CHAPITRE XXVII
L'éducation : les outchitels, les pensions privées, les gymnases. Les éducations
mixtes : la place qu'y gardent les Français. Nos livres. Leur défaveur apparente, la réalité. Influence des bibliothèques
anciennes. L'attrait des œuvres nouvelles. Les journaux et les revues. Les
livres de critique, d'histoire. La poésie et le roman.
Imiter notre vie mondaine, c'est se mêler à notre vie intellectuelle : le goût de notre théâtre suppose celui de nos livres; l'usage courant de notre langue, une éducation française. On sait donc, dès qu'on entre dans un salon, que nos outchitels et nos livres contribuent encore à former les intelligences russes. Mais jadis c'était à eux seuls qu'ils les formaient : pour quelle part y entrent-ils maintenant que les Russes croient à leur génie national; qu'ils admirent celui de leurs alliés anglais ou allemands1; que les oukazes de Spéranski, toujours en vigueur, poussent la jeunesse, par l'appât des tchines, dans les maisons d'éducation que l'État multiplie?
Puisque l'on n'atteint pas le « parfait comme il faut2 » sans un Français, il faut que les parents repassent, au xixe siècle, par les épreuves qu'avaient connues leurs aïeux au siècle précé-
i. Voir plus loin, pp. 367 et suiv.
2. Voir, dans Jeunesse, les deux rêves de Tolstoï enfant : avoir un français impeccable et des ongles très longs.
dent : où le trouveront-ils, ce Français? Le plus tentant, sans doute, est d'engager à Paris le professeur ou futur professeur qu'une crise politique a mis sur le pavé. C'est ainsi que Georges Farcy, après la fermeture de l'Ecole normale, en 1822, devient précepteur chez « la belle madame de Narychkine1 »; mais, « malgré son amabilité ingénieuse et délicate, il ne peut se faire à l'esclavage et au mépris de soi-même »; il revient donc h Paris pour y mourir sur une barricade. Tout compte fait, d'honnêtes régents de province — de Lorraine ou de Franche- Comté, presque toujours, — seront d'un emploi plus sûr. Repassés de cousin en cousin, ils se fixent parfois auprès d'un de leurs anciens élèves; ou bien on les voit, comme Antoine Petot, d'Épinal, jadis professeur au collège de Vie, reparaître en France, après quelque quarante ans, riches du prestige de plusieurs éducations princières, mais, par un hasard malheureux, riches seulement de cela2.
Après 1830, la Révolution fait qu'on préfère, comme sous Catherine H, les Français du dehors à ceux du dedans. « Trouvemoi donc à Genève, écrit Viazemki à Tourguénief, ou quelque part en Suisse, un moussié, ou une madama, ou une marrizelkaz. » Sans la Suisse, en effet, il faudrait choisir sur le pavé de Pétersbourg, et Dieu sait ce qu'on y trouve ! La mamzelka sera peut-être la Mercurini dont on dit que jadis, sur les autels des Jacobins, elle a figuré la Raison pure4; le moussié — quelque défroqué ou faux docteur, membre de cette Société des Cochons, que la police pourchasse3; ou quelque traînard de la Grande Armée, dont on n'est même pas sûr qu'il soit Français6.
Mieux vaut encore, dans le doute, se rejeter sur les pensions