Grimm à Catherine II, 1/12 août
Vers la fin de 1792, cette opinion se répand d'autant plus que ■/es émigrés, qui affluent, l'expriment tous, et que l'Impératrice, de son côté, ne laisse plus guère la liberté d'en exprimer une autre.
De bonne heure, ses opinions ont été connues par les articles du Journal de Saint-Pétersbourg , qu'elle inspire quand elle ne les écrit pas: La Révolution y est une hydre; l'égalité, « un monstre qui veut être Roi » ; les Constituants, « les ânes de la liberté ». Jusqu'en 1793, ces articles sont de plus en plus violents; puis, au lendemain de la mort de Louis XVI, ils s'arrêtent brusquement, comme si la France était tombée dans le trou noir de Grimm, ou comme s'il eût été dangereux, ne fût-ce que de la mentionner1.
En réalité, Catherine désirait qu'on la crût effrayée, pour tous les trônes, par le danger révolutionnaire ; ses articles du Journal de Saint-Pétersbourg , le rappel bruyant des Russes attardés à Paris, les mesures de police contre les Français de Russie, l'accueil fait aux émigrés, le don d'une épée d'honneur au comte d'Artois, tout cela était calculé pour inspirer à l'Europe des sentiments qu'elle n'éprouvait pas elle-même. Elle pensait, à part soi, que « de pareils désordres sont impossibles en Russie2 », les mentionnait à peine dans sa correspondance personnelle, et, dès 1794, ne s'y intéressait plus que, parce qu'en attirant les forces prussiennes ou autrichiennes du côté de la « jacobinière » de Paris, ils lui laissaient le champ libre du côté de « celle de Varsovie3 ». D'autre part, en mettant la France au pillage, la Révolution lui permettait d'enrichir ses collections. Dès 1792, à défaut de Grimm, qui a fui de Paris, son agent, Doubrovski, rafle tableaux, manuscrits, livres rares,
1. De Larivière, Catherine II et la Révolution française, pp. 63, 192, etc.
2. Id., p. 189; et p. ix de la préface, par Alfred Rambaud. — Archive russe, 1887, p. 155; lettre de Rostoptchine à Vorontzof.
3. Catherine II à Grimm, 9 mai 1792. — De Larivière, ouvr. cité, pp. 102, 103.
pièces d'archives, à d'autant meilleur marché que presque toujours ses vendeurs disparaissent] avant qu'il ait achevé de les payer1.
Pourtant, si rassurée qu'elle soit pour son règne, Catherine n'entend pas laisser le champ libre, chez elle, à des idées dont on ne peut garantir, après tout, qu'elles y resteront toujours inoffensives. Elle se met donc à brûler ce qu'elle a jadis adoré « Helvétius et d'Alembert, écrit-elle à Grimm, ont avoué au feu roi de Prusse que Y Encyclopédie avait deux buts; premièrement, l'anéantissement du christianisme; ensuite, celui des monarchies2. » Elle interdit donc X Encyclopédie, sans égard pour ce Diderot, qu'elle a reçu jadis, et dont maintenant elle laisse moisir les livres dans les greniers de l'Ermitage3. Jean-Jacques Rousseau est encore moins épargné; il faut que la Grande-duchesse Alexandre cache précipitamment, à l'approche de l'Impératrice, l'exemplaire de la Nouvelle Héloïse qu'elle était en train de lire4. Voltaire enfin, Voltaire luimême est frappé à son tour — la grande traduction qu'en publiait Rakhmaninof est arrêtée, confisquée8 — et si Bossuet, Molière et Fénelon sont épargnés, on peut se demander si c'est pour longtemps. « Il faudra faire jeter au feu tous leurs meilleurs auteurs, et tout ce qui a répandu leur langue en Europe, car tout cela dépose contre l'abominable grabuge qu'ils font6. »
Après les livres, les personnes. Les Français qui sont sortis de France autrement que par peur de la Révolution, lui sont suspects, surtout les précepteurs, car ils sont roturiers et connaissent les livres qu'on juge dangereux. Us sont donc sur-
1. Archive russe, 1878, VIII, p. 237. — Karamzine, Voyage en France, p. 212, et&