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CHAPITRE PREMIER

La première question qui se pose devant nous, c'est celle de la nature psychologique de la croyance. Maïs la difficulté est grande de procéder ainsi du dedans au dehors et d'aller déduct ivement de la cause aux effets. C'est la marche inverse qui est proprement la méthode des sciences d'observation, et c'est celle que nous suivrons. Nous étudierons d'abord les objets de la croyance, les choses auxquelles on ajoute foi, pour descendre de plus en plus profond jusqu'à l'essence même de la croyance.

C'est d'ailleurs sur l'objet de la croyance, pilus que sur sa nature intrinsèque, que se sont portées les investigations des philosophes. Savoir ce qu'on affirme, et dresser le catalogue des choses affirmées, a été la préoccupation constante des penseurs,

depuis Aristote qui reconnaît dix catégories jusqu'à Mill qui n'en reconnaît que cinq * .

Nous n'avons point dès le début à nombrer les classes d'objets sur lesquels porte l'affirmation. Notre tâche est plus générale puisque nous devons examiner sur quoi porte la croyance. Porte-t-elle sur la réalité objective, comme le croient les norainalistes ? Porte-t-elle sur les idées comme le pensent les conceptualistes ?

Ce sont, croyons-nous, les deux seules doctrines en présence sur l'objet de la croyance. Ni l'une ni l'autre de ces deux théories ne nous paraîtacceptable. Toutes deux renferment « une âme de vérité », mais toutes deux n'atteignent que la superficie des choses.

Et d'abord, il nous est impossible de nous contenter de la thèse conceptualiste d'après laquelle juger, serait « subsumer » un concept sous un autre concept plus général. Tout jugement, dit M. Janet, « est l'acte par lequel l'esprit rapporte le concept d'un objet donné (soit individuel, soit général) à un concept plus général qui embrasse le premier*)).

Nous n'adresserons pas à celte théorie le reproche qu'elle omet l'élément capital de tout jugement, à

(1) Logique, I, de la signification des propositions , p. 115, trad. française.

(2) Cours de philosophie, p. 175.

savoir la croyance à la réaîilé objective. Sluart-Mill, dans sa lutte contre Hamilton, triomphe au moyen de cet argument, qui, par cela même qu'il suppose une extrême légèreté chez les philosophes conceptualistes, est un argument naïf ^ Gomment admettre que ces philosophes aient omis dans une théorie élaborée du jugement, la réalité objective ? C'est impossible. Il est clair que les conceplualistes pensent que l'idée contient déjà cette réalité. L'idée est une copie de la réalité et rien ne nous empêche, quand nous savons que la copie est exacte, c'est-àdire qu'elle contient la représentation de tout l'essentiel de la réalité, de spéculer sur cette copie. Faute d'avoir accordé cela à l'adversaire, Mill se perd dans sa discussion et il revient sans cesse sur ce reproche d'oubli de l'élément capital de tout jugement ^

Une discussion plus serrée l'eût amené tout droit à la question dominante, la seule qu'on ne discute jamais à fond : à l'examen des rapports de l'idée et de la réalité, du représentatif avec le présenlalif . Il est vrai que cela l'eût amené non seulement à rejeter la théorie conceptualiste, mais encore sa propre théorie, ou du moins à la modifier profondément ; car c'est une infériorité très grande que l'attitude du combat en philosophie : on est si

(J) Philosophie de Hamilton, trad. française, p. 396. (2) Cf. ibid., p. 398, 399, 403.

occupé des coups à porter à l'adversaire qu'on peut à peine s'occuper de se critiquer soi-même et qu'on perd, du même coup, les larges vues sympathiques qui permettent de pénétrer à fond la pensée de ceux contre lesquels on lutte, et de la compléter. De la sorte, au lieu de porter tous ses coups dans les œuvres vives, on les égare dans les structures légères.

