votre aspect, il ne lui est pas donné d'avancer jusqu’à vous. » Cette belle pensée se trouve rapportée dans la Liturgie des Grecs, pour la fêle de la Conception de la Vierge Marie (5). Fauste, Abbé de Lerins, puis Évêque de Riez, vers l’an 473, dit que Marie a été sanctifiée dans sa Conception, qu elle a été conçue exempte de tout pécbé : Sanctificata est Coucephi, ubsque omni peccalo concepta est in utero (4). Saint Maxime, Evêque de Turin, écrivait, vers Tan 450 : « Marie a été pour le Christ une demeure « digne de lui, non sous le rapport du corps, mais à cause de « la Grâce originelle qui était en elle (5). » Saint Procliis, Patriarche de Constantinople, mort en 446, reconnaît que Dieu a créé la Vierge Marie dans un étal de pureté qui fut en rapport avec la maternité divine. Voici ce qu’il dit : « Ce n est
(1 1 Lib. I Carniinum : Bibl. Max. Palrvm, loin. X, pag. 12Ü.
(2) Cum dixit : Ave, saiuLilionein illi cœlcslcm exbibuit. Cuui ilixit : Gratia plena, osiendit ex inlcgro iram exclusam primai sent entité el plenæ (a lias pie» nam) bénédiction» graliam reslitulam. Serm. de Laudibut Marue ex partu SaZvatorit.
(3; In le primi Parentis subsistit lapsus, ultra progredi facullalc sublala. 1/’tuira Grsecorum. — Voyez le I*. Passaglia, De Immaculalo Concepiu Deiparx semper virginie, etc. Borna* , 1854: le P. Wangnereck, Mtr taie Grxcorum
(4) De RalioneFidei. — Voyez Yelerum aliquof Gtllix T/iéologorumScripla, clc.; Paru iis, 15Sf>.
(5) Homilia V ante Natale Domini. — Voyez Opcn S. Max mi, ele., ptg. 1S ; Roma r, 1784.
pas un déshonneur pour l'architecte d'habiter la maison qu’il a bâtie; l'artiste ne souille pas l'argile qu’il avait d'abord façonnée, lorsqu'il s’en sert pour en former un vase nouveau; de même, le Dieu très-pur n'a éprouvé aucune souillure en passant par le sein de la Vierge. U l’avait formée, sans en contracter aucune tache, il sort d’elle exempt de toute souillure (1). » Et pour montrer que Marie a été créée dans sa sainteté, ce saint Evêque dit, en parlant de saint Joseph, époux de la Sainte Vierge : « Il avait oublié qu’elle était destinée à devenir le temple de Dieu, celle qui avait été formée d’une terre pure : qux ex mundo erat formata lato (2). » Saint Cyrille, Patriarche d’Alexandrie, mort en 444 : «Je vous salue, Marie, Mère de Dieu, vous qui avez triomphé du démon : per qiiam diabolus rejicilur (3). »
Selon saint Pierre Chrysologue, Évêque de Ravenne, en 440, la Sainte Vierge a été Gancée h Jésus-Christ dès le sein de sa mère, dès l’instant où elle était créée : Clirislo est in utero piqnerata cum jieret (4). Si Marie a été Gancée h Jésus- Christ dès le premier moment de sa création, cum fieret, elle a donc été conçue sainte, pure et sans tache : elle n’aurait pu être liancée h Jésus-Christ tandis qu’elle aurait été sous la domination du démon ; car quel pacte peut-il y avoir entre le Christ et Déliai. Qux conventio Chrisli ad Belial ?
Amphiloque, Evêque de Syde, en 430 : « Celui qui a créé la première vierge (Eve) dans l’état d’innocence, a créé luimême la seconde [Marie) exempte d’opprobre et de tout péché (5). » Sédulius, poète chrétien, contemporain d’Am-
(1 ) ltaudquoqu.im Architeclo dcdccori est, ut cam incolatdomum quam ipsemet exstnixeril, neque lutum figuium inficit, cum illc vasculum quod finxerat refingit ; ila nec quidquam Dcum purissimum polluit, quod ex virginali utero prodiit. Quam enim ci Ira omnem sui labcm forma verat. ex ea nulia contracta macula proccssit. Oral, tn Dei Genitricem.
(2) Oral. VI.
(3) llcmil. Encom. in Sanclam Mariant Dciparam.
(4) Serai. CXL, De Annunt. B. Virginia.
