‹ La croyance: sa nature, son mécanisme, son éducationChapitre 14 sur 28 · CHAPITRE PREMIER l'esseihce de la crotange · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER l'esseihce de la crotange

Nous avons jusqu'ici étudié la croyance, du dehors, en quelque sorte, et nous sommes arrivés à ce résultat d'importance dominatrice que tout notre connaître n'est que la découverte de rapports entre ^ les données de nos sens et les données de présence constante et de très grande précision, dues à notre système musculaire : ces travaux d'approche nous permettent maintenant de tenter de pénétrer au cœur de la place, et de nous efforcer de découvrir la nature même de la croyance.

Une telle étude est difficile : la psychologie nous conduit fort avant dans la détermination des caractères essentiels de la croyance, mais elle nous abandonne au dernier tournant de la route et c'est à la spéculation métaphysique de conclure.

Si la psychologie nous conduit fort avant, il faut avouer que ce ne peut être la psychologie dominante à rheure actuelle, parce que cette psychologie purement intellectualiste ne saisit que la surface des phénomènes. N'a-t-on pas vu Stuart Mill tenter une explication totale de la nature humaine par l'association des idées? Et, plus récemment, n'a-t-on pas vu un psychologue tenter une classification des caractères fondée surtout sur les formes de Tassociation des idées? Aussi la théorie de la croyance, fondement de toutes les autres, est-elle la pierre d'achoppement des doctrines empiristes. L'association, en effet, peut bien expliquer les formes extérieures des croyances, comme les moules du fondeur expliquent, les formes prises par la fonte en fusion : mais de même que la fonte préexistait aux moules, de même, aux formes d'association préexiste nécessairement la force vive qui se répand dans ces formes. Tout est expliqué par l'association, a nisi ipse intellectus ». Mill lui-même présente à ce sujet un spectacle curieux : psychologue à la fois très superficiel et très sincère, il arrive naturellement, par le seul mouvement de sa pensée, à se heurter à la question fondamentale de l'aclivité humaine. Son associationnisme touche à ce roc non marqué sur sa carte marine et fait eau de toutes parts. « La croyance, dit-il, que mon esprit existe.

alors même qu'il ne sent pas, qu'il ne pense pas, qu'il n'a pas conscience de sa propre existence, se réduit à la croyance d'une possibilité permanente de ces états... Je ne vois rien qui nous empêche de considérer Fesprit comme n'étant que la série de nos sensations... en y ajoutant des possibilités en nombre infini de sentir, qui demandent pour leur réalisation actuelle des conditions qui peuvent avoir ou n'avoir pas lieu, mais qui, en tant que possibilités, existent toujours et dont beaucoup peuvent se réaliser à volonté. » Ainsi, une possi< bilité qui existe, sans exister; qui a une réalité réalisable « à volonté :», tout en étant une possibilité non existante actuellement, voilà ce qui suffit à expliquer l'activité de l'esprit! Toutefois Mill s'aperçoit bientôt* que cette possibilité, excellente explication du monde extérieur, parce que l'esprit existe, ne vaut plus rien pour l'esprit, et enfin, poussé par les objections, il arrive à déclarer inexplicable le lien qui rattache la conscience présente à la conscience passée, et, dit-il, « Je crois d'une manière indubitable qu'il y a quelque chose de réel dans ce lien... J'attribue une réalité au moi — à mon propre esprit — en dehors de l'existence des possibilités permanentes... »

(1) Philosophie de Hamilton^ trad. française, p. 228, 229, 234, 250.

138 NATUnE DR LA CBOYANCE

De telles contradictions, une telle mauvaise grâce à arriver à Taveu qui condamne Fempirisme, la persistance à soutenir que nul élément n'est à priori dans la connaissance, s'expliqueraient mal chez un esprit aussi sincère que celui de Mill , si Ton ne songeait qu'il n'avait devant lui que des doctrines intellectualistes incapables d'expliquer autre chose que la surface des phénomènes psychologiques.