Quand Mill, en effet, déclare que dans tout jugement l'affirmation porte sur les objets, sur l'objectivité, il se garde bien de nous dire ce que sont ces objets, cette objectivité. Nul n'a dépensé plus de talent que lui à expliquer l'objet par le sujet, et au moment de rechercher la nature du jugement, il n'a d'autre argument contre ses adversaires que de les rappeler à l'objet. Est-ce que Mill oublierait au chapitre xvni qu'il a consacré les chapitres ix, x, xi, XII *, à démontrer que l'objet n'est que du subjectif? Reviendrait-il au réalisme vulgaire et à Vargumentiim baculinum de Th. Brown ? Croirait-il, comme Th. Reid, que nous ayons commerce immédiat avec la réalité? Et si nous n'avons pas commerce immédiat avec la réalité, qu'est donc cette réalité? Est-elle autre chose que la conscience que nous en avons? El le présentatif ne serait-il autre chose

• (1) Philosophie de Hamilton^ trad. française.

que du représentatif? Et en fin de compte, les conceptualistes n'auraient-ils pas plus raison qu'ils ne le pensent, puisque tout ne serait que concepts ?

Si Mill eût examiné de près cette question fondamentale, il se fût facilement convaincu que l'objet du jugement, partant de la croyance, ce ne sont ni nos idées, ni la réalité objective elle-même. Toute croyance affirme un rapport, toute croyance porte sur la vérité. Or il n'y a pas de vérité des choses par la raison qu'il n'y a pas de fausseté des choses. Les choses sont ce qu'elles sont, c'est noire représentation des choses qui est vraie ou fausse, et toute croyance est l'affirmation de la vérité ou de la fausseté de notre représentation des choses. C'est sur ce rapport de ma pré-imagination des choses avec les choses mêmes, s'il s'agit de l'avenir, de mon souvenir, s'il s'agit du passé, que porte toute croyance.

Trois problèmes d'une extrême importance surgissent donc, trois problèmes qu'il faut résoudre au moment de pénétrer plus avant dans l'examen de l'objet de la croyance. On étudie d'habitude le monde extérieur de très près, comme une question spéciale, et la représentation comme une question spéciale aussi. Voyons si l'étude de ces deux grands problèmes faite du point de vue de leurs rapports ne donnerait pas de nouvelles et vives clartés ?

Qu'est-ce d'abord que la réalité objective pour nous? Une telle question semble au vulgaire signe d'une étrange folie. Le monde extérieur, c'est ce qu'on voit, ce qu'on touche, et point n'est besoin de spéculer sur une donnée aussi simple. Les positivistes, dont le caractère dominant est une sujétion aveugle aux opinions sans critique, et en quelque sorte le refus de dépasser les prétendues données des sens, ont mis à la mode le moi fait. Un fait, une vérité de fait, s'en référer aux faits, cela se décline. On a dirigé contre la philosophie toute une campagne au nom du fait. Or, quand on en vient à l'examen analytique de la réalité extérieure, on s'aperçoit avec étonnement que la différence essentielle entre le philosophe et le savant, c'est que le premier est profondément pénétré de l'esprit scientifique, et que le second est loin, en général, de l'être au môme degré. Le savant,

en effet, accepte sans examen, sans critique, les données fondamentales de la science et nous verrons que cette absence de critique, cette foi du charbonnier, est la condition même du progrès des connaissances, qui ont pour fin non de savoir mais de prévoir. Le philosophe qui veut savoir n'est nullement tenu au respect aveugle des données des sens. Chercher ce qu'est un fait ne lui paraît point chose inutile. Il est d'ailleurs étrange dé constater combien se dissout à l'analyse cette chose en apparence si forte et si résistante qu'on appelle un fait, et au nom de laquelle le savant sans critique se moque de la philosophie. Le mot si net nous suggère invinciblement la croyance à une réalité précise, à contours distincts ; mais il recouvre en vérité un phénomène d'une prodigieuse complexité. Il se produit eh psychologie ce qui s'est produit en chimie. Les chimistes d'hier s'arrêtaient à l'atome. Ils voyaient dans ces éléments des éléments simples et indivisibles. Ils ont dû cependant aller plus loin, et W. Thomson considère les atomes comme des anneaux-tourbillons qui différeraient non parleur substance, mais par leur masse et leur» modes de mouvement*. En psychologie de même, il a fallu dépasser le point de vue simpliste des

