ACTE l'HKMlER
MARGOT
... pourquoi je suis devenue sa maîtresse?
LAVEUMÉ
Dame!
MARGOT
Je suis devenue sa maîtresse par la raison que je suis incapable d'être la mienne. Il voulait; je ne voulais pas; à la fin, j'ai bien voulu : voilà tout le roman de mes amours qui est, en même temps, toute l'histoire de ma vie. Je ne veux pas; on veut; à la fin, je veux bien: c'est aussi simple que cela et voilà, en deux coups de crayon, le portrait de votre petite amie. Ce n'est pas de chance, d'être ainsi bâtie. Que voulez-vous que j'y fasse? On ne se refait pas. Du reste, la chance et moi... [Geste vague.)
LAVERMÉ, se moquant.
Ça, c'est pour faire l'intéressante.
MARGOT
Je ne fais pas l'intéressante; je dis seulement : « La chance et moi... », parce que, vraiment, la chance et moi... Jamais je n'ai eu de chance ; jamais. A la maison, maman me battait sous prétexte que je faisais la noce. A l'atelier, on se moquait de moi parce que, justement, je n'avais pas d'amoureux et que, par-dessus le marché, je ne trouve rien à répondre quand on me tourne en ridicule. Je ne sais que pleurer. Ce n'est pas de ma faute!... Tout cela, inévitablement, devait me livrer, un jour ou l'autre, au premier passant venu qui me tendrait les bras. Ce fut Charles qui passa. J'étais à plaindre : il me plaignit. Il en eut l'air, du moins, mais je n'en demandais pas plus, car c'est le malheur de ma vie de m'en remettre aux apparences et de croire les gens sur parole. Tous les soirs, à la sortie du travail, je le trouvais qui m'attendait
■'l2 LA CRUCHE
au coin de la rue Vide-Gousset et de la place des Victoires. Nous nous en revenions ensemble par le Métro, et, des fois, avant de se quitter, comme c'était dans la belle saison, on s'arrêtait à prendre un petit quinquina, chez un troquet de Ménilmontant, où il y a des tables sous les arbres. On était bien, on était seuls... La fraîcheur tombait, comme elle tombe ; la nuit venait, comme elle vient; on entendait de temps en temps siffler au loin les trains de Ceinture, comme à présent ceux de Vincennes... [Baissant la voix, comme honteiLse.) Ça fait qu'un soir je me suis laissé prendre la main, un autre soir la taille, un autre soir la bouche... comme, toute petite, je me laissais prendre mes joujoux, mes sous, mes images, mon dessert, faute de savoir me défendre. Je n'ai jamais su me défendre. Je ne peux pas; on me demande, je donne.
LAVERNIÉ, apiloijé.
Misère !
MARGOT
Ensuite, ma foi, je crois bien que le bon Dieu m'a punie, car ça n'a guère bien tourné, mon équipée!... Que voulez-vous, c'est l'ordre et la marche avec moi, je commence par avoir confiance, je prends bon espoir, j'y mets du mien... — si vous saviez comme j'ai peu d'exigence, je ne demande qu'à être heureuse, je suis contente avec un rien !... — et puis, un beau matin... clic! c'est mon bonheur qui me casse dans les doigts, comme du verre. Est-ce bête, hein? Enfin, c'est comme ça. Bref, au bout de six semaines, je savais à quoi m'en tenir : c'était la vie abominable.
LAVERNIÉ
Ça n'a pas traîné !...
MARGOT, avec douceur.
Non...