Tous nos développements précédents nous ont amenés à voir en Tintelligence un achèvement, un couronnement de notre nature psychologique, mais un couronnement qui suppose quelque chose d'antérieur et de plus profond, à savoir l'activité. La sensation, le plaisir, la douleur, ne s'expliquent que par nos tendances ; les tendances, à leur tour, ne s'expliquent que par le vouloir, fonds résistant dé notre être, et en même temps élément à priori, puisque, quoique révélé par l'expérience, il est antérieur à cette expérience que seul il rend possible. Les croyances hétérogènes supposent ellesmêmes une force active primitive analogue à cette force qui se manifeste dans les volitions incohérentes du nouveau-né, sous forme de mouvements spontanés. Cette c vis activa », cette spontanéité primitive, tend à se répandre dans toutes les directions, si l'on peut ainsi dire, en actes musculaires cl en croyances. Nous n'avons point ici à démon

trer que Tunique voie pour celle force d'expansion ce sont les actes musculaires, d'abord pénibles, lents, sans cohérence, bientôt précis, coordonnés, tels i[ue nous les retrouvons dans les actes volontaires les plus complexes, dans récriture, dans le dessin, dans les mouvements d*un ouvrier ajusteur, etc. Ce n'est point, en effet, la formation de la volonté que nous devons étudier, mais celle de la croyance. Seulement, ressouvenons-nous que notre pensée n'est que la prévision des actes futurs ou le souvenir des actes passés, et que, dans l'impossibilité de réévoquer la totalité de nos souvenirs, ou I d'évoquer la totalité de nos prévisions, nous nous

I contentons de penser les données musculaires

! nécessaires et suffisantes pour amener les modifi-

cations associées des autres données des sens. I Remarquons d'autre part que c'est une vérité,

I surabondamment démontrée aujourd'hui, qu'entre

i:n état représentatif et l'état présentatif correspon- : dant, la différence n'est que de degré : il résulte

I de cette triple considération qu'entre nos croyances

! et nos volitions la différence n'est point de nature,

I mais seulement de degré, et qu'en quelque sorte

1 croire, c'est se retenir d'agir,

Cette identité fondamentale de la croyance et de

la volonté, trouve une nouvelle et solide confirma-

f 40 NATURE DE LA CROYANCE

lion dans un parallèle du développement du pouvoir volontaire et de nos croyances. La volonté demeure longtemps impulsive. Chez Tenfant, chez tous ceux qui ne sont pas maîtres d'eux-mêmes, elle procède par brusques poussées indépendantes les unes des autreSj incohérentes toujours, et souvent même contradictoires. A une violence coléreuse, succède un élan affectueux ; à une confiance exagérée, un désespoir sans bornes. Aucune direction d'ensemble n'apparaît dans la conduite de la vie. Toutefois ce chaos primitif, les rudes avertissements de la douleur, ne tardent pas à l'organiser un peu. L'enfant n'est pas longtemps à s'apercevoir que contre les propriétés naturelles des objets il ne sert de rien de s'insurger : elles demeurent ce qu'elles sont, imperturbablement, et quoi qu'il veuille, le feu le brûle chaque fois qu'il le touche : la douleur lui enseigne à maîtriser beaucoup de ses caprices; le milieu social et l'éducation font le reste, et ne tardent point à lui apprendre les chemins permis et ceux qui ne le sont pas.

Il en va de même pour la croyance. Elle est primitivement une force impulsive qui tend à se répandre dans toutes les directions. Mais, tandis que la volonté se heurte promptement contre d'invincibles résistances, la croyance, sauf dans ses forme" simples relatives à la perception et aux rapports

sociaux élémentaires, ne rencontre pas d'obstacles infranchissables, et même, sur beaucoup de points, rien ne s*oppose à son expansion. Aussi se déve* loppe-t-elle avec une abondance et une richesse extraordinaires d'affirmations et de superstitions, qui correspondent, dans Tordre de la croyance, aux poussées impulsives de la volonté.