(I) Cf. Revue scientifique^ les dimensions des atomes, 16 mars

Payot. — De la Croyance. i

psychologues d'hier. Les pefceptions les plus élémentaires ont été reconnues d'une richesse prodigieuse. Toute perception est la suggestion instantanée par quelques éléments présentatifs , d'^un nombre considérable d'états représentatifs. Qu'est en efifet le donné dans ma perception visuelle d'une orange? la couleur. La forme, la résistance, le relief ne sont pas donnés : ce sont d'innombrables expériences antérieures qui me mettent à même aujourd'hui d'évoquer ces qualités avec la vivacité du présentatif. Ma sensation actuelle n'est qu'une part extrêmement faible dans la perception totale.

Si d'une perception simple nous montons aux perceptions complexes, comme celle de Paris vu des hauteurs de Saint-Gloud, le nombre des éléments suggérés croît prodigieusement.

De sorte qu'en poursuivant notre analyse, nous voyons de plus en plus le fait nous échapper. Les objets particuliers les plus solides en apparence, et les plus uns s'évanouissent en une multiplicité fuyante qu'on ne peut saisir. Nous nous apercevons même bientôt que nous n'avons pas, à proprement parler, l'idée d'un objet particulier, et que toute idée d'un objet particulier est une espèce d'image-lype, la plupart du temps arbitraire, et par suite une idée générale au sens où l'entendent habituellement les conceptualistes. Tout objet particulier

constitue à lui seul une classe de représentations semblables. Par exemple, la perception que j'ai de ma lampe de travail est une image qui tient lieu des images innombrables que peut présenter ma lampe suivant que je la vois d'en haut, d'en bas, d'à côté, allumée ou non. Ma lampe, c'est d'abord pour moi, parmi les centaines d'aspects différents qu'elle peut présenter, les vingt ou trente aspects tranchés qui me sont familiers. Mais en présence de cet encombrement d'images particulières, le procédé de l'esprit est toujours le même : il choisit, sans que ce choix soit conscient, Yimage habituelle et cette image arbitraire, sert à penser la classe entière. Elle devient le représentant d'une foule anonyme et une fois élue, elle accapare toute la place au soleil. La foule dont elle tient lieu est réduite à néant ; il se produit alors un phénomène curieux de falsification des perceptions. Lors même que je vois un objet sous une forme déterminée par notre position réciproque, l'image-type s'interpose entre cette forme et moi, et chasse de la conscience le donné pour en prendre la place. Cela est très net chez les enfants et chez les ignorants chez qui le professeur de dessin n'a point contrarié la tendance à toujours penser avec les images-types. Non conscients des illusions de la perspective, ils se résoudront difficilement à dessi-

ner ovale une montre qu'ils verront couchée à plat sur la table à deux mètres d*eux ; ils dessineront quatre pattes à un chat qu'ils verront venir à eux et traceront les fenêtres d'une longue façade vue de profil comme s'ils les voyaient de face : tant il est difficile, pour qui n'est pas averti, d'éviter l'image-type avec laquelle nous pensons les milliers d'aspects qui devraient constituer pour nous un objet*.