(5) Qui antiquam illam Virginem (Etain) sine probro condidit, ipse et secundani (J/a nam) sine nota et criminc fabricatus est. Oral. IV. In Sanclam Deiparam et Simeonem. — Voyez Opéra S. Amphilochii IconicniU Epitcopi, pag. 42.
philoque, chantait ainsi le triomphe de Marie sur les périls auxquels a succombé la postérité d'Ève toute entière : « Comme la tendre rose s’élève du sein des épines, n’ayant rien en elle qui puisse blesser, effaçant par sa gloire le tronc qui l’a portée; ainsi l’auguste Marie, issue de la race d’Eve, est cette Vierge nouvelle qui efface le crime de la première (i). » Vers le même temps, Théodotc d'Ancyre s’exprimait ainsi, dans le Sermon qu’il a prononcé le jour de Noël, en présence des Pères du Concile d’Éphèse : « O Vierge, qui surpassez en gloire le jardin même des délices! Ce Paradis produisit de sa terre vierge les arbres et les plantes; mais la Vierge est encore au-dessus de cette terre. Elle n’a pas produit des arbres chargés de fruits, mais elle a donné la branche de Jessé qui apporte aux hommes le fruit du salut (2). » Ailleurs, le même Évêque salue Marie comme la vierge pleine d’innocence, sans tache, franche de tout péché, lis entre les épines, n’ayant point connu les malheurs provenus d’Eve, digne du Créateur qui nous l’a donnée dans sa divine prévoyance (3).
Saint Augustin, Évêque d’Hippone, écrivait, en 415, son livre de la Nature et delà Grdce contre les erreurs de Pélage, qui niait le péché originel et prétendait que, h partir d’Abel jusqu’à la Vierge Marie, un grand nombre de justes avaient été absolument sans péché. Or voici ce que saint Augustin
(1) Et velut spinis mollis Rosa surgit acu lis,
Nil, quod lædit, liabcns, Matremquc obscurat honore :
Sic Evæ de slirpe, sacra venienle Maria,
Virginia anliquæ facinus nova Virgo piarel.
(Carmen Patchale.)
(2) O Virginem, quæ ipsum vieil deliciarum Paradisum ! 1 Ile namque gontis satirarum slirpium protulit, ex Virgine terra exortis plantis : hæc autem Virgo melior est ilia terra. Non enim pomorum protulit arbores, sed Virgam Jcssc fruclum salubrem hominibus afTerenlem. Labre. Concil., lom. III, col. 999.
(ô) Virginem innocenlcm. sine macula, omni culpa vacantem, intemeratam, sanctam anima et corpore, sicut lilium inter médias spinas germinans; non doc* tam Evæ mala, quam nobis Creatorc dignam donavit divine Providcnlia. Orat. m Sanctam Det Genitrictm. — Voyez Gallascdi, BibUolhtca Patrum, tom. IX, pag. 475.
répondait à cet hérésiarque : « Excepté la Sainte Vierge Marie, de laquelle, pour l'honneur du Seigneur, je ne veux pas qu’il soit aucunement question lorsqu’il s'agit du péché, car nous savons qu’il lui a été donné d’autant plus de grâce pour vaincre le péché de toute part, qu elle a mérité de concevoir et d’enfanter celui qu’il est constant n’avoir eu aucun péché. Ainsi donc, excepté la Vierge, si nous pouvions rassembler ici tous les saints et saintes qui ont vécu en ce monde et leur demander s’ils ont été exempts de tout péché, quelle réponse, croyez-vous, qu’ils nous donneraient? Celle dePélage ou de saint Jean! Quelle qu’ait été ici-bas l’excellence de leur sainteté, tous s’écrieraient d’une seule voix : Si nous disons que nous n’avons point de péchés nous nous trompons nousmêmes, et la vérité n’est point en nousll). » Selon ce grand Docteur, tous les hommes ont péché, tous ; il n’excepte que la Bienheureuse Vierge Marie. Si on demande la raison de cette exception, c’est que Marie, devant concevoir et enfanter le Saint des Saints, a été, pour cela même, prévenue d’une grâce privilégiée, de la grâce de vaincre le péché, de quelque part qu’il vint, de le vaincre même dans sa Conception.
l)e plus, Julien, disciple de Pélage, argumentant contre saint Augustin sur la même question, lui reprochait de faire Marie esclave du démon, s’il persistait à soutenir le péché originel : « Vous livrez Marie elle-même au démon, en la soumettant aux conditions de la naissance humaine (2). » Que répond saint Augustin h cette objection qui l’oblige d’expliquer sa pensée sur la Conception de Marie? Sa réplique est formelle et entièrement favorable au privilège de Marie : « Nous ne livrons point Marie au démon par la con -
(1) Excepta Saucta Virgine Maria, «le qua, propler honorcm Domini, nuliani prorsus cum de peccalis agilur, haberi volo qiiœslionem. Onde cnini scimus quod ei plus graLîæ cullalum fuerit ad vincendum ex omni parle pcccatum, quoc conciperc ac parère mentit, quem constat milium habuissc peccalum. Hoc ergo Virginc excepta, si oinnes illos Sanclos, etc. Lib. De IVatura et Gratia, cap. XXXVI, n* 42.
