‹ La croyance: sa nature, son mécanisme, son éducationChapitre 9 sur 28 · X PRÉFACE · texte numérisé non relu

X PRÉFACE

Aussi avons-nous raison d'affirmer que nulle question n'est plus vivante, plus pressante que celle de Tobjet, de la nature et du mécanisme de la croyance. Nos méthodes d'éducation et par suite l'avenir même du pays, dépendent de la pénétration avec laquelle nous saurons discerner les faits dominants de cette psychologie délicate.

Jules Payot*

Caïamonix, 25 juillet 1904.

Avant d'aborder résolument Tétude de la croyance et pour connaître Tétendue du sujet, nous devons élucider une question préliminaire importante : la certitude est-elle un genre propre, absolument distinct du genre croyance, ou bien au contraire n'estellc qu'une espèce particulière du genre croyance ?

Tout d'abord, défions-nous d'une fâcheuse tendance : tout mot unique nous. incline puissamment à croire à l'unité des choses qu'il désigne. Aussi remarquons qu'il n'y a pas, à proprement parler, de certitude, mais des choses certaines et des états de certitude. La question revient donc aussitôt à savoir si, entre un état où nous nous disons certains et un autre où nous disons que nous croyons, il y a une différence essentielle. Spinoza n'hésitait point à l'affirmer : Veritas norma siii et falsi^ disait-il. Il faudrait donc, pour que Spinoza eût raison, que nous ne pussions jamais être certains du faux, ou, qu'en Payot. — De la Croyance. 1

Jf' d'autres termes, il y eût une marque dîslinctive

;/ absolument infaillible entre être certain et croire.

Comme Ta démontré avec sa vigueur logique habi- . ' tuelle M. Brochard \ l'évidence se résout en cer-

titude : or, quelque forte que soit mon adhésion à une proposition, cette adhésion demeure d'ordre purement subjectif; elle ne prouve ni ne peut prouver la validité objective de mon état subjectif. Est-ce à dire que l'affirmation de Spinoza ne renferme aucune parcelle de vérité et que les certitudes ne diffèrent en rien des croyances? Le prétendre, ce serait faire bon marché d'une doctrine soutenue par Descartes, Spinoza, Malebranche et Leibniz. A la condition de ne point exagérer les dilîérences des deux états qui nous occupent, jusqu'à en faire deux genres irréductibles, il faut avouer que ces différences sont très importantes et qu'elles suffisent pour faire de la certitude une espèce à part et nettement caractérisée du genre croyance. Si, conformément aux règles classiques, nous voulons définir la certitude per genus proximum etper differentiam speci/icam^ nous devons nous garder d'aller chercher cette différence spécifique, comme le fait M. Bourdon* à la suite de Hume, dans l'in-

(1) ^evue philosophique^ t. XVIII, juillet 1884. Cf. son beau lÎTre sur VErreur.

(2) Revue philosophique, janyier 1890.

tensité des images et du lien senti entre les images. L'intensité est un caractère vague, spsceptible, de plus ou de moins. Il faudrait une unité qui permit d'évaluer si l'on a affaire au maximum ou au minimum d'intensité ; ce ne peut donc être un critérium. Ajoutons à cela qu'on peut avoir des hallucinations tort intenses, reconnuas fausses, et contre lesquelles on a bien de la peine à lutter.

Comme l'avait fort bien vu Descartes, la différence spécifique que nous cherchons, c'est la clarté et surtout la distinction de nos idées qui la constitue. Par exemple, si la géométrie nous paraît certaine sans mélange de doute, c'est qu'elle est une science dont les objets sont d'une clarté très grande et d'une distinction, d'une simplicité absolues : non seulement nous en distinguons tous les détails sans exception, mais nous voyons nettement que rien ne peut nous échapper, qu'il est impossible que nous soyons induits en erreur. Nulle inconnue ne peut se dissimuler. Toute la géométrie élémentaire procède par substitutions, et, de substitutions en substitutions, elle ramène toute démonstration à la démonstration de l'égalité de deux grandeurs, non pas de deux grandeurs quelconques, mais de deux grandeurs d'étendue linéaire : il en résulte qu'en fin de compte on en arrive à la siiperposition de deux lignes droites égales.