De sorte qu'au moment où nous comptions saisir dans la perception des objets élémentaires une réalité solide, cette réalité nous échappe : nous nous apercevons qu'il faudrait, pour épuiser la richesse du moindre objet, épuiser en quelque sorte un infini. Nous constatons que tout objet constitue à lui seul une classe, qu'un objet est une' idée générale, une formule abréviative, et que la pensée à l'état inférieur — c'est-à-dire la pensée imagée elle-même — est un prodigieux appauvrissement de la réalité. Elle n'est qu'un symbole, un signe représentant une collectivité : il est plus vrai qu'on ne le croit, que nous pensons seulement des idées générales, et que penser, c'est abstraire. Si nos images mêmes sont des abstractions, que

(1) Voir, pour le développement de ces idées, notre article sur la formation des idées générales, Revue philosophique^ juin 1891, p. 631.

vont être nos idées générales propi'ement dites? Des abstractions d'abstractions... mais comme nous sommes en quête de la réalité, ce n'est point vers les idées générales que nous devons tourner nos regards. Il va falloir aller plus au fond encore, et puisque nous n'avons pas saisi la réalité dans les perceptions, poursuivons-la jusque dans les éléments constituants de la perception.

Dans une perception, aussi élémentaire qu'on ]a suppose, il y a des sensations interprétées par la foule des souvenirs suggérés. En épurant par l'analyse l'état total, en séparant le donné du représentatif, on obtient un résidu singulièrement réduit. Malheureusement, si en théorie il semble qu'on puisseremonter jusqu aux éléments primitifs, c'est-à-dire jusqu'aux sensations élémentaires, en réalité, il est impossible de dégager les sensations de tout élément intellectuel : nous Tavons vu, en effet, aucune sensation n'est absolument nouvelle pour nous et nécessairement une sensation éveille le souvenir des sensations identiques ou simplement semblables perçues antérieurement, de sorte que ma sensation est modifiée déjà par la fusion en elle de souvenirs. Il faut donc renoncer à l'espoir d'atteindre le donné actuel pur, le présentatif pur. La sensation, répétons-le, est pour nous

une hypothèse puistjue nous n'en avons nulle expérience.

Mais, en admettant même qu'on pût atteindre le donné pur, trouverions-nous en lui la réalité objective ? Nous devons répondre non, car la sensation à' ordre intellectuel n'est pas encore ce qu'il y a de plus réel en nous. Elle est déjà un symbole d'autre chose de plus profond qu'elle. A son tour, elle est une formule abréviative de phénomènes plus fondamentaux, plus lourds, plus compliqués et plus lents à se mouvoir, c'est-à-dire de nos sensations affectives. De quelque chose, en efifet, qui existerait hors de nous, nous ne savons, nous ne pouvons rien savoir. Nous n'avons conscience que de nous-mêmes, de nous-mêmes affectés de telle ou telle façon. Mais ce qui explique nos affec* tions, ce ne sont point des objets extérieurs, mais notre nature intime. « L'appétit, dit Spinoza, est l'essence même de Thomme... ce qui fonde l'effort, le vouloir, Tappétit, ce n'est pas qu'on ait jugé qu'une chose est bonne, mais au contraire on juge qu'une chose est bonne parce qu'on y tend par l'effort, le vouloir, l'appétit, le désir. » De sorte que - lorsque nous poursuivons cette réalité que nous cherchions dans la perception, puis dans la sensation, puis dans les affections, cette réalité nous fuit; nos affections n'expriment que nous-même , ne

manifestent que la nature intime de notre appétition et rien du dehors, puisque si notre appétition était différente, nos volilions seraient différentes.

Nous aurons, d'ailleurs à revenir sur ce point et à pousser à fond nos investigations quand nous étudierons la représentation. La sensation étant Télément constitutif de la réalité externe, il suffisait de montrer que cet élément est lui-même un symbole de quelque chose de plus profond. Mais nous devons pour le moment nous arrêter là et étudier de plus près ces sensations elles-mêmes.