Nous, modernes, nous avons groupé la plupart des phénomènes d'après leurs analogies profondes ; nous avons remplacé dans notre pensée le chaos qu'est la réalité, par une représentation du monde où tout est harmonie, où tout est enchaîné, classé, simplifié, étiqueté; nous héritons du travail de générations nombreuses de savants et de penseurs qui, après avoir rassemblé, sous des lois empiriques, des masses considérables de faits, ont groupé à leur tour ces lois empiriques sous des lois plus générales : de sorte que nous en arrivons à concevoir le monde matériel comme une succession de théorèmes déduits de quelques lois universelles. Nous ne pouvons que par un effort, nous figurer Télat d'esprit des ancêtres qui habitaient les cavernes et les villages lacustres. Toute leur conduite était dirigée par des motifs prochains : imprévoyants, incapables de travail suivi, ils étaient vraisemblablement toujours dominés par les nécessités immédiates de l'existence animale. Leurs seules idées générales

étaient constituées par les objets semblables susceptibles de se fondre en une grossière imago moyenne : toute ressemblance, pour peu qu'elle fût dissimulée sous <les différences saillantes, leur échappait. Ils n^avaient aucune idée de lois générales, nulle idée consciente de relations causales entre les phénomènes, nulle curiosité, nul besoin d'explication réelle : du moins, l'examen 'des races inférieures permet-elle de l'inférer avec une presque entière certitude. Aussi les croyances les plus absurdes, les plus niaises, leur suffisaientelles. La croyance aux esprits, aux revenants, aux sorciers, les terrifiait. Les explications les plus incohérentes, les plus contraires aux faits, s'implantaient et se transmettaient aggravées par la tradition.

Chez nos enfants, cette floraison de croyances absurdes, avorte presque complètement, par suite de notre intervention constante, et aussi, par suite de nos explications : n'étant point superstitieux, nous ne favorisons point le développement de la superstition autour de nous. Mais l'extrême facilité avec laquelle les enfants acceptent les explications les plus naïves, les moins « explicatives » ; la croyance au petit Noël qui apporte les joujoux par la cheminée ; la croyance à l'ogre, aux fées, prouve combien, en réalité, la croyance chez les enfants

répand dans toutes les directions où elle n'est point contredite. Qu'on les regarde jouer, on les verra croire à la réalité des scènes qu'ils jouent avec un imperturbable sérieux. Ils mêlent à leurs récits leurs rêves, leurs imaginations, et il est impossible de ne pas être frappé de la part d'irréel qui se fond pour eux avec la réalité. Si le caractère distinctif de la folie (abstraction faite de la perversion des sentiments), c'est le délire des idées, le mélange du réel et de l'hallucination, on retrouve ce caractère très manifeste chez l'enfant.

Cette nature « impulsive » ou mieux « expansive » de la croyance, se manifeste clairement aussi chez les ignorants. Leurs croyances sont analogues à des actes réflexes. Elles sont provoquées par une vue incomplète des choses, et rien n'égale la rapidité avec laquelle ils croient, sinon la rigidité de ces croyances si vile formées. Même chez les gens instruits, cette force d'expansion est bien apparente. Quelle peine n'avons-nous pas, la plupart du temps, à ne point généraliser hâtivement ! Et quelle contrainte que de suspendre son affirmation jusqu'après une enquête complète ! Cette « impulsivité » à croire, prend les noms de précipitation et de prévention, et Descartes y voyait avec raison la cause essentielle de nos erreurs.

Il résulte de tous ces développements cette con-

clusion que nul ne pourra contester : c'est que la force de croire préexiste à toute expérience ; cette force est « expansive », c'est-à-dire qu'elle tend à se répandre dans toutes les directions, et l'expérience n'a d'autre rôle que celui d'une digue. Elle contraint la croyance à abandonner certaines roules et l'oblige à régulariser son cours. Admettre, avec Mill, que Texpérience explique toute notre connaissance, c'est aller à rencontre des vérités les plus manifestes. Il faudrait, si la source de nos connaissances élait uniquement dans l'expérience, que la répétition des expériences donnât à nos croyances une force de plus en plus considérable, et que celte force fût en quelque sorte proportionnelle au nombre des années. Cette conséquence nécessaire de la théorie est contredite par Texamen de la réalité. La croyance à la causalité est aussi vive chez l'enfant de dix mois que chez l'octogénaire, et s'il y a une différence entre eux, c'est chez le vieillard intelligent un scepticisme général aussi facile à constater que le sont chez l'enfant le besoin de croire et la force surabondante d'affirmation.