Celle expérience est par elle-même d'une simplicité extrême, accompagnée de Tintuition parfaitement certaine que nulle cause d'erreur ne peut s'introduire dans une perception aussi limpide des objets les plus simples qui soient au monde. Ajoutons que ces objets sont tels, qu'à proprement parler, il n'est pas possible d'en avoir souvenir. Tout souvenir d'une ligne est en réalité une expérience, car je ne puis me figurer une ligne sans mouvoir les yeux, c'est-à-dire sans en avoir une image présenlative. Il suffirait donc que la géométrie fût une science expérimentale pour que sa certitude fût entière : mais la simplicité et la distinction des objets de celte science n'ont point suffi, et on les a simplifiés encore par une hypothèse : on a posé en principe une absurdité expérimentale, à savoir que les lignes géométriques n'ont qu'une dimension, la longueur, et qu'elles n'ont pas d'épaisseur. Au moyen de cette hypothèse ingénieuse, on est parvenu jusqu'à la simplicité absolue des objets déjà les plus simples de notre expérience.

Dès lors, il est évident que dans nos spéculations sur les éléments de la géométrie, nulle erreur n'est possible : nous voyons d'une clarté limpide ce qui est, tout ce qui est, rien que ce qui est. Nous ne pouvons même pas introduire dans nos spéculations de doute théorique efficace. Ce doute est, en effet.

invinciblement dissipe par la surabondante évidence des choses. Certitude de ce qui est, certitude qu'il est. impossible que ce qui est soit autre, c'est de cette double certitude qu'est faite notre certi-' tude géométrique.

On pourrait montrer de même que Tarithmétique tire sa certitude de l'élimination du complexe. On suppose Tabsolue égalité des unités entre elles. De même en mécanique on élimine tous les éléments complexes, frottements, etc., pour ne considérer dans les problèmes que du géométrique, c'est-à-dire de Tabsolument simple.

Dès qu'on quitte les perceptions les plus nettes du sens le plus précis, il n'y a plus de certitude. M. Bourdon voit, après Épicure, après Hume, le type de toute certitude dans la perception. S'il s'agit du vulgaire, qui ne doute de rien, il est clair qu'il ne doute que bien rarement de ce qu'il voit. Maisf pour un esprit philosophique, jamais la perception n'offre le caractère de certitude qu'on lui attribue. Qu'est-ce, en effet, qu'une perception? Un raison- , nement inductif fort complexe. De la présence de certains signes visuels, par exemple, j'infère la présence des nombreux caractères hétérogènes qui constituent une orange. Ce raisonnement est instantané, automatique. Perd-il pour cela son caractère inductif? N'y a-t-il pas, même dans celte indue-

tion £i simple eii apparence, place pour Terreur? L'orange ne peut-elle être une orange de pierre sculptée et peinte comme celles qui ornent les salles à manger d'Italie? Les animaux eux-mêmes se trompent dans le raisonnement perceptif, comme en témoigne la grappe de raisin de Zeuxis. Assistez au théâtre à une représentation de Macbeth, et quand apparaîtra le spectre de Banquo, la souffrance du public ignorant vous démontrera combien est puissant le besoin de croire à Tacte perceptif, et combien est pénible le doute produit par un conflit insolite entre les données des sens. D'une part, la netteté des perceptions visuelles, l'extrême richesse des détails de l'image, le fait qu'il n'est pas transparent et qu'il cache le fauteuil dans lequel il s'assied, suggère avec une force irrésistible la croyance à la réalité du fantôme ; d'autre part, le fait qu'il s'élève obliquement dans l'air, sans effort, sans mouvement des membres , sans mécanisme visible, suggère invinciblement la croyance à l'irréalité de l'apparition. Ce conflit provoqué par deux interprétations incompatibles fait apparaître clairement le caractère inductif, c'est-à-dire la non-certitude de toute perception. Cette non-certitude provient de l'hétérogénéité des éléments qui constituent nos perceptions les plus simples : percevoir, c'est croi7*e par exemple qu'avec tels caractères visuels

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coexistent tels autres caractères de résistance, de poids, etc. Qui ne voit qu'en géométrie on n'affirme jamais des coexistences hétérogènes? On affirme des identités ou des non-identités, des égalités ou des inégalités entre deux données absolument simples et de même nature. Dès qu'il y a introduction d'éléments hétérogènes, il y a place pour Terreur, et en ce qui concerne la perception, les illusions innombrables possibles et les hallucinations excluent complètement la possibilité d'une certitude absolue, et c'est bien au genre croyance, à la croyance sous sa forme intensive, mais nullement à l'espèce certitude, que ressortissent nos perceptions.