Elles sont loin d avoir dans nos perceptions la même importance. Les sons, les couleurs, la température semblent à peine appartenir aux corps : ce sont qualités séparables. Ce corps, demeurant ce qu'il est, peut cesser d'être coloré, ou peut être coloré autrement. Cette cloche, de même, résonne, puis ne résonne plus. La couleur et le son se trouvent donc être des qualités étrangères à l'essence des corps. Elles sont en outre intermittentes ; leur coexistence avec les choses est extrêmement conditionnelle. Nous savons de plus qu'une modification insignifiante dans les organes des sens changerait complètement notre monde de couleurs, d'odeurs, de sons. Il suffirait qu'insensible aux vibrations auxquelles correspondent les sept couleurs du spectre solaire, notre rétine

devint sensible aux rayons ultra- violets. De même notre monde des sens s'évanouirait et ferait place à un monde nouveau si notre tympan, au lieu d'être impressionné par les vibrations inférieures à trente^huit mille par seconde ne Tétait plus que par les vibrations supérieures à ce taux. Il n'est point besoin d'une imagination bien féconde pour concevoir la suppression du sens de la température et son remplacement par un sens des états électriques. Ces simples modifications dans les organes dé nos sens transformeraient, dans une grande mesure, notre perception du monde extérieur.

D'ailleurs le monde des qualités secondes nous laisse dans une incertitude fâcheuse. Il nous semble probable que nos sensations ne sont jamais identiques à celles des autres hommes. Le daltonisme nous a déjà avertis que nous ne voyons pas tous les mêmes couleurs dans les mêmes objets. Peut-être les anciens ne distinguaient-ils qu'une partie des couleurs que nous distinguons actuellement. La thèse a été soutenue avec quelque force, mais quoi qu'il en soit et sans remonter si haut dans le temps, il est bien évident que si nous ne voyons pas les mêmes objets avec la même couleur, il est impossible que nous le sachions. Si je vois la Méditerranée calme et ensoleillée toujours de la inême couleur, si mon voisin la voit aussi toujours

de la même couleur, peu importe que la couleur vue par mon voisin ne soit point identique à celle que je vois puisque nous les appelons du même nom. Pour savoir si sa sensation et la mienne sont identiques, il faudrait que, percevant comme je perçois, je pusse au môme instant percevoir comme il perçoit, afin de comparer, ce qui est impossible : il subsiste donc un doute très fort sur ce sujet. Il en est de même pour nos autres sensations : étant donné que les dissemblances entre nos corps sont assez notables, et que les états affectifs de deux personnes sont assez différents, il est fort probable que si je pouvais pénétrer, demeurant moi-même, en la conscience d'autrui, je serais stupéfait de constater combien sont peu ressemblants nos mondes de qualités secondes.

Pour toutes ces raisons plus ou moins clairement entrevues, les qualités dites secondes n'ont jamais paru constituer la réalité du monde extérieur. Heureusement toutes nos sensations n'ont point une nature aussi fuyante : nos sensations tactiles, quoique très semblables aux qualités secondes, prennent un caractère de solidité plus réelle par leur liaison invariable avec les sensations de résistance, qui, elles, font en quelque sorte saillie dans la conscience. Que nous soyons debout, assis ou couché, que nous marchions ou non, toujours ces

Î6 OBJET DE LA CIIOYANCIî:

sensations de résistance sont présentes. Associées aux sensations du toucher, de pression sur nos membres, de tension musculaire et de mouvement, elles nous donnent toutes les qualités permanentes des objets : le dur, le mou, le solide, le fluide, le friable, le résistant, le fragile, et en outre le ductile, le rétràctile, le compressible, l'élastique, le rude et leurs contraires.

Toutefois si la permanence de ces données fait d*elles un élément capital de la réalité, il ne faut pas perdre de vue qu'elles sont encore des sensations et que, comme telles, si elles n'avaient aucun lien avec quelques autres données plus solides qu'elles, nous n'aurions qu'un pur état de rêve, et non une réalité.

Chassés de sensations en sensations, nous ne trouvons nulle part l'élément stable qui est nécessaire pour asseoir l'affirmation, la croyance à Tobjectivité qu'implique tout jugement.

Il reste une dernière ressource : c'est d'examiner si cette réalité que nous cherchons, et que les sensations sont reconnues impuissantes à nous donner, ne serait point constituée par les rapports entre les sensations ?

