Paroles d'un révolté
vaudrait mieux que des liens qui menacent d'entraîner la Russie
dans une guerre pour F Alsace-Lorraine1. Qu'a-t-elle à faire de
l'alliance du peuple « cannibale » qui chante, au sujet de ses
ennemis,
On va leur percer le flanc !
Plan! Rataplan! Rataplan2!
Sa véritable alliée, c'est cette Allemagne studieuse où « l'armée est d'un côté, et le peuple de l'autre, qui ne rêve que de paix ». Si la France était sage, c'est à la Triple-Alliance qu'elle adhérerait — le progrès et la civilisation sont pour elle, comme pour la Prusse en 1870 — et clest d'ailleurs l'avis de tous les Français éclairés qui veulent, de Jaurès à Mirbeau, « racheter le crime du chauvinisme français devant l'humanité3 ».
L'expression la plus caractéristique de cet état d'âme, crest le pamphlet où Gorki raconte sa visite à la « Belle France4 ». A Paris, dans les rues, il croise des soldats qui s'amusent à fusiller des travailleurs; c'est en pataugeant dans le sang qu'il arrive au domicile de la belle, moitié lupanar et moitié corps de garde. On l'y introduit dans un sous-sol mal odorant dont les murs sont tendus de titres des divers emprunts russes; le plancher est recouvert d'un tapis en peau de nègre des colonies, sur lequel est imprimée, en lettres rouges, la Déclaration des Droits de l'Homme; au plafond, est peinte une trogne grimaçante avec un casque à pointe, des moustaches qui poignardent le ciel, et quatre mâchoires ; c'est le cauchemar, le croquemitaine de la belle France. Mais la voici qui paraît : de sa grâce passée, elle n'a gardé qu'une sorte de désinvolture canaille : sa voix, ses yeux dénoncent son métier. « Vous amusez-vous chez moi? »
1. Voir notamment la série des articles de Slonimski dans le Messager d'Europe.
2. Koudrine, La France contemporaine, p. 433, à propos du livre du lieutenant Lavisse, Tu seras soldat, et des Cahiers du capitaine Coignet.
3. Id., pp. 433, 435, 448, 612, etc. — Cf. article de Mirbeau dans la Neue freie Presse, du 14 juillet 1907, etc.