Quant à nos sensations, il est inutile d'en parler. Le mot sensation désigne un état hypothétique dont nous n'avons aucune expérience. La sensation est en psychologie ce qu'est en chimie l'atome. Nos perceptions en sont faites, comme sont faits d'atomes les corps, mais la sensation la plus élémentaire est déjà tellement mêlée d'éléments intellectuels, d'inférences, qu'il n'y a pas de sensations à proprement parler, mais seulement des perceptions. Comme le remarque très justement Bain% dans une sensation même très simple, une sensation de couleur,

(I) Sens et inteUigence^ trad. française, p. 296 et 636.

par exemple, ma sensation actuelle entré pour une petite part seulement ; elle éveille le souvenir des expériences antérieures, souvenir qui se fond avec elle indissolublement. En outre, les traités qui étudient les illusions des sens fournissent avec abondance les preuves d'erreurs de sensations, qui ne permettent point aux psychologues de considérer ces états comme rentrant de droit dans Tespèce certitude. Toutefois, lorsque la sensation est simple, suffisamment distincte, et qu'on n'affirme pas autre chose que la sensation même, comme : je vois clair, j'entends un bruit, je souffre, de telles affirmations, même pour le sceptique le plus réfractaire, sont des certitudes.

Mais dès que l'attention, au lieu de se concentrer sur Télat lui-même en tant que senti, se porte sur la sensation comme signe d'autre chose qu'ellemême, on a une perception, partant une croyance.

Nous n'avons d'ailleurs point à insister : car nous ne nous proposons point de difîérencier les étals de certitude des états de croyance, mais de prouver que les certitudes sont une espèce à part du genre croyance et non un genre radicalement distinct.

Nos perceptions ordinaires exclues, avec les restrictions que nous avons faites, ne reste-t-il donc rien autre chose que les vérités mathématiques pour constituer le genre certitude? Il reste (la

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question du principe de causalité réservée pour plus tard), les principes de contradiction et d'identité qui sont pour nous d'une certitude absolue. Mais cette certitude vient, comme pour la géométrie, de l'extrême simplicité de Texpérience qui leur sert de fondement, accompagnée de l'intuition absolument nette et complète que nulle expérience contradictoire n'est possible pour nous. Par exemple, le principe du milieu exclu « est simplement une généralisation de l'observation universelle que certains états de conscience sont directement détruits par d'autres états. Il est la formule de cette loi constante que lapparition d'un mode positif de conscience ne peut avoir lieu qu'en excluant un mode négatif corrélatif et réciproquement; l'antithèse du positif et du négatif n'étant en réalité que l'expression de celte expérience ; d'où il suit que si la conscience n'est pas dans l'un de ces deux modes, elle doit être dans l'autre » K

En effet, nulle expérience contredisant cette loi n'est réalisée pour nous ni réalisable par nous. Bien plus, quelque effort de pensée que nous fassions, nous ne pouvons même concevoir qu'elle puisse être réalisée. Cette expérience nette, accompagnée de l'impossibilité absolue de former une

(l) Spencer. Forlnightly Review, 15 juillet 1865.

conception contradictoire, voilà ce qui fait des principes un objet de certitude et non de simple croyance. Maintenant, il est bien clair que cette certitude n'a d'autre valeur que celle de ma constitution intellectuelle : si les lois de ma pensée ne sont point identiques avec les lois de la réalité suprême, il est évident que ma certitude n'est absolue que pour moi et qu'elle devient relative à l'égard de cette réalité dernière. Mais, nous le verrons, sur ce terrain-là, le scepticisme n'est guère solide et ses négations pourraient bien n'êlre qu'un pur « psittacisme », un enchaînement de proposilit)ns verbales sans aucun sens pour nous.

Quoi qu'il en soit, notre conclusion est établie, à savoir que la certitude n'est qu'une espèce du genre croyance. Sont des certitudes les croyances qui portent sur des objets d'une simplicité et d'une distinction telles qu'on est sûr, non seulement que ces objets sont ce qu'on affirme qu'ils sont, mais' encore qu'il est de toute impossibilité qu'un élément inconnu puisse intervenir pour les rendre autres qu'ils sont.

Ce point établi et la question de la croyance posée dans toute sa généralité, nous pouvons entrer dans le vif du sujet.

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