Il est clair que les rapports de ressemblance étan*^ des rapports perçus par l'esprit et qui n'existent pas

dans la réalité en tant que rapports, leur étude revient de droit à la représentation. Restent donc les rapports de coexistence et de séquence, c'est-àdire les rapports dans Tespace et dans le temps.

Tout d'abord nous ne croyons nullement avec Spencer^ que les rapports d'espace puissent être ramenés à des rapports de temps. Les enfants n'ont qu'assez tard la notion du temps, et pour notre compte personnel, nous n'avons du temps qu'une représentation fort inexacte : nous ne pouvons penser le temps qu'en termes d'espace, tout en ayant le sentiment net qu'il y a dans la conscience du temps un élément siti ffenerù qui n'est en rien réductible à l'espace. D'autres personnes que j'ai étudiées ont un sentiment assez net du temps; éveillées la nuit, elles savent toujours, avec de faibles erreurs, l'heure qu'il est. Ces personnes semblent donc bien avoir du temps un sentiment direct, et irréductible à l'espace. Peut-être ce sentiment est- il dû pour une large part à l'ensemble des données du cœur qui bat, de la respiration qui va avec la régularité du balancier d'une horloge. Quoi qu'il en soit, à ce sentiment se superpose une représentation, une traduction de lui-même en termes d'espace et c'est, à notre avis, de la combi-

(1) Psych., II, § 336.

n ai son de ce sentiment irréductible et de sa traduction en termes d'espace que provient notre idée du temps. Seule celte application du temps sur un canevas spatial donne de la précision à nos souvenirs du temps. Qu'on le remarque d'ailleurs, ces deux trames qui supportent notre représentation du monde extérieur, l'espace et le temps, sont inséparables. On ne se représente l'espace lui-même qu'en le parcourant des yeux en réalité ou en imagination. Voilà nécessairement introduite dans la représentation de l'espace l'idée du temps. Inversement nous ne nous représentons le temps, nous Tavons dit, qu'en termes d'espace, de sorte que ces deux notions sont irréductibles l'une à l'autre et absolument solidaires.

Mais comme, dès qu'un besoin de précision se fait sentir, nous traduisons le temps en termes d'espace; comme l'espace, l'espace visuel principalement, eot une donnée nette, précise ; comme cette donnée est constante, qu'elle est uniforme, elle devient jcomme la trame solide sur laquelle nous brodons potre monde de sensations, de qualités secondes. Si j'examine en effet ce qui constitue pour moi ma vallée natale, aussitôt surgit dans ma pensée l'image d'une vallée resserrée entre deux chaînes de montagnes abruptes ; sur ce dessin un peu fruste, se situent des détails de plus en plus nombreux;

mais la première opération est la mise en place da dessin; c'est une question de rapports d'étendue, de position. Puis sur cette charpente fondamentale, se placent, ici, la blancheur éclatante des neiges éternelles, là, la tache sombre des forêts de sapins, les chalets, les troupeaux qui paissent, etc. Parmi ces rapports de position, les uns sont purement fortuits : tel celui de ce nuage qui recouvre bizarrement cette sommité. D'autres sont stables : ce sont les rapports de coexistence de ces montagnes, rapports presque éternels si je compare leur durée probable avec la durée de la vie humaine. Enfin, par-dessous ces couches de rapports sont les rapports vraiment conçus comme éternels, et qui font l'objet de l'étude des sciences et l'objet de nos perceptions élémentaires.

Qu'on multiplie les exemples, et l'on trouvera ail fond de tout souvenir du monde extérieur cette trame spatiale qui est le soutien de tout le reste. Mais n'oublions pas de le remarquer, situer des qualités secondes sur une trame spatiale, cela ne nous fait nullement sortir du subjectif. L'espacé est constitué par nos données musculaires. Si, semblables aux plantes fixées au sol, nous n'avions pas de muscles, nous n'aurions nulle idée d'espace ou d'étendue. Nous aurions peut-être la notion d'efTort, de résistance, mais cela n'est aucunement

