Catherine II à Grimm, 23 juin
veillés, privés de communications avec la France, astreints à prêter un serment qui équivaut au reniement de leur patrie et que refusent seulement 43 d'entre eux1. Les 1400 et quelques qui Font prêté n'en sont d'ailleurs pas plus tranquilles : les Ribeaupierre reçoivent l'ordre non motivé de renvoyer le sieur Lebeau, qu'ils ont depuis des années, et de « demander un bon Suisse à Laharpe2 ». Les bons Suisses ont, en effet, un républicanisme qui n'éveille aucun soupçon; leur type, c'est le Sr Yiridet, qui, dans les Délassements poétiques d'un citoyen de Genève, invite les Français à profiter de son expérience.
La liberté, dans ma jeunesse, Me séduisit par ses dehors ; Heureusement, j'ai su dès lors Que liberté n'est pas sagesse3... »
Sous Paul Ier, les mesures préservatrices continuent, avec beaucoup de ridicule en plus. Les censeurs laissent passer le Contrat social, par cette raison qu'il y en a déjà des exemplaires chez tous les libraires, mais ils interdisent le Spectateur de Hambourg, pourtant rédigé par des émigrés; ils confisquent, d'autre part, une traduction française de VArt d'aimer et des romans tels que Robert et Elise, ou les Joies de V amour pur, « attendu qu'un père y est dépeint sous les plus noires couleurs, ce qui est contraire au respect filial4 ». L'Empereur, de son côté, travaille à épurer la langue des termes dangereusement suggestifs, tels que « révolution des astres », qu'il interdit par oukaze. Puis il tourne son attention vers les modes; déjà Catherine II avait interdit les grosses cravates qui couvrent même le menton ; il proscrit, lui, les chapeaux ronds, les bonnets noirs à oreillettes, les fracs à larges revers, les pantalons, les bottes à retroussis,
1. De Larivière, ouvr. cité, pp. 147, 191. — Pingaud, Les Français en Russie, pp. 159 et suiv.
2. Archive russe, 1877, I, p. 470. — Masson, Mémoires secrets sur la Russie, p. 437.