‹ La cuisinière de la campagne et de la villeChapitre 36 sur 133 · GASTRONOMIE INTIME · texte numérisé non relu

GASTRONOMIE INTIME

A tout cet appareil nous prendrons le plaisir d'opposer le tableau du ainer chéri du vrai gastronome , d'un repas positif, sans mise en scène. La table n'éloignera les convives que du diamètre nécessaire au service. Le dressoir contiendra le dessert prêt à passer sur la table.

Autour des convives seront placées, une pour deux, des serinantes munies de bouteilles , d'assiettes de rechange et d'autres articles, utiles. Ces servantes, que l'on a abandonnées sans raison, sont fidèles, discrètes, et l'on peut se livrer devant elles aux conversations les plus confidentielles.

Le timbre ou la sonnette sont là pour appeler à temps les serviteurs aux instants où ils seront indispensables.

La table sera ornée de tout ce qui pourra plaire aux

Îreux, au goût et à l'odorat, à-compte sur l'entremets et e dessert.

Il ne s'agit plus ici ni de maître d'hôtel ni de serviteurs circulant autour de la table pendant le cours du dîner. Le menu n'est plus un ordre au jour qui doive être suivi et calculé à la minute de manière que le maître d'hôtel sache que , commencé à telle heure , le dîner doit finir à

telle heure et tant de minutes. L'amphitryon a dit à sa cuisinière, personne de mérite décorée du grand cordon bleu : Nous mangerons le potage à six heures , nous serons trois quarts d'heure à déguster les entrées , et nous attendrons un peu, s*il le faut, le rôti, qui devra être à son point vers six heures trois quarts.

Loin de surcharger la taole d'une exhibition luxueuse de mets , vous ne servirez que deux plats à la fois ; je sonnerai quand il faudra venir en remplacer un. Les mets ou hors-d*oeuvre chauds qui ne devront point attendre seront immédiatement distribués. Généralement, on attendra les mets quand il le faudra plutôt que de leur laisser perdre leur actualité.

Les convives seront peu nombreux.

Nous aurons bien l'agrément des carafes d'eau et de vin d'ordinaire à côté de nous sur la table , mais les bouteilles de vins fins seront sur la même table ou à portée , débouchées à l'avance et le bouchon seulement posé à l'orifice du goulot. Le nectar coulera à volonté , sans l'assistance d'une main étrangère.

Le café et les liqueurs seront servis à table. Cet usage prolongera le dîner, mais tout bon gastronome doit s'en réjouir et être persuadé que son poste est dans la salle à mane^er, et non dans le salon. Libre à lui de faire sans conséquence les évolutions qu'il voudra.

A ce repas de gastronomie intime , on servira les fromages : roquefort, gruyère, etc., à l'entremets. Il en résultera que l'on pourra en faire usage avant les entremets sucrés : car il est tout à fait dénué de raison que l'on quitte les entremets sucrés pour revenir à un mets de saveur salée, et retourner aux fruits et sucreries du dessert.

Gomme il n'y aura pas d'écuyer tranchant, l'amphitryon saura servir et découper ; mais il aura su aussi placer convenablement les amis qui lui serviront d'aides de camp pour faire les honneurs de la table.

L'amphitryon , s'il a plus de soins à donner, aura aussi plus de gloire et de véritable bonheur.

Le cliquetis des verres qui se choquent est banni des tables cérémonieuses. Le bruit des santés que se portent de joyeux convives sera doux aux gastronomes de tout sexe que Tamitié rassemble. Les préjugés du siècle ne feront pas oublier la joie des festins de nos pères , et , dans de doux ëpanchements , on boira à la cordialité et à la véritable fraternité.

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