démontré et le contraire nous semble bien certain ^ Par suite, notre notion d'espace est encore tout entière relative à nous, subjective. Le caractère qui différencie cette « qualité primaire » des qualités secondes, c'est sa nécessité. Cette nécessité, cette impossibilité d'absence, tandis que les qualités secondes sont intermittentes, c'est ce qui constitue la primauté de Tétendue et de la résistance. Notons que de notre point de vue les empiristes ont raison dans leur explication de la genèse de la notion d'espace, puisque, si nous n'avions nulle expérience, nous n'aurions aucunement cette notion; mais les rationalistes ont raison aussi quand ils affirment la nécessité de cette notion, nécessité absolue pour nous. Et en outre, si l'empiriste explique le comment de la formation de cette notion, il ne possède aucun renseignement sur la nature du pouvoir qui agit par l'intermédiaire des muscles. Il a donc tort de considérer son explication comme totale, puisque l'élément essentiel demeure mystérieux, inconnaissable autrement que par ses manifestations. Il ne faut donc pas s'en faire accroire et nous devons reconnaître que nous n'expliquons le tout de rien. Spencer sur ce point avoue que nous expliquons

(1) Cf. sur cette question, la pénétrante étude de W. James : Le sentiment de l'effort. Cf. Bain, Sens et Intell. V* partie, et up excellent résumé de la question, Bastian : le Cerveau et la Pensée appendice.

tout, sauf le « nexus inconnu permanent qui n*est jamais lui-même un état de conscience, mais qui est ce qui tient les états de conscience unis ensemble* » et Stuart-Mill dans le chapitre xii* et dans l'appendice, lutte avec un embarras comique contre la conclusion vers laquelle le pousse l'analyse qu'il poursuit, et qu'il finit par donner de fort mauvaise grâce; il parle aussi du « lien inexplicable... mais aussi réel que les sensations elles-mêmes » qui relie le passé au présent et il admet la réalité du moi, absolument ruineuse pour son empirisme superficiel. Mais pour nous en tenir à ce que nous connaissons, notre analyse de la réalité objective nous a conduits à reconnaître que le monde extérieur se compose uniquement de sensations, sensations reliées suivant des rapports nécessaires dans le temps et dans l'espace . Les sensations ayant un caractère de subjectivité indéniable et nous indiquant seulement l'état de notre corps, il demeure évident que l'objectivité ne peut être constituée que par les rapports. C'est en eux seulement que nous trouvons la réalité que nous cherchons. Mais nous voici bien près de la définition Leibnizienne que le monde extérieur n'est qu'un rêve bien lié. Il est en efifet tout entier constitué avec du subjectif

(1) Principes de psychologie, § 469.

(2) Philosophie de Hamilton, trad. française, p. 250.

et la seule chose qui ait un caractère objectif, c'est la place nécessaire des états de conscience sur la trame musculaire qui les supporte, trame qui est notre représentation symbolique du temps et réelle de l'espace. Notre analyse est venue rejoindre par la voie inductîve la conception Kantienne : « Si la place de chaque phénomène dans l'espace et dans le temps nous paraît tellement déterminée par ceux qui le précèdent ou raccompagnent qu'il nous soit impossible de l'en ôter par la pensée, cette détermination nécessaire est quelque chose de distinct de nous, puisqu'elle s'impose à nous et qu'elle résiste à tous les caprices de notre imagination*. » En effet, cela seul est objectif dans le monde dit extérieur, à savoir que nos sensations secondes se projettent sur la trame des données musculaires et que cette projection s'impose absolument à nous dans sa permanence.

La psychologie nous conduit jusque-là : elle explique tout du dedans, et la réalité ne peut plus être pour nous que la broderie formée par nos sensations auditives, visuelles, tactiles, etc., sur une trame de sensations musculaires de présence censtanCe, nécessaire pour nous, trame qui forme le fond solide et résistant de la notion d'objectivité.

(1) Lachelier. Fondement de Vinduction , premièrd édition , p. 53 à 58.

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