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CHAPITRE XXII

L'invasion : la conduite des soldats, des officiers. L'entrée dans Paris : l'accueil des royalistes, des badauds. — - La paix. La part qu'y prennent les Russes. — Leur retour en 1815 : leur rôle.

Les souvenirs qu'ils laissent, ceux qu'ils emportent.

Pendant qu'en Russie, les colères de 1812 s'oublient, les armées russes, faisant boule de neige au fur et à mesure de leurs progrès, attirant même des Français, tels que Moreau, finissent par arriver en France, et les Cosaques y deviennent, dès le premier jour, pour les populations de l'Est, ce qu'ils ont été pour les traînards de la Grande Armée ; leur apparition provoque la fuite en masse des habitants, et si la légende et le Journal de ÏEmpire grossissent leurs méfaits, il faut néanmoins reconnaître que c'est de peu. On a pu plaider les circonstances atténuantes, citer le Wurtembergeois de Sûckow qui a vu un Cosaque partager son pain avec une pauvre femme dont la maison venait d'être pillée1, mais l'anecdote est peu probante. Sans doute, ce bon Samaritain ne faisait que rendre, après s'être servi, ce dont il n'avait plus que faire 2.

Les troupes régulières ne se comportent guère mieux ; on leur reproche d'innombrables cas de brutalité, de maraude, d'ivrognerie, de pillage, d'incendie : quand une ville échappe à tout

i. Henri Houssaye, 1814, pp. 46 et suiv. (édit. in-12). 2. De Sûckow, D'Iéna à Moscou.

cela, c'est au prix de contributions non moins énormes que celles qu'exigerait le Prussien ou l'Autrichien4, Au premier abord, il semble qu'il n'y ait, entre les uns et les autres, pas d'autre différence que celle du plus grand nombre d'irréguliers parmi les Russes.

Pourtant, quelques semaines ne sont pas écoulées qu'on voit ces barbares inspirer déjà moins de terreur que leurs alliés ; dans les villes envahies, les bourgeois que leur malheur a mis à même de faire de la psychologie internationale, commencent à préférer fût-ce une brigade russe à n'importe quel régiment d'Allemands; on fait, entre les envahisseurs, les mêmes distinctions que les Moscovites, en 1812, entre les vrais Français et leurs alliés de toute couleur2.

Les lettres des officiers russes expliquent cette évolution. Prenons celles de ce Batiouchkof que nous avons laissé, en novembre 1812, au moment où il rentrait dans l'armée avec l'espoir de venger un jour, sur Paris, la ruine de Moscou3 : en janvier 1814, nous le retrouvons, après le passage du Rhin, dans un village des environs de Belfort. Il arrive chez les gens qui devront le loger et l'attendent, transis de peur; quelle belle occasion de se montrer dur, hautain, de commencer enfin à goûter la vengeance si longtemps attendue ! Il n'y songe pas un instant : 1812 est déjà loin; les champs de bataille d'Allemagne ont fait oublier ceux de Russie, et, d'autre part, le frottement quotidien de leurs alliés a quelque peu dégoûté les Russes d'une guerre dont ils sentent bien que le profit n'est plus pour eux. Enfin, comment résister, en un tel cas, au désir le plus fort qui puisse agir sur le Russe cultivé — celui de montrer qu'il l'est? Batiouchkof aborde donc ses hôtes d'un jour avec le français et la politesse du grand siècle; discret, peu exigent, confus de l'hon-

1. Henri Houssaye, passim. Mémoires d'Edouard de Lôwenstern, pp. 887 et suiv.

2. Alfred Rambaud, Français et Russes, pp. 46 et suiv. — Cf. Juliette Adam, Le roman de mon enfance et de ma jeunesse, pp. 30-31.

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