D'autre part, chez les incultes, et même chez des gens fort intelligents dans leur spécialité, il se trouve que c'est précisément là, où nulle expérience, nul contrôle, même idéal, n'est possible, que se développe une luxuriante végétation de croyancej

L'ESSEiNGE DE LA CROYANCE 145

absurdes. Ne voit-on pas, par exemple, des savants éminents croire à la possibilité de communications avec les esprits des morts? Ils ne se laissent arrêter dans leurs divagations, ni par Tabsence de preuves suffisantes, ni surtout par Taffligeante médiocrité de ces esprits, dont les communications dépassent rarement la hauteur d'intelligence du plus sot des portiers, de sorte que si rien n'arrête l'expansion de la force de croire dans une direction quelconque, les croyances les plus saugrenues risquent d'y prospérer : tant il est vrai que si Texpérience explique la topographie de la croyance, elle ne peut rendre compte de son fonds essentiel. L'erreur des philosophes superficiels, appelés justement empiriques, est analogue au matérialisme grossier de beaucoup d'historiens et de sociologues qui pensent que les institutions et les personnalités politiques expliquent toute rhistoire, tandis qu'évidemment les événements qu'ils considèrent comme essentiels sont en réalité secondaires, et ils n'expliquent que la forme prise par l'activité populaire, antérieure aux institutions et qui leur survivra. C'est dans la psychologie, c'est-à-dire dans l'étude des besoins, des passions, des croyances morales des masses, qu'il faut chercher la force motrice de toute l'évolution sociale. Empirisme social et empirisme psychologique se

1*AY0T. — De la Croyance. 10

valent, et ce sont doctrines qui s'attachent à Tapparence des choses.

Aussi, sentirons-nous, quand nous étudierons le mécanisme de la croyance, grandir invinciblement notre cohviction qu'il y a dans tout acte de croyance autre chose que les données de l'expérience et constaterons-nous à nouveau la prééminence de cette force spontanée d'affirmation qui, loin d'être expliquée par l'expérience , peut seule rendre possible l'expérience la plus élémentaire. Nous verrons que, les mêmes données extérieures étant présentes, tantôt c'est la confiance et tantôt le découragement qui naîtra chez nous suivant Tétiage de notre énergie. La fatigue suffit pour changer le résultat de l'addition des motifs : car c'est encore l'absurdité de l'empirisme de croire que les motifs sont comme des poids contrôlés et toujours les mêmes : cette, vue si fausse apparaît à chaque instant chez Mill, et rend son déterminisme insoutenable. Il se figure l'esprit comme une balance qui, à deux moments différents, perçoit comme plus lourd, toujours, le motif qui était le plus lourd lors de la première pesée ; tandis que manifestement les motifs de croire n'ont nulle valeur fixe ; ils n'ont qu'une valeur relative, de position, par rapport à cette force d'affirmation — expression profonde de notre personnalité, c'est-à-dire de notre corps et de

notre âme ; car, nous le verrons, nous croyons avec tout notre être, avec tout ce que nous sommes, et le motif n'est que Tundes éléments de l'acte de croire.

L'identité de cette activité spontanée de l'affirmation avec la volonté nous apparaîtra encore plus nettement si nous faisons une expérience qui nous replace dans la situation où étaient nos ancêtres avant que la grande sécurité introduite dans la vie des sociétés civilisées, ait transformé la nature de la connaissance jusqu'à en cacher à nos yeux le caractère « défensif ». Que l'on se suppose traversant la nuit une forêt dangereuse ; ou plus simplement que l'on passe une nuit dans quelque chalet perdu des Alpes, et que l'on sait visité fréquemment par les contrebandiers. Par elles-mêmes ces nuits, avec le bruit effrayant des torrents, avec le mugissement du vent dans les gorges profondes, nous font l'âme impressionnable, et nous prédisposent à une espèce d'appréhension vague bien connue des touristes. Si l'idée d'un danger plus immédiat possible s'ajoute à cette émotion, nous nous trouvons sensiblement dans l'état d'inquiétude habituel à l'homme lorsqu'il était environné de menaces de toutes sortes. Le psychologue remarquera facilement qu'alors il n'y a plus à proprement parler de souvenirs : nous sommes