f2)Tuipsam Mariant diabolo nascendi conditione transcribis. Opu» imper f . contra Julianum, lib. IV, cap. CXXI1. ■s
dition de sa naissance; celte condition pour elle est abrogée imrk grâce de la renaissance (1). » Que signifient ces paroles du saint Docteur, si elles n’expriment pas que la Conception de Marie a été exempte du péché d'origine? Sans doute, et nous n'avons garde de le contester, un tel privilège dans la \ ierge est le résultat de cette grâce de renaissance, que le Sauveur a méritée à sa Mère comme à tous les hommes, et qui a été appliquée h celle-ci comme préservation, et à «vous comme remède; mais il est clair que si saint Augustin, répondant h l’objection de Julien, qui lui reprochait de livrer Marie au démon, se fût contenté de dire qu’elle ne lui avait été livrée que pour être ensuite délivrée de cette servitude, une telle réponse eût été tout à l'avantage de l'adversaire. En effet, nous tous qui, par le péché originel, avons été placés sous le joug de Satan, au commencement de notre existence, nous en avons été également affranchis : il ne resterait donc rien h Marie au-dessus de nous, si ce n'est d'avoir été libérée plus tôt; ce qui n’enlève pas le déshonneur de la servitude (2). On remarquera que les Pélagiens, eu reprochant à saint Augustin de livrer Marie à Satan par sa doctrine ou la défense du dogme du péché originel, nous font suffisamment connaître que la pieuse croyance qui exemptait la Mère de Dieu de la tache du péché d’Adam était assez généralement reçue dans l’Église au commencement du cinquième siècle : autrement ce reproche eut été illusoire.
Saint Jérôme, mort en 420, ou plutôt un auteur du même siècle qui a laissé, sous le nom de ce grand Docteur, des commentaires sur tous les psaumes, expliquant ces paroles du psaume LXXVII, il les a conduits dans la nuée du jour, s’exprime ainsi : « Voici que le Seigneur vient en Égypte, enveloppé d’un léger nuage. Par ce nuage léger, on doit en-
(1) Non Iranscribimus diabolo Mariam comlilione nascendi ; setl idée qura ipsa cooditio solvilur grali.i reiu<cendi. Ibidem.
(2) Le R. P. Itom Prospcr Guéranger, abbé de Solesmcs : Mémoire sur la question de l'immaculée Conception de la Très-Sainte Vierge. Cet iulctc-sant opuscule se trouve rapporté dans les Pasfm, DeU'Bfiscopato cattolico, etc., vol, Vil.
tendre, ou le corps du Sauveur, parce qu’il n’a été chargé d’aucun péché, ou la Sainte Vierge Marie, sur laquelle ne pesait aucune souillure humaiue. Voici que le Seigneur vient dans l'Égypte de ce siècle sur une nuée légère qui est la Vierge sa Mère, et qu’il conduit les hommes dans la nuée du jour. Or, que celte parole est belle, la nuée du jour! Non, elle ne fut jamais dans les ténèbres, mais toujours dans la lumière :
» tubes enim ilia non fuit in tenebris, sed seinper in luce (1) : » ce qui signifie, suivant le langage de l’Écriture, que Marie n’a jamais été dans le péché, mais toujours dans la grâce, toujours, dès le premier moment de son existence. Selon Sopronius l’Ancien, contemporain de saint Jérôme, la Vierge Marie est Immaculée, parce qu’elle n’a souffert de corruption en rien : ideo Immaculata quia in nullo compta t2).
Ainsi donc, il est vrai de dire qu’à partir du commencement du cinquième jusqu'au dixième siècle, on a cru dans l’Église, comme dans les temps plus rapprochés de nous, que la Vierge Marie a toujours été pure, plus pure même que les Séraphins, toujours innocente, toujours sainte, plus sainte que toute autre créature, toujours Immaculée, toujours exempte de tout péché, de toute souillure, de toute tache, même originelle. Or, celle croyance, qui était commune â l'Église d’Orient et à l’Église d’Occident, aux Grecs et aux Latins, n’était point une croyance de la veille, une croyance nouvelle ou de quelques jours, c’était la croyance de toutes les parties du monde chrétien ; or, par cela même qu’elle était généralement répaudue, elle devait remonter plus haut, remonter aux temps apostoliques.
(!) Voyez Opéra S. Bieronymi, édit. UB., loni. II, append., col. 510.
(2) Ilomilia de Assumplionc. — Voyez Salazmi, Defentio pro bnmac. Concept. D. V , cap. XXV.