dans un état de surexcitation et tous les bruits provoquent une interprétation émotive automatique, et très naturellement la mémoire reprend sa forme naturelle primitive, qui est Tattente. L'attente est un état général d'attention surexcitée et de tension musculaire telle, que quelque incident qui se produise, la réponse est immédiate et à peine précédée de conscience. On ne raisonne pas, on est comme un arc bandé dont la flèche va partir : toutes les puissances de notre être sont tournées en avant, vers Faction ; tout bruit (car on est, dans notre exemple, réduit à Touïe) évoque immédiatement ridée des conséquences, c'est-à-dire de notre intervention active. Les possibles musculaires se pressent dans l'imagination, et se succèdent, fiévreusement éliminés, souvent on ne sait pourquoi, et aussitôt remplacés par d'autres. On est sur le qui-vive, et comme notre activité est tout entière fouettée par cet état d'attente, tout conséquent suggéré est accepté vivement, sans examen , et si ce mouvement d'affirmation, de croyance cesse, c'est uniquement parce qu'il est déjà chassé par un nouveau venu. On remarquera le même phénomène dans toutes les émotions fortes, dans la colère, dans l'amour, etc., et si Ion regarde des enfants jouer à quelque partie entraînante, il et' manifeste qu'ils sont dans cet état de tension gén

L*ESSëNGE de la croyance 149

raie qui rend immédiates et non raisonnées les ripostes : tout incident extérieur n'est qu'une occasion de décharges dans tels muscles plutôt que dans tels autres, à la façon de la machine électrique qui donne des étincelles avant le contact du doigt et là où il se présente. Tel est justement le rapport de l'activité spontanée et de l'expérience dans le cas très instructif de l'attente.

Cette comparaison est si juste, le besoin d'expansion de cette activité qui veut se répandre en croyances diverses sous le moindre prétexte est si réel, que la défiance est un état contre nature et pénible. Plutôt que de subir la fatigue provoquée par cet incessant défilé de possibles tous redoutables, et bientôt — rinquiétude devenant fiévreuse — tous plus redoutables que la réalité probable, beaucoup de criminels préfèrent se livrer une bonne fois, pour goûter le calme et le renos de la certitude; quittes à regretter cette faiblesse lorsque, après la condamnation, le choix se trouve limité entre un possible terrifiant, à brève échéance, et un possible embelli par les couleurs dont le condamné peut parer la relégation dans un pays inconnu.

Cette souffrance de l'état de défiance explique la haine des dogmatiques contre les sceptiques et des politiciens de parti contre les esprits pondérés qui ne sont dupes d'aucun préjugé. Rares sont les têtes

pour lesquelles le doute est un oreiller commode, et, à tout bien examiner, je ne suis pas sûr que le doute, si on s'en contente, ne soit pas signe d'une paresse native et d'une grande incapacité de faire effort. Nous aurons d'ailleurs à examiner cette question plus tard.

Voilà donc où nous conduit un premier effort inductif. L'ensemble des croyances ne s'explique qu'en partie par l'expérience, qui ne rend compte que des angles rentrants et sortants, de la topographie, si Ton aime mieux, de nos systèmes de croyances. L'expérience présuppose une force spontanée, essentiellement active et expansive. L'induction, en nous conduisant jusqu'à cette conclusion, nous dépose sur le rivage de l'océan inconnu dont parle Littré et dont l'étendue est peut-être infinie. Si nous n'avons ni barque ni voile pour nous y aventurer, et pour en reconnaître les limites, s'il y en a, peut-être la position n'est-elle point cependant désespérée pour le penseur ? Peutêtre lui sera-t-il possible de reconnaître par l'analyse la nature des eaux qui constituent cet océan ? Peutêtre même, ainsi qu'on a pu par l'analyse spectrale arracher au soleil une partie du secret de sa constitution chimique, pourrons-nous, sans nous embarquer, et du rivage, saisir de quels éléments est faite la Réalité Suprême ?

Page 1